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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

Mercredi 9 mai 2012 3 09 /05 /Mai /2012 19:43

D’un livre l’autre. Nous avions refermé l’essai de Jean Marie Schaeffer, La Fin de l’exception humaine, sur le constat problématique que le dualisme structurant les cultures occidentales (corps/esprit ; Nature/Culture ; transcendant/Empirique….) avait cédé sous l’offensive des analyses du monisme naturaliste, mais seulement dans sa forme dure, substantialiste, alors que, dans sa version fonctionnaliste intégrant, malgré leur opposition, des besoins endogènes et des nécessités externes, il se maintenait, paraissant même irréductible.

Nous avions noté le grand nombre de renvois dans le livre de Schaeffer à celui de Descola, indiquant même parfois une sorte de parenté entre les deux entreprises. De fait, Par delà nature & culture, au titre lui aussi programmatique, se mobilise dès l’avant propos contre « les défauts » de « l’édifice dualiste (p.11), exigeant que « l’anthropologie se défasse de son dualisme constitutif » (p.12).

Si Philippe Descola n’invite pas directement à sonner le glas de l’exception humaine, il entend œuvrer pour une étonnante « anthropologie de la nature » qui, loin de se réduire à l’homme, inclurait « toute cette collectivité des existants », animaux, végétaux, minéraux….relégués à l’arrière plan d’une nature simplement objectivée.

JM Schaeffer concluait sur l’impossibilité de réduire ou de plier le besoin endogène de sens aux besoins d’adaptation au milieu « réel », la culture s’organisant en grande partie autour d’entités « n’accédant à l’existence qu’au moyen des codes par lesquels on les objective (Descola, p.120).

C’est ce caractère artificiel, mythique, magique des croyances et des valeurs qui constitue la culture en regard d’une naturalité largement objectale et tangible. Cependant, l’opposition entre significations culturelles et adaptations empiriques par laquelle on reconduit malgré tout le dualisme, ne correspond en rien à l’expérience de l’ethnologue qui nous apprend que parmi la diversité des cultures, très nombreuses sont celles qui n’opèrent pas de « distinction tranchée entre savoir pratique et représentations symboliques » (125).

Ainsi, un chasseur amérindien ne « change pas de registre » en passant de la traque du gibier à des rituels propitiatoires préludant à la capture. Le chant magique n’est pas « interpolé sans nécessité » dans la chaîne des savoir-faire. Tout simplement parce que l’animal est pour l’indien une personne, dotée d’une âme, et non un pur produit de consommation ou une simple cible.

L’occident a réduit la nature à un stock (voyez l’analyse de Heidegger dans : La question de la technique où le fleuve devient puissance hydro-électrique et l’arbre, bois pour les planches…), dès lors, l’univers du sens ne peut plus la pénétrer et la dichotomie Sujet/Objet, clé du dualisme substantialiste, s’avère indépassable.

Le fameux « désenchantement du monde » n’a pas d’autre origine. « Le grand Pan est mort ». L’acte de décès rédigé par Plutarque redevient d’une actualité frappante.

Descola fait remonter à W.Dilthey (1883) et surtout à Heinrich Rickert (1899) la classification des sciences en sciences de la Nature et « sciences de la culture » (Kulturwissenschaft), les unes différant des autres, et du tout au tout, en fonction de leurs méthodes respectives et de leurs objets.

Le hiatus entre le domaine de la réalité empirique et celui de la valeur, entre ce qui ressortit à la factualité et ce qui procède du point de vue, se trouve alors consommé et distribué selon des épistémès hétérogènes. Le problème, en l’occurrence celui de l’anthropologie, réactive celui inhérent à tout dualisme : Comment rendre compte de l’articulation de ce qu’on a disjoint ? Il faut toujours postuler, comme chez Descartes, quelque glande pinéale, quelque mystérieuse charnière, susceptible de raccorder deux types de réalité séparés, nommément, « l’idéel et le matériel, le concret et l’abstrait, les déterminations physiques et la production du sens » (121).

On sait que, de son propre aveu, JM Schaeffer n’était pas parvenu à réfuter la Thèse dualiste, se contentant de la trouver particulièrement coûteuse, d’autres solutions se révélant moins anxiogènes (l’angoisse constituant néanmoins une humeur (Stimmung) prédisposant à la philosophie, si l’on en croit  Heidegger, et quelques autres).

Lisant Descola, on comprend assez rapidement pourquoi cette réfutation tenait de la gageure : la dualité de l’intériorité et de la physicalité ne serait pas vraiment une opposition propre à l’Occident mais « une variante locale [sic] d’un système plus général de contrastes élémentaires » (175).

« On verra que cette distinction entre un plan de l’intériorité et un plan de la physicalité n’est pas la simple projection ethnocentrique de l’opposition occidentale  entre l’esprit et le corps et qu’elle s’appuie sur le constat que toutes les civilisations […] l’ont objectivée à leur manière » (168).

On se croira alors fondé à reconnaître la vieille césure de la nature et de la culture mais l’anthropologue du Collège de France refuse de superposer les deux couples corps/esprit et nature /culture :

« La conscience d’une distinction entre l’intériorité et la physicalité du moi semble être une aptitude innée dont tous les lexiques portent témoignage, tandis que les équivalents terminologiques du couple de la nature et de la culture sont difficiles à trouver hors des langues européennes… » (175).

Autrement dit, de la distinction légitime entre intériorité et physicalité (Descola se garde bien de parler d’extériorité, comme Schaeffer, preuve que le couple semble asymétrique) on ne saurait tirer la distinction de la nature et de la culture. Si la première prétend à l’universel, la seconde apparaît comme une spécificité occidentale.

La partition entre normes culturelles et lois naturelles, qui procède de la dichotomie νόμος / φύσις, reconduite par Kant entre naturalité et moralité, conduit à traiter séparément les « schèmes de la pratique » et les modèles d’action éthique. Justement en raison du fait que, dans un cas, on n’aurait affaire qu’à des « objets », alors que dans l’autre, le rapport entre « sujets » s’impose. Kant exigeait d’ailleurs que l’on traitât tout homme comme une fin et jamais comme un moyen, seuls les êtres et les choses de la nature pouvant servir de moyens et se voir ainsi réduits à l’utilité.

Mais, dès que l’on sort de l’orbe culturelle de l’Europe, cette humanité acquiert une extension, pour nous parfaitement improbable, en fonction de l’animisme ou de la migration des âmes incorporées, qui font de tout vivant un humain camouflé.

Dans le chapitre 3 intitulé « Le grand partage », Descola retrace en un tableau saisissant la généalogie du concept moderne de nature, opposant « un monde des choses doté de factualité intrinsèque et un monde des humains régi par l’arbitraire du sens » (98).

De cette longue histoire, deux périodes directrices et organisatrices font saillie :

Le moment monothéiste d’abord, par lequel « les humains deviennent extérieurs et supérieurs à la nature » (103), nature qui, du coup, ne désigne plus la φύσις des Grecs ni la Natura des Romains mais la Création, « scène provisoire » appelée à disparaître lors du Jugement dernier.

Le moment classique ensuite, où la révolution scientifique initiée par Bacon et Galilée impose « l’idée d’une nature mécanique » (106), d’un ensemble intégralement régi par les lois de la causalité physique.

A la lumière de ce parcours atypique (car en dépit de son succès à l’exportation, cette idée moderne de nature était absente de la plupart des aires culturelles), on voit que la réduction physicaliste de la nature rend l’isolement de la culture problématique, livrée à « l’arbitraire du sens » (lequel ne fait que redoubler et continuer celui du signe découvert par les linguistes).

C’est précisément ce caractère arbitraire qui nous avait incité à recourir à l’anthropologie dogmatique de Pierre Legendre, laquelle, délibérément, analysait la tentative culturelle d’échapper à la une barbarie sempiternellement menaçante, comme un « montage ». Le mot dit bien la chose : un artifice, une construction, un assemblage mortaisé d’éléments disparates, nous obligeant à admettre que les lois de la Physique et de la Biologie ne sont pas de même nature que « ce qui fait loi pour le sujet ».

Il va sans dire que Philippe Descola initie une tout autre perspective en refusant à un tel montage constitué en « mythe efficace », le caractère de l’universalité.

Si la distinction d’une intériorité et d’une physicalité se retrouve dans toutes les sociétés connues, ce n’est nullement le cas du couple nature/culture.

Peu importe, pensera-t-on, car, après tout, si cette dernière coupure est peu représentée statistiquement, elle colonise rapidement des masses considérables d’humains, quand ceux qui y échappent ou résistent appartiennent à des cultures résiduelles en voie d’extinction, à l’instar des Achouars de Descola, des Bororos de Lévi Strauss ou des Guayakis de Pierre Clastres.

Ce serait sans compter avec la montée en puissance d’un naturalisme contemporain pour qui l’exception humaine n’est plus qu’un mythe épuisé et l’écologie une urgence. Par la voix de Derrida, l’homme naturel peut alors crânement affirmer « l’animal que donc je suis », invitant l’arrogance anthropologique d’une extériorité supérieure à se réinsérer dans le tissu dense et complexe des relations naturelles. On ne mesure pas encore l’impact culturel, et donc à terme éducatif, de cette réinsertion mais, les « 7 savoirs nécessaires à l’éducation du futur » d’Edgar Morin (Unesco 1999, consultable en ligne) peuvent en donner une idée.

 

Par Patrick G. Berthier - Publié dans : Séminaires Master 1
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Dimanche 29 avril 2012 7 29 /04 /Avr /2012 18:33

La Fin de l’exception humaine Dernier chapitre

(à l’attention des étudiants de Master 1)

 

Partons de la forte assertion de la page 371 :

« La réalité n’est faite ni à notre mesure, ni à notre image ».

L’argument se tire du fait patent que nous agissons le plus souvent par projet, par décision anticipée, bref, qu’il y a toujours une cause finale qui prélude en pensée à sa réalisation, alors que dans le monde des choses, dans l’univers matériel, la mécanique causale ne comporte aucune dimension téléologique. La nature ne veut rien, sinon perdurer à être dans son être, selon le conatus spinoziste. Nous ne cessons de projeter l’intentionnalité sur un monde qui ne relève pas de ce type de causalité. Or, le sens est irréductiblement intentionnel, ce que l’expression de « vouloir dire » traduit à merveille. Pas d’intention, pas de sens. Les événements du monde ne procèdent pas d’une volonté, ou alors dans l’acception originale que Schopenhauer donne à ce terme et qui en fait peu ou prou l’équivalent d’une pulsion ou d’un tropisme généralisé. Il faudrait reprendre le constat navré de Macbeth : Life « is a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing », mais en l’amendant sensiblement et n’en retenant en somme que le début et la fin : la vie ne signifie rien et c’est justement la raison pour laquelle il faut impérativement lui conférer un sens, en faire une histoire. La vie n’est pas une story mais une history, un enchaînement complexe de causes et d’effets réactionnels. En tant que telle, elle échappe largement à notre emprise rationnelle dès que nous y sommes existentiellement insérés, ce pourquoi on ne peut saisir l’histoire du présent, le travail de l’historien demeurant toujours régrédient. Il faut donc se raconter des histoires, en évitant évidemment de les confier à la narration d’un idiot. Comment doter le cours du monde dans lequel nous sommes inscrits d’un ordre « à notre mesure », « à notre image », ce qui revient à instiller de l’intentionnalité dans des processus qui l’ignorent et donc, de recourir comme par devant, au mythe.

JM Schaeffer semble établir un dualisme fonctionnel imposé par le clivage des « visions du monde » avec les « savoirs d’expérience ». Tout dualisme substantiel est bien sûr banni, depuis le long chapitre sur la réfutation du cogito cartésien, mais subsiste cependant un dualisme fonctionnel, formel, analytique, comme on voudra l’appeler, qui ne parvient pas à se débarrasser de la fonction que la Thèse de l’exception humaine remplissait. Fonction essentielle puisqu’elle permettait tout simplement de « nous accommoder de la vie ». L’expression, anodine d’apparence, recouvre en fait la nécessité de prodiguer d’une façon ou d’une autre ce pourquoi la vie mérite d’être vécue, un pouvoir d’inhiber le doute fataliste que hante et chante certaines complaintes, à l’instar d’Ostende de Jean Roger Causimon (repris par Léo Ferré) :

« […] Quand sur la ville tombe la pluie / et qu’on s’demande si c’est utile / Et puis surtout si çà vaut l’coup / Si çà vaut l’coup d’vivre sa vie. »

Il ne s’agit de rien de moins en somme que d’oublier Sisyphe et le caractère absurde que prend l’existence dès lors qu’elle n’est plus soumise qu’au réel du monde empirique. A la trivialité désespérante de celui-ci, on ajoutera donc, en surimpression, une Weltanschauung, une vision du monde qui « s’immunise contre le réel » (p.364).

Dire que « la vision du monde donne une signification à la vie » signe la reconnaissance que le monde, comme tel, n’est que l’ensemble des « états de fait », dénué de sens et que nos visions du monde n’en constituent nullement la doublure, l’envers, qu’elles n’en cartographient pas les reliefs, n’en font pas la théorie, au sens scientifique du terme, mais qu’elles servent d’abord et avant tout, et peut être seulement, à « maintenir l’état de stabilité interne de notre identité » (p.365).

Dans cette « ségrégation entre le constat et la légitimation » (p.366), la constitution d’un « monde intérieur vivable » paraît incluse dans le monde empirique réel à la manière d’un espace libre enserré dans un espace contraint. Pour satisfaire au monisme intransigeant du naturalisme, on peut bien se représenter cette intériorité comme un pli de l’extériorité (comme Deleuze dans son  Foucault), mais l’important est de comprendre comment la fonction interne du sens peut gîter au creux de la fonction d’adéquation au réel empirique, alors que les deux fonctions ne sont pas du tout de même nature.

Une réponse pourrait s’esquisser à partir de l’image par laquelle certains théologiens ont tenté de rendre compte d’un libre arbitre de la créature compatible avec la toute puissance omnisciente du créateur. Comment faire système de l’antinomie du déterminisme et de la liberté?

« L’âme de l’homme est cette substance merveilleuse qui, d’être agie n’en est pas moins active, et d’être sous contrôle n’en est pas moins libre. C’est une roue dans une roue, qui se meut librement de soi-même tout en étant mue par la machinerie externe. » (E Griffin, cité par Miklos Vetö, 2002, La naissance de la volonté, L’Harmattan, p.163-4; ma traduction).

« Une roue dans une roue », la métaphore autorise un mouvement libre dans un mouvement contraint, mais elle ne suffit pas car les savoirs ne sont pas organisés de la même façon selon la fonction qu’ils remplissent. Les uns font système, les autres réseaux.

Ce pourrait être le principal point de discordance, de tension, entre les représentations endogènes et exogènes. Une vision du monde constitue une idéologie, c’est-à-dire un système du monde, quand la structure des savoirs empiriques est largement rhizomique. Ces derniers cherchent l’adéquation avec l’extérieur alors que la première recherche la cohérence interne, un système logique bâti sur une axiomatique.

La Weltanschauung comme « interface molle » opposée aux « contraintes locales fortes » des interactions concrètes évoque irrésistiblement la fable du charretier embourbée (« aide-toi, le ciel t’aidera »). Invoquant le dieu, le charretier s’entend répondre du haut des nues : « Hercule veut qu’on se remue ! » Mais il ne délivre aucun conseil que le brave homme n’eût pu, à la lumière de son seul sens pratique, découvrir de lui-même. Qu’est-ce donc qu’il va quémander auprès de la transcendance ? Tout simplement une raison d’agir, une caution, un encouragement, l’assurance que les puissances se soucient de lui, bref, que le monde est « à sa mesure » ou « à son image ». Concrètement cela ne change rien, il faut toujours mettre une pierre sous la roue et soulager l’essieu, mais mentalement, cela change tout puisque Hercule est de la partie, intéressé à l’effort.

D’un côté, « la vision du monde maximalise la cohérence de sens aux dépens de l’efficacité pragmatique des représentations » (tant qu’on s’en prend aux dieux, la charrette demeure enlisée), de l’autre, « les savoirs empiriques maximalisent la correspondance entre représentation et réalité » (mais à quoi bon « perdre sa vie à la gagner », selon la formule cynique d’un vieux slogan).

Qu’est-ce qui alors empêche cette dichotomie de réintroduire le dualisme ?

Sans doute la perméabilité de la frontière qui les sépare : « les différences d’orientation entre vision du monde et savoirs empiriques ne renvoient pas à deux structures mentales cloisonnées » (p.369). Le réel étant, pour nous, en grande partie social, et par là traversé et gouverné par des croyances, des valeurs, des normes, rend hors d’atteinte une rigoureuse séparation des deux domaines entre espace de savoir pragmatique et champ idéologique. Le charretier de La Fontaine adresse jurons et supplications aux dieux avant de se pencher sur les obstacles objectifs qui empêchent la roue de sortir de l’ornière, séparant ainsi le ciel de la Terre, les proférations votives des actions effectives, l’idéologie de la praxéologie. Mais il n’a affaire qu’à la boue. Les interactions concrètes ne sont pas de même nature lorsqu’elles ne concernent que des choses et lorsqu’elles mobilisent des relations humaines. Dans ce dernier cas, le plus fréquent, des représentations de toute nature se mêlent, rendant illusoire la rationalité d’une pure objectivité dans le traitement des problèmes.

 

Il est temps de revenir à l’assertion centrale d’où nous sommes partis :

« La réalité n’est faite ni à notre mesure, ni à notre image » (et à ses corollaires, tel celui-ci :

« L’activité finalisée, le seul mode d’être qui fasse sens pour nous, ne régit pas la réalité comme telle ».p.372).

L’intention, la causalité endotélique, ne vaut qu’au sein de la roue interne de nos représentations, qu’on pourra bien appeler « métaphysiques », entendues par simple opposition aux représentations « physiques » du pragmatisme empirique de la vie quotidienne comme de la science (ce pourquoi Dewey était fondé à considérer qu’il n’y avait pas de différence ni de nature ni de méthode entre « l’enquête » menée par un quidam afin de résoudre ses difficultés dans la vie de tous les jours, et celle conduite par le savant en son laboratoire).

Le sens de la vie exige l’adjonction des mythes et des rites, soit « un système holistique de croyances […] fait sur mesure pour combler nos désirs et calmer nos angoisses » (p.372).

Plus explicitement :

« La stratégie de la dissociation résulte donc du conflit entre […] notre besoin de vivre dans un monde doté de sens et […] notre besoin d’accéder à une représentation correcte de ce qui est ».

La condition anthropologique requiert l’indispensable supplément d’un μύθος répondant aux soucis de la provenance, de l’identité et de la destination : d’où viens-je, qui suis-je, où vais-je ?

Sur la porosité de l’efficacité pragmatique et des vertus (au sens ancien du terme) de la croyance, il suffit de se reporter à l’effet placebo par lequel la seule foi en l’action d’un médicament suffit à garantir la guérison dans des proportions considérables (généralement 30%, mais bien davantage dans le cas des dépressions. Paracelse, au XVI° siècle remarquait déjà que la simple présence du médecin constituait souvent un élément décisif de remédiation. La croyance n’est pas qu’une représentation, c’est une représentation efficace ; le très pragmatiste William James y a beaucoup insisté).

Plus généralement, une vision du monde permet un retrait « dans lequel la validité de ces savoirs [empiriques] est suspendue », ce qui vaut « immunisation contre le réel ». L’exemple choisi est on ne peut plus percutant puisqu’il s’agit du « savoir de la mort ». Les preuves empiriques de ma mortalité abondent mais, selon la célèbre formule du déni : « je le sais bien mais quand même …». Mais quand même quoi ? Et bien, contre toute évidence, je réfute la morbidité concrètement avérée par le recours à l’immortalité de l’âme (ce n’est pas moi qui meurt, c’est seulement mon corps), ou par d’autres moyens comme la croyance en une longévité pérenne (voir à ce sujet l’essai de la sociologue Céline Lafontaine : La société postmortelle, dans lequel elle souligne la refonte contemporaine de la mort, de fatalité naturelle inéluctable en simple maladie du vieillissement, par là même curable).

La petite roue métaphysique tourne, libre, à l’intérieur de la grande, tant il est vrai que « la différence fonctionnelle entre les deux types de représentations fait que les savoirs empiriques ne sauraient jamais prendre la place d’une vision du monde, puisqu’ils sont incapables de remplir la mission qui est la sienne » (p.382).

Le monisme naturaliste, revendiqué comme monisme biologique, récuse cependant tout réductionnisme (car chez l’humain, l’existence ne se résume pas à la vie, à la pure et simple adaptation au milieu) et tout positivisme (car les besoins endogènes de signification ne relèvent d’aucun traitement  « scientifique » mais d’une herméneutique socio-historique).

Le livre conclut sur ce qui apparaît comme un semi constat d’échec puisque la Thèse de l’exception humaine n’aura donc pas été réfutée. Elle s’avérait d’ailleurs probablement irréfutable pour autant qu’elle remplissait une fonction « qu’il serait présomptueux de vouloir nier » (p.383).

On ne peut éradiquer la fonction répondant aux besoins de la sphère interne et faire ainsi l’économie d’une vision du monde en aspirant à devenir intégralement rationnel. Aussi le problème anthropologique demeure-t-il toujours le même, cherchant à « faire coexister nos besoins mentaux endogènes avec les contraintes exogènes ».

Tout au plus, l’auteur suggère-t-il que « la Thèse de l’exception humaine ne fait pas partie des tentatives les plus heureuses » pour concilier cette tension asymétrique. Ces dernières lignes ouvrent alors sur une enquête possible envers d’autres solutions, moins coûteuse que le dualisme dans la charge indispensable de la fonction anxiolytique « mentale et sociale ».

On peut penser que la conclusion de l’essai de JM Schaeffer invite à la lecture du Par delà nature et culture de Philippe Descola, l’ethnologue étant d’ailleurs abondamment cité tout au long de l’ouvrage (quinze renvois dans l’index nominal).

Quelles leçons tirer de ces analyses dans la perspective de constitution d’un cadre naturaliste pour une philosophie de l’éducation au XXI° siècle?

Sans doute enchérir sur l’élucidation de la tension entre besoins exogènes d’adaptation au réel et besoins endogènes de sens. Autant dire que l’éducation qui en émanerait se présenterait de façon fort problématique, initiant d’une part aux méthodes de l’enquête scientifique, et formant d’autre part à l’art de la « mise en intrigue » par lequel on convertit l’événementiel en histoire, le factuel en fable. On remarquera qu’une telle éducation reconduit la nécessité d’une double formation, scientifique et littéraire. On y retrouve la nécessité conjointe d’expliquer et de comprendre, telle que Wilhelm Dilthey l’avait énoncée à la fin du XIX°. Les sciences de l’esprit, dont le caractère de scientificité est aujourd’hui complètement discrédité par les savants des sciences « dures », conserveraient donc, dans le naturalisme de Schaeffer, une pertinence, et même une nécessité institutionnelle imparable : le monde dans lequel je vis doit faire sens pour moi. Aux côtés d’une explication scientifique, il y a place, dans les espaces qu’elles laissent forcément vacants, pour l’interprétation, c’est-à-dire pour un discours subjectivant qu’introduisent volonté et finalité dans le cours des choses.

A la mise en équation exogène répond la « mise en intrigue endogène », au calculable quantitatif répond le fabulable qualitatif. Mais dans ce conflit intestin, dans cette guerre civile de la Physique et de la Métaphysique, les rapports se sont inversés, car c’est désormais la métaphysique, ex science première et tronc de l’arbre de la science qui se trouve enkystée, incluse dans le grand rouage de l’explication positive.

Pour relever de l’imaginaire, le mythe n’en demeure pas moins indispensable à toute socialité humaine car l’espèce n’est pas génétiquement sociale, elle ne l’est que culturellement, soit par le truchement d’un ensemble de représentations fictives partagées (entendant ici par « fictions », les créations artificielles propres à une culture comme les rites initiatiques, les cérémonies, les us et coutumes, et les valeurs et croyances qu’ils promeuvent et soutiennent).

 

Pour terminer, peut-être faudrait-il relire cet essai de Schaeffer en louchant en contrepoint sur ce que Pierre Legendre a appelé son « anthropologie dogmatique », doctrine  par laquelle il expose justement l’importance incontournable de la dimension mythique pour l’existence humaine. L’œuvre de Legendre étant considérable et d’une lecture souvent difficile, je me contenterai ici de glaner quelques citations éclairantes tirées des conférences de Tokyo publiées sous le titre : Ce que l’Occident ne voit pas de l’Occident (Mille et une nuits, 2004).

On peut y lire ceci :

« Nous sommes les prisonniers d’histoires généalogiques, les héritiers d’une certaine façon de construire la raison de vivre ». (p.46).  

Ou encore :

« Si l’âme, la psyché, est soumise au critère du mesurable, le discours métaphorique qui porte la division entre l’âme et le corps, entre psyché et soma, n’a plus aucun sens, et par enchaînement logique, le concept de division – la division de l’humain par le langage –s’effondre. Et l’idée d’un montage, que suppose l’expression même d’animal parlant, devient caduque. L’individu n’est plus qu’un bloc, un bloc indivis, l’être qui ne connaît pas la division

[…] » (p.101). Indivision qui correspond très exactement pour l’auteur à la « barbarie », comme il le dira ailleurs, tant l’assise mythique, fictive, lui paraît constitutive de toute culture, puisqu’une culture a pour fonction « d’instituer la vie » en la fondant sur « une référence ayant valeur totémique » (p.22).

« La vie dans notre espèce suppose la fonction d’instituer la vie » […] le but de ce montage normatif est de fixer et faire tenir la relation du biologique et de la vie de la représentation ». (.p.121).

N’était-ce pas ainsi, ou peu s’en faut, que se concluait l’essai de Schaeffer ? Entre les deux auteurs, les perspectives du naturalisme et de l’anthropologie dogmatique, pour être radicalement contraires, n’en paraissent pas moins convergentes sur ce fameux « montage », cette intrication problématique des représentations empiriques et mythiques. Sans doute parce que, quelle que soit la manière dont on l’aborde, la question anthropologique (le « propre » de l’homme) soulève toujours une problématique dualiste, et que ce dualisme soit substantiel, formel, fonctionnel, analytique, ou de quelque épithète dont on voudra le baptiser, il nous confrontera toujours à cette étrange articulation du quantitatif et du qualitatif, du calculable et du pensable, bref, de la « réalité objective » et de la « réalité psychique », selon la célèbre dichotomie freudienne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Patrick G. Berthier - Publié dans : Séminaires Master 1
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Dimanche 12 février 2012 7 12 /02 /Fév /2012 18:25

Les sources d’une science de l’éducation de John Dewey

Je vous propose, ci-dessous, une traduction libre de ce texte de 1929, trop long pour qu’il puisse s’insérer directement dans l’espace du blog.


Par Patrick G. Berthier - Publié dans : TEXTES
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Dimanche 6 mars 2011 7 06 /03 /Mars /2011 17:49

 

Recension de L’éducation morale d’Emile Durkheim (cours en Sorbonne 1902-3). 1ere partie.

[L’intégralité du texte peut se lire en ligne sur l’excellent site de l’Université du Québec à Chicoutimi (classiques.uqac)]

 

En venant vous rejoindre, je passe pour prendre mon train devant une échoppe de fleuriste qui affiche en devanture quelques vieilles cartes postales 1900 représentant des vues de quelques lieux notables de la commune que j’habite. L’effet est saisissant. On reconnaît le bâtiment de la gare mais autour, tout a changé, et notamment cette impression campagnarde du percheron attelé à son tombereau là même où je vois un parking saturé de véhicules.

C’est exactement l’allégorie de notre projet : dans le vénérable paysage de la philosophie morale, quelles permanences, quelles transformations entre 1900 et ce début de XXI° siècle ?

En lieu et place de la vieille vue sur la gare, je vous propose L’éducation morale de Durkheim. Dans le rôle de la vision contemporaine, le minimalisme de Ruwen Ogien, et, pour un cliché intermédiaire, le pragmatisme de John Dewey.

 

Durkheim distingue dans ses cours trois éléments de la moralité :

1)      Discipline

2)      Socialité

3)      Volonté.

 

Leçon 1.

1)      Abandon du point de vue universaliste. Il ne s’agit plus de l’homme (en général) mais de l’homme situé (temporellement, géographiquement, culturellement). Joseph de Maistre et Johann von Herder ont été entendus !

2)      Parler de « réalités morales » inscrit la moralité dans le monde et refuse ainsi le dualisme kantien d’un monde moral nouménal, d’idées de la raison pure pratique transcendantes à la vie phénoménale.

 

L2.

La « réalité morale » comme « ensemble de règles » est discernables dans les mœurs à l’instar des lois de la physique dans le monde matériel. Des interactions, le sociologue déduit les règles qui les agencent.

Dans un premier temps, la morale se réduit à l’observation des mœurs et à la compréhension des règles de leur composition (ethnologie). On retrouve l’étymologie (O tempora ! O mores ! Ethos comme habitude, habitus. La morale n’est d’abord que la description des mœurs).

 

L3.

Organicisme.

Probablement l’esprit du temps, le Zeitgeist du moment 1900 puisqu’on le retrouve chez Dewey, Bergson (vitalisme) aussi bien que chez Durkheim. L’organicité constitue le principe de tous les modèles rationalistes naturalistes.

Fonctionnalisme généralisé.

-Critique de l’utilitarisme : un certain organicisme vitaliste conduit au rejet de l’autorité comme telle. Ce courant porte et préfigure le pragmatisme. Tous deux récusent l’idée d’un pur « commandement ». Durkheim reprend l’essentiel de l’impératif catégorique. Celui-ci, concrètement, repose sur ce que Durkheim croit constater comme « un fait incontestable ». Mais, en 1900, nous sommes encore dans l’horizon de la « conscience morale », quelles que soient les obédiences et les idéologies. Le sentiment d’une « voix de la conscience », éventuellement « terrible », comme se la représentait Kant, est partagé par tous. Or, la postmodernité marque l’arrêt, l’épuisement, et même l’obsolescence de ce thème.

Tribunaux et psychiatres nous apprennent  qu’un des traits saillants des comportements déviants de l’époque tient à l’absence de culpabilité, de remord, et même de Surmoi. La faute n’est plus l’analogue pour la conscience d’un poids trop lourd  à lever. Plus rien « n’arrête », n’inhibe le passage à l’acte.

Or, ce « fait incontestable », désormais largement hypothétique, constitue le socle réel-rationnel sur lequel Durkheim édifie sa morale. Dès lors, l’inhibition, si elle a lieu, ne procède plus d’une « faculté d’arrêt » procédant d’une autorité morale ayant force de loi. Elle ressortit simplement à l’économie psychique (au sens où Payot, suivant Théodule Ribot, dénoncera l’impuissance de l’idée sur le sentiment).

L’autorité n’étant pas une force (ce qui la distingue du pouvoir) mais un pur commandement dont Arendt analysera la disparition historique conjointe à la sécularisation moderne.

 

L4.

Se joue dans le moment 1900, étayée sur l’évolutionnisme (dont le vitalisme, l’utilitarisme et le pragmatisme sont des aspects) la thèse constructiviste.

Ce sont les « conditions dans lesquelles nous sommes placés » qui déterminent la situation à l’origine des conduites, des comportements. Dewey y verra l’essentiel de l’éducation : préparer un environnement favorable au développement sans le couper de l’environnement social ambiant (Vs Rousseau).

-Finalité éducative : formation de la personnalité et du caractère par cette « faculté d’arrêt ».

-Spécificité démocratique : l’absence de « barrières conventionnelles » de contention externe. En levant ces barrières externes, la démocratie ouvre sur l’illimité, i.e pour Durkheim sur l’anomie, le chaos (« un état morbide »).

Retour à l’essence.

« L’homme est un être limité ». Reprise thématique de la finitude (Pascal : misère de l’homme). Ergo, si l’homme ne rencontre pas ses limites hors de soi, il doit les trouver en lui-même afin de réaliser sa nature par la discipline. Rappel kantien : sans discipline, un homme est « sauvage » i.e absolument animal. L’état de pure nature n’est pas humain..

Ce que Durkheim apporte de nouveau : le jeu de la limite, de la norme et du devenir. L’homme est à la fois limité et plastique (thème de la malléabilité si important chez les pragmatistes).

La norme ne prend donc que très temporairement un caractère fixé et figé.

Durkheim définit ainsi la nature humaine par la limite des impulsions et penchants, mais en prenant en compte la variabilité chronologique de cette limite (idée très présente chez Dewey pour qui tout modèle ancien se voit ipso facto disqualifié par cet indice de variation : la société a changé, donc la nature humaine également ainsi que la limite qui la sous tendait).

Dernier point d’importance : la reconnaissance du caractère nécessairement social de la morale avec ce corollaire que les fins personnelles sont « sans valeur morale ». Ce que le conséquentialisme minimaliste reprendra en départageant ainsi les deux domaines de l’éthique et de la morale : Dans le rapport du sujet à lui-même, tout est éthique, rien n’est moral, pour autant qu’agir moralement consiste à « poursuivre des fins impersonnelles », qui « ont pour objet une société » (et non pas LA société en général).

Le cas archétypique du suicide ou de l’euthanasie offre les meilleures opportunités de discussion sur la consistance des territoires respectifs de la morale et de l’éthique (question de la propriété libérale de son être, de son propre corps, empan des libertés individuelles).

 

L5.

Moralité coextensive de la socialité.

On aborde là véritablement le moment sociologique de la constitution morale.

« La société est un être psychique ». Par cette proposition, Durkheim parvient à maintenir le rationalisme naturaliste évolutionniste tout en le rendant compatible avec l’essentiel de l’héritage kantien (déontologie, voix de la conscience, tribunal transcendantal).

L’agrégat des individus s’organise dans un ensemble qui leur est isomorphe, tout en les transcendant par la différence constitutionnelle (comme société, le Tout est différent et supérieur à la somme de ses parties. Supérieur parce qu’il représente les conditions d’existence, de survie des individus qui le composent).

Reprise du thème organiciste : « l’organisme mental » [sic] se nourrit des produits de l’environnement social, en cela analogue à « l’organisme physique ».

L’environnement, le milieu, ne demeure pas extérieur mais pénètre l’organisme dont il devient un constituant vital. A l’instar des nutriments alimentaires et de l’air dans les poumons, les idées du social font système avec le psychisme individuel.

« Il y a en nous autre  chose que nous ». La personne est tissée d’éléments impersonnels. La société nous hante et nous crée. Durkheim réalise ici la transsubstantiation de la théologie en sociologie. Comme le dira sans ambages un siècle plus tard Pierre Bourdieu en guise de conclusion à ses Méditations pascaliennes : « la société c’est Dieu ». Un dieu immanent à ses créatures, différent mais coalescent, coextensif, supérieur sans distance puisque la société n’est rien d’autre que l’ensemble des individus qui la forment mais dont elle se distingue par les propriétés originales issues de leur alliage.

Au niveau social élémentaire, la famille, les époux forment une nouvelle entité distincte de la personnalité des deux conjoints. Durkheim conceptualise les groupes sociaux, intercalant la patrie entre famille et humanité.

Alors que la famille est « un organe secondaire de l’Etat », le genre humain pris dans sa globalité n’est pas un « organisme social ». Dénué d’individualité et d’organisation, simple somme, il ne constitue pas « un être psychique » comme la société identifiée à l’Etat.

Cent ans plus tard, cette analyse pourrait se voir rediscutée à la lumière de la globalisation qui semble généraliser et redistribuer tous les échanges dans un pandynamisme et une hyperorganisation planétaire dont la Cour internationale de justice, l’ONU, le FMI, le G20, le Web et Face book…peuvent apparaître, chacun à leur manière comme les indices ou les prodromes.

Durkheim est le contemporain d’un grand mouvement d’uniformisation nationale et d’homogénéisation culturelle et linguistique via l’école, qui ne peut que décliner lors de l’entrée dans une postmodernité qui abolit les frontières, prône la dérégulation et s’ouvre au multiculturalisme. Dans les rapports de places envisagés, entre la famille et l’humanité, le statut de la Nation se délite quand le monde globalisé gagne institutionnellement en consistance alors que la famille, devenue association privée, n’est plus, stricto sensu, une institution (cf. M. Gauchet). Pour pasticher Rimbaud, la Société est à réinventer !

Je laisse, pour l’heure, les dernières leçons de la première partie en suspens.

Par Patrick G. Berthier - Publié dans : Séminaires Master 1
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Jeudi 24 février 2011 4 24 /02 /Fév /2011 19:01

L’Instruction morale et les éthiques contemporaines (rationalisme, pragmatisme, individualisme, conséquentialisme…).

 

Je ne sais exactement où nous en sommes aujourd’hui, et au fond peu importe puisque les réformes se suivent à un rythme accéléré, l’une amendant l’autre quand elle ne la rend pas caduque. Il n’empêche, la tentative (avortée?) de 2008 de réintroduire la Morale à l’école, relève à coup sûr d’un tournant significatif en matière d’éducation.

Nous pourrions partir d’un simple entretien répertorié sur un site destiné aux enseignants, celui du « Café pédagogique ». Ce dernier sous-titrait sa rubrique : "Instruction civique et morale" par ce commentaire éloquent : « le grand retour de la réaction ? ».

Le point d’interrogation n’y change rien, l’usage du terme renvoie nécessairement à une posture réactionnaire. Il y a à cela bien des raisons, et ce sera, en partie, nôtre tâche que de les débusquer. Notons simplement que si la morale constitue un tabou lexical, cet ostracisme est largement compensé par l’usage proliférant du terme « éthique ». De là à conclure que le second ne représente qu’une forme euphémisée, et donc acceptable du précédent, il n’y a qu’un pas que je me garderais de franchir trop rapidement. Conceptuellement parlant, la morale et l’éthique, ce n’est pas la même chose. Nous aurons à y revenir maintes fois.

Mais retournons à la table de notre café pédagogique. Il rappelait les objectifs du nouveau programme du premier degré. Voici le premier, précédé de l’objectif général :

 

« Les élèves apprennent les règles de politesse et du comportement en société. Ils acquièrent progressivement un comportement responsable et disposent de plus d’autonomie.

1-     Ils découvrent les principes de la morale, qui peuvent être présentées sous forme de maximes illustrées et expliquées par le maître au cours de la journée (telles que “La liberté de l’un s’arrête où commence celle d’autrui”, “Ne pas faire à autrui ce que je ne voudrais pas qu’il me fasse”, etc.) et prennent conscience des notions de droit et de devoir. »

 

Responsabilité, autonomie, principes, maximes, droit, devoir, le philosophe aura reconnu d’emblée le vocabulaire kantien des Fondements de la métaphysique des mœurs. Le café pédagogique n’a pas tort, il s’agit bien d’un retour, d’un retour à la morale kantienne, qui, justement, constituait l’assise de l’enseignement de la morale dans l’école républicaine de Jules Ferry.

Aussi la rédaction dénonce-t-elle logiquement une réaction née de la « nostalgie de l'école de la IIIe République ». Mais cette nostalgie n’est plus ce qu’elle était, et pour cause, puisque cette école n’a pas longtemps survécue au régime qui l’avait instaurée. Ainsi le cours d’instruction morale & civique expire-t-il à la fin des années soixante (ah ! le vilain Mai, tant vilipendé par le philosophe-ministre Ferry Luc !).

Nous parlons donc d’un temps que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître et dont il leur serait, partant, difficile d’éprouver la moindre nostalgie. Aussi, crois-je indispensable, toute affaire cessante, de nous pencher sur les conceptions de la morale et de son enseignement au tournant 1990, afin de nous en faire une idée qui, si elle ne suscite aucune nostalgie, permettra au moins de philosopher en connaissance de cause sur son objet.

Nous disposons pour ce faire d’un outil extraordinaire, Le dictionnaire de pédagogie & d’instruction primaire édité sous la direction du philosophe Ferdinand Buisson, véritable bréviaire des hussards noirs de la République. La version de 1911 est mise en ligne par feu l’INRP (dissous par un décret du 28 décembre 2010), également accessible à partir de mon blog (Sophi).

Nous y aurons recourt pour les articles les plus utiles à notre recherche (morale, instruction civique, caractère, discipline, Kant…On pourra aussi fructueusement s’interroger sur la disparition de l’article Obéissance de la version initiale de 1887).

 

Petit rappel historique dispensé par l’inspection générale :

(L’école & l’éducation civique par Alain Bergougnioux, inspecteur général de l’EN.

La revue de l’inspection générale N° 03, septembre 2006. http://media.education.gouv.fr/file/37/6/3376.pdf ) :

 

« L’éducation civique n’est pas une discipline, c’est un enseignement de valeurs, de principes, de savoirs, de pratiques, estimés indispensables à un moment donné pour préparer les jeunes à participer le mieux possible à la vie démocratique … 

Une « instruction morale & civique » est définie dans les programmes de 1883, relayés sans grand changement par ceux de 1927, et restera en application jusqu’à la fin des années 1960. Cette instruction civique était fortement liée, d’une part à une instruction morale, et d’autre part à l’histoire et à la géographie.

Ce double ancrage montre l’importance qui lui était accordée pour la formation d’une identité nationale. Le citoyen qu’il s’agissait de former était un individu républicain et français titulaire d’une part de la souveraineté nationale, faite de droits et de devoirs.

Dans l’enseignement primaire, l’instruction civique disparaît en 1969 comme discipline autonome, elle est fondue dans des activités d’éveil.

Une évolution analogue a lieu dans l’enseignement secondaire, où, en 1975, la réforme Haby instaure en lieu et place un “enseignement d’initiation à la vie économique et sociale” que reprend et complète au lycée, à partir des années 2000, l’ECJS, enseignement “d’éducation civique, juridique et sociale”.

Les réticences sont encore fortes pour entrer dans une réflexion générale et une activité pour l’amélioration des comportements des élèves. Elle se fait au coup par coup sans politique d’ensemble.

Pourtant, depuis maintenant presque deux décennies, une réflexion approfondie s’est menée sur la nature de ce que doit être une éducation civique de notre temps pour assurer le passage d’un “savoir national” aux valeurs d’un “vivre ensemble”. La conscience a été prise clairement qu’il faut unir fortement des valeurs, des savoirs, des comportements.

Dans un “âge” du scepticisme, où les institutions sont l’objet, le plus souvent, d’une crise de confiance largement partagée, une éducation civique authentique ne doit pas être le moyen d’instrumentaliser les futurs citoyens, ni une sorte de “thérapie” sociale ; elle doit permettre la reconnaissance de l’élève comme une personne responsable dans sa vie et au sein de la Cité. » (NS)

 

L’Inspecteur général donne une indication généalogique précieuse sur la distorsion qui nous occupe : La Morale républicaine relève d’une « instruction » ancrée dans l’histoire du pays, elle entend donc procéder à « la formation d’une identité nationale ». On sait quelle levée d’indignations suscita la récente enquête sur l’identité nationale (fin 2009). Le journal Libération y consacra un cahier spécial, daté du 19 11 2009, où nombre de philosophes contemporains exprimèrent leur réprobation de la notion. On pouvait, entre autres lire sous la plume de Vincent Cespedes ce titre : « Tremble, francité ! L’identité nationale est d’essence paranoïaque », et sous celle de Michel Serres cette conclusion : « Identité nationale : erreur et délit. »

Exit donc, sous les huées de la philosophie contemporaine, un siècle après sa défense et illustration par les philosophes de la Belle Epoque, « la formation de l’identité nationale », ce délit paranoïaque sur lequel la République, troisième du nom, entendait fonder sa mission.

Entre 1900 et 2000, on passe alors de la formation de l’identité nationale à l’initiation  aux valeurs d’un “vivre ensemble”. Fait difficulté toutefois, ne serait-ce qu’au seul plan théorique, le passage d’une notion très largement conceptualisée (des volumes entiers sur l’idée de Nation ) au flou d’une expression, « vivre ensemble » qui ne réfère à aucun cadre politique précis mais qui indique, assez clairement, que la société est affaire de juxtapositions communautaires et individuelles, bref de « tolérance » à l’altérité. Or, on l’aura remarqué, qu’on s’en réjouisse ou le déplore, le monde n’est pas un village global hippie peace and love. Subsiste, et avec quelle impétuosité, des blocs, des aires culturelles, des intérêts régionaux, au sein même d’une mondialisation seulement économique ou plutôt financière car ce sont les capitaux qui n’ont pas de patrie, et non les prolétaires (nous ne sommes, à l’évidence, pas à la veille du gouvernement mondial cosmopolitique que Kant appelait de ses vœux ni du succès de l’internationale communiste. Je connais même certains sites qui, fort d’une clairvoyance leur ayant permis de prédire l’actuelle crise qu’aucun expert économiste n’avait annoncée, prophétisent aujourd’hui une « dislocation géopolitique mondiale » assortie de « la fin de l’Occident tel qu’on le connaît depuis 1945 ». C’est assez dire que l’unité homogène pacifiée de l’humanité ne semble pas exactement à l’ordre du jour !).

 

En bref :

 

1) Il s’agira de considérer un écart, une distance entre deux repères, disons pour faire vite : 1900-2000 puisque, en un siècle, on passe :

-De la Morale à l’Ethique.

-D’un enseignement sourcilleux de la morale publique à un simple cours sur les institutions (ECJS, éducation civique juridique & sociale).

-De la déontologie au conséquentialisme.

-De l’autonomie de type kantien à la sculpture de soi.

-De l’autorité transcendantale à l’immanence pragmatiste.

 

2) Etude de textes pouvant servir de repères :

-Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs (le fameux tribunal de la conscience, I §13).

-Dictionnaire de pédagogie & d’instruction primaire sous la direction de Ferdinand Buisson. [accessible en ligne]

-Le saut rationaliste : Émile Durkheim, L’éducation morale (Cours de sociologie dispensé à la Sorbonne en 1902-1903.) [accessible en ligne]

-Le saut pragmatiste, John Dewey :

-Ethics (version revue et corrigée de 1932, au plein cœur de la crise !)

-Human nature and conduct (1929 ?)

-Le saut conséquentialiste, Ruwen Ogien :

-L’Ethique aujourd’hui, maximalistes & minimalistes

- Les concepts de l'éthique : faut-il être conséquentialiste ?

-L’éthique individualiste esthétique, Michel Onfray :

-La sculpture de soi.

 

On pourrait ajouter, entre autres, Nietzsche & l’immoralisme (1902) du philosophe bien oublié aujourd’hui Alfred Fouillée [1]. On n’y perdrait pas son temps car notre entreprise, pour une bonne part du moins, pourrait s’identifier à l’étude de l’écart qui sépare les réceptions historiques de Kant et de Nietzsche [2].

En 1900, pour la république ferryste, Kant constitue la pierre d’achoppement. Le cours de morale cesse au moment où Deleuze et Foucault, fervents nietzschéens, se font connaître. Michel Onfray s’inscrit évidemment dans cette lignée, avec l’énorme succès médiatique qu’on sait (sans doute avec BHL, le philosophe le plus connu du grand public).

« Morale c’est trou de balle » ironisait Paul Nizan, déjà, avant guerre. Il a donc été parfaitement entendu…sauf des nostalgiques, bien entendu. Mais leurs chances sont minces car intempestives, dans une acception sans doute fort peu nietzschéenne du terme. Les temps sont à la « judiciarisation de la morale publique » [3], selon l’expression d’un chroniqueur (Maurice Peyrot). Ce qui signifie clairement ceci : La régulation des mœurs ne passe plus par l’autonomie morale de celui qui cherche à imposer des principes, des règles, des valeurs intériorisées au monde comme il va, car elle s’externalise en code. Quel besoin d’une instruction civique quand on dispose du code civil ? A  l’instar du code de la route, il faut le connaître, nul n’étant censé ignorer la loi, mais il fait peu débat et ne nécessite aucune délibération interne. Les règles du dépassement et du stationnement ne requièrent pas de jugement, au sens kantien, mais seulement une réaction à un signal. De même le code de morale publique judiciarisée. L’autonomie est hors jeu parce que superflue dès lors que le « vivre ensemble » est régi par une pure casuistique, comme dans un jeu de société. Un panneau routier ne réclame aucune tempête sous un crâne. J’obtempère sans me poser la moindre question. Je transgresse à mes risques et périls (amende, retrait de points). Rien qui réfère à des valeurs, au Bien, au Mal…sinon à celle d’ordre. Et comme disait à peu près Alain, tous les ordres ne se valent pas mais n’importe lequel est préférable au désordre.

 

Sitographie :

 

http://classiques.uqac.ca/classiques/index.php

(ou tapez simplement : classiques.uqac) Université du Québec à Chicoutimi :

.Alain :

- Propos sur l’éducation

- La conscience morale

.Durkheim :

-L’éducation morale

.Bergson :

-Les deux sources de la morale & de la religion

.Kant :

-Fondements de la métaphysique des mœurs

.Tocqueville :

-De la démocratie en Amérique

 

http://sophi.over-blog.net/ :

.Ferdinand Buisson (sous la direction de) :

-Dictionnaire de pédagogie & d’instruction primaire.

.Dewey John :

-Démocratie & nature humaine (1939).

 

http://gallica.bnf.fr/ :

.Alfred Fouillée

-Nietzsche & l’immoralisme (1902).

 

 

Notes :

 

1 Dans le premier chapitre de La Conception morale et civique de l'enseignement, 1902, Fouillée oppose à l’utilitarisme économique qui considère le devenir professionnel comme la véritable fin de l’enseignement, le libéralisme moral qui se donne au contraire ce triple objectif : « développement de l’intelligence par l’étude du vrai, de la sensibilité par l’étude du beau, de la volonté par l’étude du bien » (p.8).

 

2 Nietzsche dont l’amoralisme programmatique pouvait se résumer ainsi :

« Quelle tâche pour le philosophe devant cette marée montante du nihilisme ? Elle se désigne d’elle-même. Il lui revient d’être l’homme du nihilisme accompli, le libre esprit qui mène la désillusion jusqu’à son terme, qui ose regarder les choses en face et achève de démolir ces idoles qui ne tiennent plus debout. Penser jusqu’au bout selon l’absence de vérité et de valeur, penser jusqu’au bout selon le devenir : telles doivent être aujourd’hui les ambitions d’une philosophie conséquente. »

(Marcel Gauchet (2007) L’avènement de la démocratie II, La crise du libéralisme, chapitre I « Nietzsche le prophète », Gallimard, p. 33.)

 

3 Inflation législative : En France : la longueur moyenne du Journal officiel est passée de 15 000 pages par an dans les années 1980 à 23 000 pages annuelles ces dernières années, tandis que le Recueil des lois  passait de 433 pages en 1973 à 3 721 pages en 2004. Le Registre fédéral nord-américain, créé pour regrouper toutes les lois et règlementations, faisait 2.599 pages en 1936, 10.528 pages en 1956 et 36.487 en 1978.

Par Patrick G. Berthier - Publié dans : Séminaires Master 1
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Lundi 21 février 2011 1 21 /02 /Fév /2011 14:03

Qu'est-ce qu'une nation ?

 

Ernest Renan

Conférence faite en Sorbonne, le 11 mars 1882

Je me propose d'analyser avec vous une idée, claire en apparence, mais qui prête aux plus dangereux malentendus. Les formes de la société humaine sont des plus variées. Les grandes agglomérations d'hommes à la façon de la Chine, de l'Égypte, de la plus ancienne Babylonie ; - la tribu à la façon des Hébreux, des Arabes ; - la cité à la façon d'Athènes et de Sparte ; - les réunions de pays divers à la manière de l'Empire carlovingien ; - les communautés sans patrie, maintenues par le lien religieux, comme sont celles des israélites, des parsis ; - les nations comme la France, l'Angleterre et la plupart des modernes autonomies européennes ; - les confédérations à la façon de la Suisse, de l'Amérique ; - des parentés comme celles que la race, ou plutôt la langue, établit entre les différentes branches de Germains, les différentes branches de Slaves ; - voilà des modes de groupements qui tous existent, ou bien ont existé, et qu'on ne saurait confondre les uns avec les autres sans les plus sérieux inconvénients. À l'époque de la Révolution française, on croyait que les institutions de petites villes indépendantes, telles que Sparte et Rome, pouvaient s'appliquer à nos grandes nations de trente à quarante millions d'âmes. De nos jours, on commet une erreur plus grave : on confond la race avec la nation, et l'on attribue à des groupes ethnographiques ou plutôt linguistiques une souveraineté analogue à celle des peuples réellement existants. Tâchons d'arriver à quelque précision en ces questions difficiles, où la moindre confusion sur le sens des mots, à l'origine du raisonnement, peut produire à la fin les plus funestes erreurs. Ce que nous allons faire est délicat ; c'est presque de la vivisection ; nous allons traiter les vivants comme d'ordinaire on traite les morts. Nous y mettrons la froideur, l'impartialité la plus absolue.

I

Depuis la fin de l'Empire romain, ou, mieux, depuis la dislocation de l'Empire de Charlemagne, l'Europe occidentale nous apparaît divisée en nations, dont quelques-unes, à certaines époques, ont cherché à exercer une hégémonie sur les autres, sans jamais y réussir d'une manière durable. Ce que n'ont pu Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon Ier, personne probablement ne le pourra dans l'avenir. L'établissement d'un nouvel Empire romain ou d'un nouvel Empire de Charlemagne est devenu une impossibilité. La division de l'Europe est trop grande pour qu'une tentative de domination universelle ne provoque pas très vite une coalition qui fasse rentrer la nation ambitieuse dans ses bornes naturelles. Une sorte d'équilibre est établi pour longtemps. La France, l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie seront encore, dans des centaines d'années, et malgré les aventures qu'elles auront courues, des individualités historiques, les pièces essentielles d'un damier, dont les cases varient sans cesse d'importance et de grandeur, mais ne se confondent jamais tout à fait.

Les nations, entendues de cette manière, sont quelque chose d'assez nouveau dans l'histoire. L'antiquité ne les connut pas ; l'Égypte, la Chine, l'antique Chaldée ne furent à aucun degré des nations. C'étaient des troupeaux menés par un fils du Soleil, ou un fils du Ciel. Il n'y eut pas de citoyens égyptiens, pas plus qu'il n'y a de citoyens chinois. L'antiquité classique eut des républiques et des royautés municipales, des confédérations de républiques locales, des empires ; elle n'eut guère la nation au sens où nous la comprenons. Athènes, Sparte, Sidon, Tyr sont de petits centres d'admirable patriotisme ; mais ce sont des cités avec un territoire relativement restreint. La Gaule, l'Espagne, l'Italie, avant leur absorption dans l'Empire romain, étaient des ensembles de peuplades, souvent liguées entre elles, mais sans institutions centrales, sans dynasties. L'Empire assyrien, l'Empire persan, l'Empire d'Alexandre ne furent pas non plus des patries. Il n'y eut jamais de patriotes assyriens ; l'Empire persan fut une vaste féodalité. Pas une nation ne rattache ses origines à la colossale aventure d'Alexandre, qui fut cependant si riche en conséquences pour l'histoire générale de la civilisation.

L'Empire romain fut bien plus près d'être une patrie. En retour de l'immense bienfait de la cessation des guerres, la domination romaine, d'abord si dure, fut bien vite aimée. Ce fut une grande association, synonyme d'ordre, de paix et de civilisation. Dans les derniers temps de l'Empire, il y eut, chez les âmes élevées, chez les évêques éclairés, chez les lettrés, un vrai sentiment de «la paix romaine», opposée au chaos menaçant de la barbarie. Mais un empire, douze fois grand comme la France actuelle, ne saurait former un État dans l'acception moderne. La scission de l'Orient et de l'Occident était inévitable. Les essais d'un empire gaulois, au IIIe siècle, ne réussirent pas. C'est l'invasion germanique qui introduisit dans le monde le principe qui, plus tard, a servi de base à l'existence des nationalités.

Que firent les peuples germaniques, en effet, depuis leurs grandes invasions du Ve siècle jusqu'aux dernières conquêtes normandes au Xe ? Ils changèrent peu le fond des races ; mais ils imposèrent des dynasties et une aristocratie militaire à des parties plus ou moins considérables de l'ancien Empire d'Occident, lesquelles prirent le nom de leurs envahisseurs. De là une France, une Burgondie, une Lombardie ; plus tard, une Normandie. La rapide prépondérance que prit l'empire franc refait un moment l'unité de l'Occident ; mais cet empire se brise irrémédiablement vers le milieu du IXe siècle ; le traité de Verdun trace des divisions immuables en principe, et dès lors la France, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne s'acheminent, par des voies souvent détournées et à travers mille aventures, à leur pleine existence nationale, telle que nous la voyons s'épanouir aujourd'hui.

Qu'est-ce qui caractérise, en effet, ces différents États ? C'est la fusion des populations qui les composent. Dans les pays que nous venons d'énumérer, rien d'analogue à ce que vous trouverez en Turquie, où le Turc, le Slave, le Grec, l'Arménien, l'Arabe, le Syrien, le Kurde sont aussi distincts aujourd'hui qu'au jour de la conquête. Deux circonstances essentielles contribuèrent à ce résultat. D'abord le fait que les peuples germaniques adoptèrent le christianisme dès qu'ils eurent des contacts un peu suivis avec les peuples grecs et latins. Quand le vainqueur et le vaincu sont de la même religion, ou plutôt, quand le vainqueur adopte la religion du vaincu, le système turc, la distinction absolue des hommes d'après la religion, ne peut plus se produire. La seconde circonstance fut, de la part des conquérants, l'oubli de leur propre langue. Les petits-fils de Clovis, d'Alaric, de Gondebaud, d'Alboïn, de Rollon, parlaient déjà roman. Ce fait était lui-même la conséquence d'une autre particularité importante ; c'est que les Francs, les Burgondes, les Goths, les Lombards, les Normands avaient très peu de femmes de leur race avec eux. Pendant plusieurs générations, les chefs ne se marient qu'avec des femmes germaines ; mais leurs concubines sont latines, les nourrices des enfants sont latines ; toute la tribu épouse des femmes latines ; ce qui fit que la lingua francica, la lingua gothica n'eurent, depuis l'établissement des Francs et des Goths en terres romaines, que de très courtes destinées. Il n'en fut pas ainsi en Angleterre ; car l'invasion anglo-saxonne avait sans doute des femmes avec elle ; la population bretonne s'enfuit, et, d'ailleurs, le latin n'était plus, ou même, ne fut jamais dominant dans la Bretagne. Si on eût généralement parlé gaulois dans la Gaule, au Ve siècle, Clovis et les siens n'eussent pas abandonné le germanique pour le gaulois.

De là ce résultat capital que, malgré l'extrême violence des mœurs des envahisseurs germains, le moule qu'ils imposèrent devint, avec les siècles, le moule même de la nation. France devint très légitimement le nom d'un pays où il n'était entré qu'une imperceptible minorité de Francs. Au Xe siècle, dans les premières chansons de geste, qui sont un miroir si parfait de l'esprit du temps, tous les habitants de la France sont des Français. L'idée d'une différence de races dans la population de la France, si évidente chez Grégoire de Tours, ne se présente à aucun degré chez les écrivains et les poètes français postérieurs à Hugues Capet. La différence du noble et du vilain est aussi accentuée que possible ; mais la différence de l'un à l'autre n'est en rien une différence ethnique ; c'est une différence de courage, d'habitudes et d'éducation transmise héréditairement ; l'idée que l'origine de tout cela soit une conquête ne vient à personne. Le faux système d'après lequel la noblesse dut son origine à un privilège conféré par le roi pour de grands services rendus à la nation, si bien que tout noble est un anobli, ce système est établi comme un dogme dès le XIIIe siècle. La même chose se passa à la suite de presque toutes les conquêtes normandes. Au bout d'une ou deux générations, les envahisseurs normands ne se distinguaient plus du reste de la population ; leur influence n'en avait pas moins été profonde ; ils avaient donné au pays conquis une noblesse, des habitudes militaires, un patriotisme qu'il n'avait pas auparavant.

L'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d'une nation, et c'est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L'investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l'origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes.

L'unité se fait toujours brutalement ; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi a été le résultat d'une extermination et d'une terreur continuée pendant près d'un siècle. Le roi de France, qui est, si j'ose le dire, le type idéal d'un cristallisateur séculaire ; le roi de France, qui a fait la plus parfaite unité nationale qu'il y ait ; le roi de France, vu de trop près, a perdu son prestige ; la nation qu'il avait formée l'a maudit, et, aujourd'hui, il n'y a que les esprits cultivés qui sachent ce qu'il valait et ce qu'il a fait.

C'est par le contraste que ces grandes lois de l'histoire de l'Europe occidentale deviennent sensibles. Dans l'entreprise que le roi de France, en partie par sa tyrannie, en partie par sa justice, a si admirablement menée à terme, beaucoup de pays ont échoué. Sous la couronne de saint Étienne, les Magyars et les Slaves sont restés aussi distincts qu'ils l'étaient il y a huit cents ans. Loin de fondre les éléments divers de ses domaines, la maison de Habsbourg les a tenus distincts et souvent opposés les uns aux autres. En Bohême, l'élément tchèque et l'élément allemand sont superposés comme l'huile et l'eau dans un verre. La politique turque de la séparation des nationalités d'après la religion a eu de bien plus graves conséquences : elle a causé la ruine de l'Orient. Prenez une ville comme Salonique ou Smyrne, vous y trouverez cinq ou six communautés dont chacune a ses souvenirs et qui n'ont entre elles presque rien en commun. Or l'essence d'une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s'il est burgonde, alain, taïfale, visigoth ; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au XIIIe siècle. Il n'y a pas en France dix familles qui puissent fournir la preuve d'une origine franque, et encore une telle preuve serait-elle essentiellement défectueuse, par suite de mille croisements inconnus qui peuvent déranger tous les systèmes des généalogistes.

La nation moderne est donc un résultat historique amené par une série de faits convergeant dans le même sens. Tantôt l'unité a été réalisée par une dynastie, comme c'est le cas pour la France ; tantôt elle l'a été par la volonté directe des provinces, comme c'est le cas pour la Hollande, la Suisse, la Belgique ; tantôt par un esprit général, tardivement vainqueur des caprices de la féodalité, comme c'est le cas pour l'Italie et l'Allemagne. Toujours une profonde raison d'être a présidé à ces formations. Les principes, en pareils cas, se font jour par les surprises les plus inattendues. Nous avons vu, de nos jours, l'Italie unifiée par ses défaites, et la Turquie démolie par ses victoires. Chaque défaite avançait les affaires de l'Italie ; chaque victoire perdait la Turquie ; car l'Italie est une nation, et la Turquie, hors de l'Asie Mineure, n'en est pas une. C'est la gloire de la France d'avoir, par la Révolution française, proclamé qu'une nation existe par elle-même. Nous ne devons pas trouver mauvais qu'on nous imite. Le principe des nations est le nôtre. Mais qu'est-ce donc qu'une nation ? Pourquoi la Hollande est-elle une nation, tandis que le Hanovre ou le grand-duché de Parme n'en sont pas une ? Comment la France persiste-t-elle à être une nation, quand le principe qui l'a créée a disparu ? Comment la Suisse, qui a trois langues, deux religions, trois ou quatre races, est-elle une nation, quand la Toscane, par exemple, qui est si homogène, n'en est pas une ? Pourquoi l'Autriche est-elle un État et non pas une nation ? En quoi le principe des nationalités diffère-t-il du principe des races ? Voilà des points sur lesquels un esprit réfléchi tient à être fixé, pour se mettre d'accord avec lui-même. Les affaires du monde ne se règlent guère par ces sortes de raisonnements ; mais les hommes appliqués veulent porter en ces matières quelque raison et démêler les confusions où s'embrouillent les esprits superficiels.

II

À entendre certains théoriciens politiques, une nation est avant tout une dynastie, représentant une ancienne conquête, conquête acceptée d'abord, puis oubliée par la masse du peuple. Selon les politiques dont je parle, le groupement de provinces effectué par une dynastie, par ses guerres, par ses mariages, par ses traités, finit avec la dynastie qui l'a formé. Il est très vrai que la plupart des nations modernes ont été faites par une famille d'origine féodale, qui a contracté mariage avec le sol et qui a été en quelque sorte un noyau de centralisation. Les limites de la France en 1789 n'avaient rien de naturel ni de nécessaire. La large zone que la maison capétienne avait ajoutée à l'étroite lisière du traité de Verdun fut bien l'acquisition personnelle de cette maison. À l'époque où furent faites les annexions, on n'avait l'idée ni des limites naturelles, ni du droit des nations, ni de la volonté des provinces. La réunion de l'Angleterre, de l'Irlande et de l'Écosse fut de même un fait dynastique. L'Italie n'a tardé si longtemps à être une nation que parce que, parmi ses nombreuses maisons régnantes, aucune, avant notre siècle, ne se fit le centre de l'unité. Chose étrange, c'est à l'obscure île de Sardaigne, terre à peine italienne, qu'elle a pris un titre royal. La Hollande, qui s'est créée elle-même, par un acte d'héroïque résolution, a néanmoins contracté un mariage intime avec la maison d'Orange, et elle courrait de vrais dangers le jour où cette union serait compromise.

Une telle loi, cependant, est-elle absolue ? Non, sans doute. La Suisse et les États-Unis, qui se sont formés comme des conglomérats d'additions successives, n'ont aucune base dynastique. Je ne discuterai pas la question en ce qui concerne la France. Il faudrait avoir le secret de l'avenir. Disons seulement que cette grande royauté française avait été si hautement nationale, que, le lendemain de sa chute, la nation a pu tenir sans elle. Et puis le XVIIIe siècle avait changé toute chose. L'homme était revenu, après des siècles d'abaissement, à l'esprit antique, au respect de lui-même, à l'idée de ses droits. Les mots de patrie et de citoyen avaient repris leur sens. Ainsi a pu s'accomplir l'opération la plus hardie qui ait été pratiquée dans l'histoire, opération que l'on peut comparer à ce que serait, en physiologie, la tentative de faire vivre en son identité première un corps à qui l'on aurait enlevé le cerveau et le cœur.

Il faut donc admettre qu'une nation peut exister sans principe dynastique, et même que des nations qui ont été formées par des dynasties peuvent se séparer de cette dynastie sans pour cela cesser d'exister. Le vieux principe qui ne tient compte que du droit des princes ne saurait plus être maintenu ; outre le droit dynastique, il y a le droit national. Ce droit national, sur quel critérium le fonder ? à quel signe le connaître ? de quel fait tangible le faire dériver ?

I.                   - De la race, disent plusieurs avec assurance.

Les divisions artificielles, résultant de la féodalité, des mariages princiers, des congrès de diplomates, sont caduques. Ce qui reste ferme et fixe, c'est la race des populations. Voilà ce qui constitue un droit, une légitimité. La famille germanique, par exemple, selon la théorie que j'expose, a le droit de reprendre les membres épars du germanisme, même quand ces membres ne demandent pas à se rejoindre. Le droit du germanisme sur telle province est plus fort que le droit des habitants de cette province sur eux-mêmes. On crée ainsi une sorte de droit primordial analogue à celui des rois de droit divin ; au principe des nations on substitue celui de l'ethnographie. C'est là une très grande erreur, qui, si elle devenait dominante, perdrait la civilisation européenne. Autant le principe des nations est juste et légitime, autant celui du droit primordial des races est étroit et plein de danger pour le véritable progrès.

Dans la tribu et la cité antiques, le fait de la race avait, nous le reconnaissons, une importance de premier ordre. La tribu et la cité antiques n'étaient qu'une extension de la famille. À Sparte, à Athènes, tous les citoyens étaient parents à des degrés plus ou moins rapprochés. Il en était de même chez les Beni-Israël ; il en est encore ainsi dans les tribus arabes. D'Athènes, de Sparte, de la tribu israélite, transportons-nous dans l'Empire romain. La situation est tout autre. Formée d'abord par la violence, puis maintenue par l'intérêt, cette grande agglomération de villes, de provinces absolument différentes, porte à l'idée de race le coup le plus grave. Le christianisme, avec son caractère universel et absolu, travaille plus efficacement encore dans le même sens. Il contracte avec l'Empire romain une alliance intime, et, par l'effet de ces deux incomparables agents d'unification, la raison ethnographique est écartée du gouvernement des choses humaines pour des siècles.

L'invasion des barbares fut, malgré les apparences, un pas de plus dans cette voie. Les découpures de royaumes barbares n'ont rien d'ethnographique ; elles sont réglées par la force ou le caprice des envahisseurs. La race des populations qu'ils subordonnaient était pour eux la chose la plus indifférente. Charlemagne refit à sa manière ce que Rome avait déjà fait : un empire unique composé des races les plus diverses ; les auteurs du traité de Verdun, en traçant imperturbablement leurs deux grandes lignes du nord au sud, n'eurent pas le moindre souci de la race des gens qui se trouvaient à droite ou à gauche. Les mouvements de frontière qui s'opérèrent dans la suite du Moyen Âge furent aussi en dehors de toute tendance ethnographique. Si la politique suivie de la maison capétienne est arrivée à grouper à peu près, sous le nom de France, les territoires de l'ancienne Gaule, ce n'est pas là un effet de la tendance qu'auraient eue ces pays à se rejoindre à leurs congénères. Le Dauphiné, la Bresse, la Provence, la Franche-Comté ne se souvenaient plus d'une origine commune. Toute conscience gauloise avait péri dès le IIe siècle de notre ère, et ce n'est que par une vue d'érudition que, de nos jours, on a retrouvé rétrospectivement l'individualité du caractère gaulois.

La considération ethnographique n'a donc été pour rien dans la constitution des nations modernes. La France est celtique, ibérique, germanique. L'Allemagne est germanique, celtique et slave. L'Italie est le pays où l'ethnographie est la plus embarrassée. Gaulois, Étrusques, Pélasges, Grecs, sans parler de bien d'autres éléments, s'y croisent dans un indéchiffrable mélange. Les îles Britanniques, dans leur ensemble, offrent un mélange de sang celtique et germain dont les proportions sont singulièrement difficiles à définir.

La vérité est qu'il n'y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l'analyse ethnographique, c'est la faire porter sur une chimère. Les plus nobles pays, l'Angleterre, la France, l'Italie, sont ceux où le sang est le plus mêlé. L'Allemagne fait-elle à cet égard une exception ? Est-elle un pays germanique pur ? Quelle illusion ! Tout le Sud a été gaulois. Tout l'Est, à partir d'Elbe, est slave. Et les parties que l'on prétend réellement pures le sont-elles en effet ? Nous touchons ici à un des problèmes sur lesquels il importe le plus de se faire des idées claires et de prévenir les malentendus.

Les discussions sur les races sont interminables, parce que le mot race est pris par les historiens philologues et par les anthropologistes physiologistes dans deux sens tout à fait différents. Pour les anthropologistes, la race a le même sens qu'en zoologie ; elle indique une descendance réelle, une parenté par le sang. Or l'étude des langues et de l'histoire ne conduit pas aux mêmes divisions que la physiologie. Les mots des brachycéphales, de dolichocéphales n'ont pas de place en histoire ni en philologie. Dans le groupe humain qui créa les langues et la discipline aryennes, il y avait déjà des brachycéphales et des dolichocéphales. Il en faut dire autant du groupe primitif qui créa les langues et l'institution dites sémitiques. En d'autres termes, les origines zoologiques de l'humanité sont énormément antérieures aux origines de la culture, de la civilisation, du langage. Les groupes aryen primitif, sémitique primitif, touranien primitif n'avaient aucune unité physiologique. Ces groupements sont des faits historiques qui ont eu lieu à une certaine époque, mettons il y a quinze ou vingt mille ans, tandis que l'origine zoologique de l'humanité se perd dans des ténèbres incalculables. Ce qu'on appelle philologiquement et historiquement la race germanique est sûrement une famille bien distincte dans l'espèce humaine. Mais est-ce là une famille au sens anthropologique ? Non, assurément. L'apparition de l'individualité germanique dans l'histoire ne se fait que très peu de siècles avant Jésus-Christ. Apparemment les Germains ne sont pas sortis de terre à cette époque. Avant cela, fondus avec les Slaves dans la grande masse indistincte des Scythes, ils n'avaient pas leur individualité à part. Un Anglais est bien un type dans l'ensemble de l'humanité. Or le type de ce qu'on appelle très improprement la race anglo-saxonne n'est ni le Breton du temps de César, ni l'Anglo-Saxon de Hengist, ni le Danois de Knut, ni le Normand de Guillaume le Conquérant ; c'est la résultante de tout cela. Le Français n'est ni un Gaulois, ni un Franc, ni un Burgonde. Il est ce qui est sorti de la grande chaudière où, sous la présidence du roi de France, ont fermenté ensemble les éléments les plus divers. Un habitant de Jersey ou de Guernesey ne diffère en rien, pour les origines, de la population normande de la côte voisine. Au XIe siècle, l'œil le plus pénétrant n'eût pas saisi des deux côtés du canal la plus légère différence. D'insignifiantes circonstances font que Philippe-Auguste ne prend pas ces îles avec le reste de la Normandie. Séparées les unes des autres depuis près de sept cents ans, les deux populations sont devenues non seulement étrangères les unes aux autres, mais tout à fait dissemblables. La race, comme nous l'entendons, nous autres, historiens, est donc quelque chose qui se fait et se défait. L'étude de la race est capitale pour le savant qui s'occupe de l'histoire de l'humanité. Elle n'a pas d'application en politique. La conscience instinctive qui a présidé à la confection de la carte d'Europe n'a tenu aucun compte de la race, et les premières nations de l'Europe sont des nations de sang essentiellement mélangé.

Le fait de la race, capital à l'origine, va donc toujours perdant de son importance. L'histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie. La race n'y est pas tout, comme chez les rongeurs ou les félins, et on n'a pas le droit d'aller par le monde tâter le crâne des gens, puis les prendre à la gorge en leur disant : «Tu es notre sang ; tu nous appartiens !» En dehors des caractères anthropologiques, il y a la raison, la justice, le vrai, le beau, qui sont les mêmes pour tous. Tenez, cette politique ethnographique n'est pas sûre. Vous l'exploitez aujourd'hui contre les autres ; puis vous la voyez se tourner contre vous-mêmes. Est-il certain que les Allemands, qui ont élevé si haut le drapeau de l'ethnographie, ne verront pas les Slaves venir analyser, à leur tour, les noms des villages de la Saxe et de la Lusace, rechercher les traces des Wiltzes ou des Obotrites, et demander compte des massacres et des ventes en masse que les Othons firent de leurs aïeux ? Pour tous il est bon de savoir oublier.

J'aime beaucoup l'ethnographie ; c'est une science d'un rare intérêt ; mais, comme je la veux libre, je la veux sans application politique. En ethnographie, comme dans toutes les études, les systèmes changent ; c'est la condition du progrès. Les limites des États suivraient les fluctuations de la science. Le patriotisme dépendrait d'une dissertation plus ou moins paradoxale. On viendrait dire au patriote : «Vous vous trompiez ; vous versiez votre sang pour telle cause ; vous croyiez être celte ; non, vous êtes germain». Puis, dix ans après, on viendra vous dire que vous êtes slave. Pour ne pas fausser la science, dispensons-la de donner un avis dans ces problèmes, où sont engagés tant d'intérêts. Soyez sûrs que, si on la charge de fournir des éléments à la diplomatie, on la surprendra bien des fois en flagrant délit de complaisance. Elle a mieux à faire : demandons-lui tout simplement la vérité.

II. - Ce que nous venons de dire de la race, il faut le dire de la langue.
La langue invite à se réunir ; elle n'y force pas. Les États-Unis et l'Angleterre, l'Amérique espagnole et l'Espagne parlent la même langue et ne forment pas une seule nation. Au contraire, la Suisse, si bien faite, puisqu'elle a été faite par l'assentiment de ses différentes parties, compte trois ou quatre langues. Il y a dans l'homme quelque chose de supérieur à la langue : c'est la volonté. La volonté de la Suisse d'être unie, malgré la variété de ses idiomes, est un fait bien plus important qu'une similitude souvent obtenue par des vexations.

Un fait honorable pour la France, c'est qu'elle n'a jamais cherché à obtenir l'unité de la langue par des mesures de coercition. Ne peut-on pas avoir les mêmes sentiments et les mêmes pensées, aimer les mêmes choses en des langages différents ? Nous parlions tout à l'heure de l'inconvénient qu'il y aurait à faire dépendre la politique internationale de l'ethnographie. Il n'y en aurait pas moins à la faire dépendre de la philologie comparée. Laissons à ces intéressantes études l'entière liberté de leurs discussions ; ne les mêlons pas à ce qui en altérerait la sérénité. L'importance politique qu'on attache aux langues vient de ce qu'on les regarde comme des signes de race. Rien de plus faux. La Prusse, où l'on ne parle plus qu'allemand, parlait slave il y a quelques siècles ; le pays de Galles parle anglais ; la Gaule et l'Espagne parlent l'idiome primitif d'Albe la Longue ; l'Égypte parle arabe ; les exemples sont innombrables. Même aux origines, la similitude de langue n'entraînait pas la similitude de race. Prenons la tribu proto-aryenne ou proto-sémite ; il s'y trouvait des esclaves, qui parlaient la même langue que leurs maîtres ; or l'esclave était alors bien souvent d'une race différente de celle de son maître. Répétons-le : ces divisions de langues indo-européennes, sémitiques et autres, créées avec une si admirable sagacité par la philologie comparée, ne coïncident pas avec les divisions de l'anthropologie. Les langues sont des formations historiques, qui indiquent peu de choses sur le sang de ceux qui les parlent, et qui, en tout cas, ne sauraient enchaîner la liberté humaine quand il s'agit de déterminer la famille avec laquelle on s'unit pour la vie et pour la mort.

Cette considération exclusive de la langue a, comme l'attention trop forte donnée à la race, ses dangers, ses inconvénients. Quand on y met de l'exagération, on se renferme dans une culture déterminée, tenue pour nationale ; on se limite, on se claquemure. On quitte le grand air qu'on respire dans le vaste champ de l'humanité pour s'enfermer dans des conventicules de compatriotes. Rien de plus mauvais pour l'esprit ; rien de plus fâcheux pour la civilisation. N'abandonnons pas ce principe fondamental, que l'homme est un être raisonnable et moral, avant d'être parqué dans telle ou telle langue, avant d'être un membre de telle ou telle race, un adhérent de telle ou telle culture. Avant la culture française, la culture allemande, la culture italienne, il y a la culture humaine. Voyez les grands hommes de la Renaissance ; ils n'étaient ni français, ni italiens, ni allemands. Ils avaient retrouvé, par leur commerce avec l'antiquité, le secret de l'éducation véritable de l'esprit humain, et ils s'y dévouaient corps et âme. Comme ils firent bien !

II.                - La religion ne saurait non plus offrir une base suffisante à l'établissement d'une nationalité moderne.


À l'origine, la religion tenait à l'existence même du groupe social. Le groupe social était une extension de la famille. La religion, les rites étaient des rites de famille. La religion d'Athènes, c'était le culte d'Athènes même, de ses fondateurs mythiques, de ses lois, de ses usages. Elle n'impliquait aucune théologie dogmatique. Cette religion était, dans toute la force du terme, une religion d'État. On n'était pas athénien si on refusait de la pratiquer. C'était au fond le culte de l'Acropole personnifiée. Jurer sur l'autel d'Aglaure, c'était prêter le serment de mourir pour la patrie. Cette religion était l'équivalent de ce qu'est chez nous l'acte de tirer au sort, ou le culte du drapeau. Refuser de participer à un tel culte était comme serait dans nos sociétés modernes refuser le service militaire. C'était déclarer qu'on n'était pas athénien. D'un autre côté, il est clair qu'un tel culte n'avait pas de sens pour celui qui n'était pas d'Athènes ; aussi n'exerçait-on aucun prosélytisme pour forcer des étrangers à l'accepter ; les esclaves d'Athènes ne le pratiquaient pas. Il en fut de même dans quelques petites républiques du Moyen Âge. On n'était pas bon vénitien si l'on ne jurait point par saint Marc ; on n'était pas bon amalfitain si l'on ne mettait pas saint André au-dessus de tous les autres saints du paradis. Dans ces petites sociétés, ce qui a été plus tard persécution, tyrannie, était légitime et tirait aussi peu à conséquence que le fait chez nous de souhaiter la fête au père de famille et de lui adresser des vœux au premier jour de l'an.

Ce qui était vrai à Sparte, à Athènes, ne l'était déjà plus dans les royaumes sortis de la conquête d'Alexandre, ne l'était surtout plus dans l'Empire romain. Les persécutions d'Antiochus Épiphane pour amener l'Orient au culte de Jupiter Olympien, celles de l'Empire romain pour maintenir une prétendue religion d'État furent une faute, un crime, une véritable absurdité. De nos jours, la situation est parfaitement claire. Il n'y a plus de masses croyant d'une manière uniforme. Chacun croit et pratique à sa guise, ce qu'il peut, comme il veut. Il n'y a plus de religion d'État ; on peut être français, anglais, allemand, en étant catholique, protestant, israélite, en ne pratiquant aucun culte. La religion est devenue chose individuelle ; elle regarde la conscience de chacun. La division des nations en catholiques, protestantes, n'existe plus. La religion, qui, il y a cinquante-deux ans, était un élément si considérable dans la formation de la Belgique, garde toute son importance dans le for intérieur de chacun ; mais elle est sortie presque entièrement des raisons qui tracent les limites des peuples.

IV. - La communauté des intérêts est assurément un lien puissant entre les hommes.
Les intérêts, cependant, suffisent-ils à faire une nation ? Je ne le crois pas. La communauté des intérêts fait les traités de commerce. Il y a dans la nationalité un côté de sentiment ; elle est âme et corps à la fois ; un Zollverein n'est pas une patrie.

V. - La géographie, ce qu'on appelle les frontières naturelles, a certainement une part considérable dans la division des nations.

La géographie est un des facteurs essentiels de l'histoire. Les rivières ont conduit les races ; les montagnes les ont arrêtées. Les premières ont favorisé, les secondes ont limité les mouvements historiques. Peut-on dire cependant, comme le croient certains partis, que les limites d'une nation sont écrites sur la carte et que cette nation a le droit de s'adjuger ce qui est nécessaire pour arrondir certains contours, pour atteindre telle montagne, telle rivière, à laquelle on prête une sorte de faculté limitante a priori ? Je ne connais pas de doctrine plus arbitraire ni plus funeste. Avec cela, on justifie toutes les violences. Et, d'abord, sont-ce les montagnes ou bien sont-ce les rivières qui forment ces prétendues frontières naturelles ? Il est incontestable que les montagnes séparent ; mais les fleuves réunissent plutôt. Et puis toutes les montagnes ne sauraient découper des États. Quelles sont celles qui séparent et celles qui ne séparent pas ? De Biarritz à Tornea, il n'y a pas une embouchure de fleuve qui ait plus qu'une autre un caractère bornal. Si l'histoire l'avait voulu, la Loire, la Seine, la Meuse, l'Elbe, l'Oder auraient, autant que le Rhin, ce caractère de frontière naturelle qui a fait commettre tant d'infractions au droit fondamental, qui est la volonté des hommes. On parle de raisons stratégiques. Rien n'est absolu ; il est clair que bien des concessions doivent être faites à la nécessité. Mais il ne faut pas que ces concessions aillent trop loin. Autrement, tout le monde réclamera ses convenances militaires, et ce sera la guerre sans fin. Non, ce n'est pas la terre plus que la race qui fait une nation. La terre fournit le substratum, le champ de la lutte et du travail ; l'homme fournit l'âme. L'homme est tout dans la formation de cette chose sacrée qu'on appelle un peuple. Rien de matériel n'y suffit. Une nation est un principe spirituel, résultant des complications profondes de l'histoire, une famille spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol.

Nous venons de voir ce qui ne suffit pas à créer un tel principe spirituel : la race, la langue, les intérêts, l'affinité religieuse, la géographie, les nécessités militaires. Que faut-il donc en plus ? Par suite de ce qui a été dit antérieurement, je n'aurai pas désormais à retenir bien longtemps votre attention.

III

Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis. L'homme, Messieurs, ne s'improvise pas. La nation, comme l'individu, est l'aboutissant d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j'entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans la passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu'on a consentis, des maux qu'on a soufferts. On aime la maison qu'on a bâtie et qu'on transmet. Le chant spartiate : «Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes» est dans sa simplicité l'hymne abrégé de toute patrie.

Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l'avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l'on comprend malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l'heure : «avoir souffert ensemble» ; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l'effort en commun.

Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L'existence d'une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh ! je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prétendu historique. Dans l'ordre d'idées que je vous soumets, une nation n'a pas plus qu'un roi le droit de dire à une province : «Tu m'appartiens, je te prends». Une province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu'un en cette affaire a droit d'être consulté, c'est l'habitant. Une nation n'a jamais un véritable intérêt à s'annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le vœu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir.

Nous avons chassé de la politique les abstractions métaphysiques et théologiques. Que reste-t-il, après cela ? Il reste l'homme, ses désirs, ses besoins. La sécession, me direz-vous, et, à la longue, l'émiettement des nations sont la conséquence d'un système qui met ces vieux organismes à la merci de volontés souvent peu éclairées. Il est clair qu'en pareille matière aucun principe ne doit être poussé à l'excès. Les vérités de cet ordre ne sont applicables que dans leur ensemble et d'une façon très générale. Les volontés humaines changent ; mais qu'est-ce qui ne change pas ici-bas ? Les nations ne sont pas quelque chose d'éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n'est pas la loi du siècle où nous vivons. À l'heure présente, l'existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n'avait qu'une loi et qu'un maître.

Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l'œuvre commune de la civilisation ; toutes apportent une note à ce grand concert de l'humanité, qui, en somme, est la plus haute réalité idéale que nous atteignions. Isolées, elles ont leurs parties faibles. Je me dis souvent qu'un individu qui aurait les défauts tenus chez les nations pour des qualités, qui se nourrirait de vaine gloire ; qui serait à ce point jaloux, égoïste, querelleur ; qui ne pourrait rien supporter sans dégainer, serait le plus insupportable des hommes. Mais toutes ces dissonances de détail disparaissent dans l'ensemble. Pauvre humanité, que tu as souffert ! que d'épreuves t'attendent encore ! Puisse l'esprit de sagesse te guider pour te préserver des innombrables dangers dont ta route est semée !

Je me résume, Messieurs. L'homme n'est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d'hommes, saine d'esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s'appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu'exige l'abdication de l'individu au profit d'une communauté, elle est légitime, elle a le droit d'exister. Si des doutes s'élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d'avoir un avis dans la question. Voilà qui fera sourire les transcendants de la politique, ces infaillibles qui passent leur vie à se tromper et qui, du haut de leurs principes supérieurs, prennent en pitié notre terre à terre. «Consulter les populations, fi donc ! quelle naïveté ! Voilà bien ces chétives idées françaises qui prétendent remplacer la diplomatie et la guerre par des moyens d'une simplicité enfantine». - Attendons, Messieurs ; laissons passer le règne des transcendants ; sachons subir le dédain des forts. Peut-être, après bien des tâtonnements infructueux, reviendra-t-on à nos modestes solutions empiriques. Le moyen d'avoir raison dans l'avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé.

Par Patrick G. Berthier - Publié dans : TEXTES
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Jeudi 27 janvier 2011 4 27 /01 /Jan /2011 11:07

Narcisse avec Adam

Psychopathologie de la vie américaine.

 

 

« Le narcissisme est un phénomène social et pas seulement pathologique ».

 (Alain Ehrenberg, La société du malaise, Odile Jacob, 2010, p.128).

 

1. Les grands espaces et l’individualisme.

Gardons sous le coude les puissantes maximes d’Emerson et aventurons avec Ehrenberg du côté de sa postérité dans l’Amérique contemporaine.

L’idée d’un « moi sans contrainte » n’y a pas disparu mais elle a transfiguré l’individualisme baroudeur en égocentrisme grégaire, la self reliance en self défaillance et l’aventure en jérémiade. Le pionnier s’avançait à découvert, ne s’autorisant que de lui-même, l’entrepreneur de soi sédentaire sollicite le cordial thérapeutique.

Une citation de Richard Sennett (p.114) offre une définition de ce narcissisme culturel qui ferait loi pour l’Amérique (et ses importateurs) :

« un refus du moi qui centre tout sur le moi ».

Comme beaucoup de formules circulaires bâties sur une paradoxale antinomie (« le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas »), la proposition utilise deux occurrences du même mot dans des acceptions différentes. Il ne s’agit pas du même « moi » dans la principale et dans la subordonnée.

Le premier exprime l’affirmation d’une instance bien nommée autonomie en ce qu’elle consiste à ne se soumettre qu’à ses propres lois. Mais ce « pouvoir d’affirmation de soi » (p.113), par définition, ne peut s’exercer sur soi-même, sinon sous la forme de la maîtrise, et c’est justement ce que le narcissisme semble rejeter au prétexte de l’inauthenticité puisque, pour lui, l’autonomie n’est que l’hétéronomie incorporée, introjectée, une autorité d’occupation, au mieux une servitude volontaire. Le « sire de sé », selon une vieille expression rapportée par Quignard, corsète l’émotion, l’affect et la spontanéité par une puissance de répression : le self government.

Dès lors que l’affirmation de soi entend se passer de ce qui paraît la brider, elle ne repose plus que sur une demande sociale de reconnaissance, voire de notoriété puisque la confrontation avec le grand dehors lui est barrée.

Lorsque l’indépendance liée aux espaces et la compétition liée aux opportunités se sont retirées comme un jusant, le pionnier, le hobo (trimardeur), le hacker, le self made man … relèvent de figures désormais caduques de l’histoire américaine. Un « individualisme artificiel » intérieurement vide relaie l’ « individualisme authentique » conquérant du vide extérieur (116).

 

2. La culture du narcissisme, pp. 35sq.

Pardonnez-moi de traiter l’ouvrage de Lasch tout aussi cavalièrement que j’ai commenté celui d’Ehrenberg, mais mon propos ne doit signifier rien d’autre qu’une incitation à leur lecture. Je tente purement et simplement, dans l’écheveau brassé de ces centaines de pages, de suivre l’hypothétique fil conducteur d’une pensée qui avec vous se cherche, de frayer une passe vers l’élucidation de notre problème : l’effet réel des fictions.

Je m’arrêterai donc sur quelques pages du début (35 sq.) et quelques pages de la fin. Les premières commémorent « l’Adam américain » du XIX°, les dernières déplorent le Narcisse américain du XX°. Les deux, loin de s’opposer, me paraissent en continuité, tant ce Narcisse est un Adam déchu. Cette déchéance demeure adamique.

Quant au chapitre 9, il interroge le refus du vieillissement qui fait pendant au « présentisme » (Pierre André Taguieff) ainsi qu’au déni de la différence générationnelle par laquelle on prétend incarner « sa propre postérité » (268).

Narcisse immergé dans la « société postmortelle » est l’avatar postmoderne de l’Adam américain dans l’illimité du nouveau monde. La seconde utopie s’édifie en écho à la première.

Disons quelque chose de ce nouvel Adam et de ce qu’il en reste.

Into the wild, que ce soit la wilderness des grands espaces, de la route ou de l’asphal jungle[1], les appétits trouvent à la fois pitance et résistance, adjuvance roborative et adversité stimulante dans l’extériorité du grand dehors. C’est bien elle qui absorbe et dissout des appétits, qui, dans le narcissisme, sont privés d’exutoire et s’auto-intoxiquent jusqu’à la consomption.

Le mythe originaire américain ne puise pas dans la mythologie grecque mais dans la Bible. Richard W. Lewis le décrit ainsi dans : The American Adam: Innocence, Tragedy and Tradition in the Nineteenth Century. 1955 :

« Adam avant la chute … un individu non sujet à l’histoire …solitaire, confiant (self-reliant) et autopropulsé (self-propelling)… dans un monde recommencé sous l’impulsion d’une nouvelle initiative, le don divin d’une seconde chance pour l’engeance humaine, après que la première ait été si désastreusement ratée dans le crépuscule du vieux monde ».

Christopher Lasch, après avoir évoqué l’œuvre de Lewis, nous dit que « le narcisse contemporain ressemble superficiellement à ce moi impérial… ». Que veut dire ici l’adverbe « superficiellement » ? Pour Narcisse comme pour Adam, « la volonté individuelle est toute puissante et détermine totalement le destin de la personne » (toujours p.35). Ce n’est donc pas sur ce point que la ressemblance est de surface.

Narcisse revendique l’indépendance originelle de l’Adam US dans la dépendance issue de l’urbanisation. Le trappeur travaille à la chaîne chez Ford ! Il demeure dans l’esprit un nouvel Adam mais « la concentration de la société industrielle » a stérilisé les espaces, l’open, l’ouvert.

Equation de Narcisse : être un Adam enfermé. Le cercle de l’indépendance est inscrit dans celui de la dépendance. Contradiction d’un « moi grandiose » assigné à des positions sociales confinées. L’ouverture, l’openness, est l’un des grands thèmes de la culture US. Elle s’oppose naturellement à l’idée de limite.

Mais la métaphore biblique va très loin car la self reliance de l’Adam américain n’est pas la volonté de puissance nietzschéenne qui s’en approche apparemment de près. La différence tient évidemment à la mort de Dieu chez le philosophe allemand, alors que celui-ci est bien vivace dans l’épopée du Nouveau Monde sous les traits de l’incontournable Providence. Comment un tel alliage, celui de la libre volonté individuelle et de la volonté divine, est-il possible ? Il faut remonter aux contemporains d’Emerson pour le savoir. On lit ceci sous la plume acerbe d’un disciple du célèbre théologien Jonathan Edwards :

« L’âme humaine est cette substance merveilleuse qui n’en est pas moins active d’être agie, pas moins libre d’être sous contrôle. C’est une roue à l’intérieur d’une roue, parfaitement autonome quoique mue par la machinerie externe. Bien qu’elle ait été créée voulante (Willing), elle est d’elle-même volontaire, et libre bien sûr ».

Edward D. Griffin, An humable attempt to reconcile the differences of Christians respecting the extend of the atonement. 1819.

Cette image d’une roue libre dans un engrenage résout élégamment le problème d’une volonté libre déterminée. Je n’irais pas jusqu’à dire que cette élégance métaphorique emporte l’adhésion rationnelle mais enfin, c’est un peu à la manière du proverbe populaire charbonnier est maître chez lui, ce qui ne l’empêche nullement d’être assujetti au Prince comme sujet aux maladies et à la disette. Le sujet est un souverain lige, absolument autonome quoique intégralement soumis ! L’aporie d’un être créé libre demeure évidemment entier (la volonté de la créature est sans commune mesure avec celle du créateur), mais là n’est pas la question. Nous n’interrogeons que le mythe américain, montage d’un « Adam d’avant la chute » propulsé dans un Nouveau Monde. Soit l’innocence dans l’espace vierge. L’anhistorique dans la radicale nouveauté d’un recommencement. L’avant et après l’Histoire se rejoignent pour donner naissance à l’expérience américaine et à sa Manifest Destiny. L’Histoire comme désastre continué du péché originel à la découverte de la nouvelle Terre promise, celle de la seconde chance, du born again. L’ancien monde est pris dans l’Histoire, le nouveau est un champ d’expérience.

« L’Adam américain, comme ses descendants aujourd’hui, cherche à s’émanciper du passé » (Lasch, toujours p.35)

Pour Adam comme pour Narcisse, le temps historique, la structure mémorielle et institutionnelle de la culture est l’ennemi. La spontanéité, la confiance en soi et l’ouverture indéfinie de leur champ d’application forment les données du nouvel Adam dans le nouveau monde. C’est assez dire, comme le note Lasch, que grande est « la tentation de rejeter toute civilisation et de retourner à la vie sauvage » (37), puisque cette sauvagerie ne réfère qu’à l’exercice d’une innocence en liberté, d’un état de nature.

C’est cet état de nature perdu, une seconde fois, qu’il s’agit de retrouver. Par quels moyens dès lors qu’on est privé des espaces qui le rendaient possible ? Par la thérapie. « La thérapie s’est établie comme le successeur de l’individualisme farouche …santé mentale signifie  suppression des inhibitions et gratification immédiate des pulsions » (41). On voit que loin de renoncer au mythe de l’Adam américain, Narcisse fait tout ce qu’il peut pour le soutenir, unguibus & rostro, et c’est son échec qui signe le narcissisme : persister à vouloir s’inscrire dans un individualisme d’aventurier et tourner dans le cerclage de fer de l’individualisme du vide intérieur.

 

3. Individu & société.

D’Adam à Narcisse, ce qui change concerne, on l’a vu, le rapport à l’extériorité. L’européen a rapport à l’autre, l’américain a affaire à la Nature, à la wilderness, au monde sauvage, quelle qu’en soit la teneure. Narcisse est un Adam non pas chassé mais privé du jardin d’Eden. Il n’a pas de lieu où faire valoir l’affirmation de soi. Pour emprunter à Rousseau une de ses célèbres dichotomies, il était doté d’un amour de soi qui s’affirme et s’exprime dans ses actes, il se retrouve avec un amour-propre sans cesse blessé dans la confrontation avec celui des autres.

Avec l’urbanisation intensive, faire société devient un impératif.

Il y a, dans l’histoire de la philosophie, deux façons de le faire.

Soit naturellement, à la manière de Saint Thomas, pour qui un individu se réalise en réalisant en même temps la société à laquelle il appartient, dont il est membre et comme un organe de ce Tout.

Soit artificiellement dans la mesure où la communauté n’existe pas véritablement, n’étant qu’un agrégat d’individus qui seuls existent. La société n’est qu’une façon de parler. On aura reconnu les thèses nominalistes de Guillaume d’Occam.

Le montage américain apparaît alors comme la tentative de préserver la thèse d’Occam de l’individu seul existant tout en la liant à celle de Thomas d’Aquin d’un corps social expression d’une communauté réelle et naturelle. Ce sera le triptyque repéré par Ehrenberg d’une symbiose entre l’indépendance individuelle et la compétition-coopération sociale.

La tradition anglo-saxonne, du nominalisme au pragmatisme en passant par l’empirisme, a toujours privilégié la singularité de l’existant au détriment des grandes entités métaphysiques.

 

4. Somewhere out of the world[2].

Je pastiche à dessein la célèbre supplique de Baudelaire, puisque le nouveau continent n’est pas anywhere, n’importe où, mais bien somewhere, quelque part, lieu d’une destinée, nouvelle Terre Promise.

Difficile de résister au plaisir de citer quelques bribes du poème :

« Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. […] Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas […] Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie : « N’importe où ! N’importe où ! Pourvu que ce soit hors de ce monde ! ».

Anywhere out of the world est donc le cri de désespoir de l’européen (Hood est britannique, Baudelaire français) auquel répondrait somewhere out of the (old) world comme exultation de l’Adam américain.

Un autre lieu, un autre temps délivré de celui de l’histoire, c'est-à-dire du passé comme du devenir, voué à l’entropie. Lasch montre bien comment l’irrésistible évolution technologique de la société américaine la conduit à la fois à tourner le dos au passé obsolète et à pérenniser le présent, chacun devenant sa « propre postérité », la vieillesse, de dégradation biologique inéluctable accédant au rang de maladie, et relevant donc, à ce titre, d’une thérapeutique. C’est ce qu’a vu et amplifié le mouvement transhumaniste de Nick Bostrom.

Narcisse, à l’instar du portrait de Dorian Gray, ne vieillit pas, il s’installe dans un présent continué. C’est que, paradoxalement, le vieux monde est à la fois devant et derrière, comme dans cette terrible nouvelle de Dino Buzatti où un jeune criminel pratiquant une ardente et incessante chasse aux vieux, sent ses forces diminuer et se voit finalement, pourchassé lui-même. Comme le disait Céline, la jeunesse n’est rien d’autre que de l’entrain à vieillir !

 

 

         Le narcissisme dont il s’agit dans cette culture US mondialisée, Lasch le dit clairement, est à comprendre comme narcissisme primaire (Postface p.297).

Lasch interprète ainsi le texte freudien de 1914 (Pour introduire le narcissisme) sur la célèbre distinction :

En deçà du repli libidinal sur soi résultant de « l’amour déçu » caractéristique de l’égoïsme du narcissisme secondaire, on trouve « l’illusion infantile d’omnipotence qui précède la compréhension de la distinction cruciale entre soi & son environnement ».

On pourrait noter au passage que ce refus d’un certain dualisme moi/monde est une constante de la tradition philosophique américaine. La self reliance d’Emerson se présentait comme confiance conjointe dans les forces de l’individu et dans les opportunités de sa réalisation aménagées par les desseins de la Providence. On retrouve ce monisme dans le pragmatisme dans son refus de distinguer sujet et objet, organisme et environnement, au profit de leurs relations toujours primordiales et comme antécédentes (l’organisme n’est jamais une monade). C’est en cela que ce narcissisme est culturel, car porté par des éléments et des traits marquant de civilisation US. Il n’est pas surprenant, par exemple, que Lasch fasse de l’exigence d’authenticité un des vecteurs de l’absence d’autorité puisque l’adéquation du comportement à l’humeur du moment est un trait positif du character américain, loué par Emerson, alors qu’il transgresse et abolit 2000 ans d’efforts de philosophie morale, des Stoïciens jusqu’à Kant (au moins !) dans la volonté de contrer passions et penchants en pliant l’ordre naturel à la loi morale.

Mais le plus important tient sans doute à la liaison que Lasch, lisant Freud, s’empresse de faire entre narcissisme et pulsion de mort, comme si l’une émanait nécessairement de l’autre.

Pulsion de mort d’ailleurs bien mal nommée puisqu’elle aspire plutôt à « la vie éternelle » sous les auspices d’un « équilibre absolu » dans « la cessation totale des tensions ».

Mieux vaudrait alors parler de pulsion d’immortalité (on sait que l’inconscient freudien ne se représente pas la mort) et c’est précisément ce que Lasch en déduit quelques pages plus loin sous l’intertitre explicite :

« Une vision faustienne de la technologie ».

Infantile par essence, dans son désir d’omnipotence, le narcissisme s’entretient et se prolonge par un pacte de jouvence dont le Docteur Faustus demeure le héros prémonitoire († 1537), associant la puissance de la science moderne naissante aux refus de la fuite irrésistible du temps.

Synthétisons :

-si le narcissisme se définit d’une omnipotence infantile.

-Si cette omnipotence se définit d’une absence de limite.

-Si la limite suprême et qui les résume toutes est la mort.

-Alors, le problème que le narcissisme doit résoudre est la mort.

(L’amour est le problème du narcissisme secondaire, la mort celui du narcissisme primaire).

Le personnage de Faust, à demi-légendaire (légende parue en Allemagne en 1587, traduction quasi immédiate en Anglais, tragédie de Christopher Marlowe en 1594, Faust I de Goethe en 1808…) présente non un savant contemplatif décryptant les lois de l’univers mais un thaumaturge, un magicien s’exerçant, par cornues et creusets, aux miracles alchimiques.

C’est cet aspect de la légende faustienne que Lasch retient et par lequel la technologie « exprime une révolte collective contre les limitations de la conditions humaines » (p. 301).

Si le narcissisme n’est plus une pathologie individuelle mais une culture, alors la mort comme limitation suprême à l’omnipotence est le problème que cette culture doit résoudre afin de promouvoir le mode d’organisation collective qui lui correspond, à savoir : La société postmortelle.[3]

 

« Le narcissisme est un phénomène social et pas seulement pathologique », offrant un « type de personnalité immédiatement reconnaissable […] insatiable, […] et terrifié à l’idée de vieillir et de mourir » (Lasch cité par Ehrenberg p.128).

C’est ce type de personnalité qui tient le premier rôle dans l’étonnant essai de Céline Lafontaine, qui radicalise la perspective postmoderne en isolant et dénudant sa ligne de plus grande pente.

Cet essai s’inscrit justement dans la continuité des remarques de Lasch sur la technologie faustienne. Certes le diable a disparu mais ce n’était guère qu’un adjuvant entre la science et le désir d’atemporalité. Le projet d’une science qui nous délivrerait de la misère de notre finitude ne date pas d’hier et l’on sera peut-être surpris de trouver des accents digne du transhumanisme dans ce texte rédigé pourtant en …1627 :

« Prolonger la vie, rendre à quelque degré la jeunesse. Retarder le vieillissement. Guérir des maladies réputées incurables… »

(Francis Bacon, La Nouvelle Atlantide. Bacon qui fut au fondement de la science expérimentale).

Du XVI° de Faust au XXI° appelant de ses vœux le Posthumain, il ne s’agit pas de la transmutation du plomb en or et de la pierre philosophale mais de la découverte du secret de la salamandre, c’est-à-dire de l’autoréparation et de l’auto-régénération pour échapper à la décrépitude.

Parmi toutes les références que nous propose Céline Lafontaine, outre C. Lasch souvent cité, on retiendra la stupéfiante Christine Overall (Christine au-dessus de tout, ou Christine Absolue. Puissance du signifiant patronymique !).

Cette philosophe ultra-libérale consacre un livre entier à l’allongement de la vie humaine, solidement étayé par une série d’arguments dont l’un me paraît, en effet, difficilement objectable dans des sociétés en proie à la « sortie de la religion » :

« Je défends le prolongévisme [sic] parce que cette vie est la seule que nous avons » (cité p.57).

En effet, dès que la croyance en un autre monde s’estompe et que la mort n’apparaît plus comme un passage mais un terminus, la vie se réduit à l’existence terrestre.

Ce qui implique deux conséquences majeures :

-la première vient complètement déstabiliser le socle anthropologique à partir duquel les sociétés se sont édifiées depuis le paléolithique : 

« La mortalité en tant que fait positif ne disparaît évidemment pas de la société postmortelle ; ce qui s’efface en revanche, c’est son statut ontologique, c’est-à-dire son rôle fondamental dans l’édification de la culture, de l’ordre symbolique, qui donne sens à l’existence du monde » (p.187).

-La seconde substitue à l’impossible immortalité l’amortalité, soit le prolongement indéfini de la seule existence effectivement vivable. Alors, selon la percutante formule de Zygmunt Bauman : « l’eschatologie s’est définitivement dissoute dans la technologie » (cité p. 65).

Considérable révolution dans les mœurs et la pensée puisque les questions cruciales et existentielles qui relevaient de la métaphysique, sont désormais traitées concrètement et « positivement » par les biotechnologies, au point que des scientifiques ont pu créer l’Immortality Institute [sic !] lequel se donne tout bonnement pour mission de « combattre le fléau de la mort involontaire » et de « vaincre scientifiquement la mort » (p. 161, avec l’adresse du site internet de l’Institut).

Inutile de crier au délire puisque nous n’assistons jamais qu’à une ambition prométhéenne depuis longtemps annoncée, comme on l’a vu avec Francis Bacon, lequel ne passait pas exactement pour un grand délirant mais au contraire pour un savant de tout premier plan.

L’idéal de Perfectibilité n’a cessé de monter en puissance et, sous le nom de Progrès, postule explicitement le recul indéfini de toute limite, et partant de toute limitation à l’extériorisation du potentiel humain.

Céline Lafontaine nous rappelle que les déclarations transhumanistes les plus ahurissantes ne font que prolonger, soutenues par la puissance des technosciences et de la prochaine convergence NBIC, les espoirs des Lumières, comme l’atteste cette citation de Condorcet :

« Serait-il absurde, maintenant, de supposer que ce perfectionnement de l’espèce doit être regardé comme susceptible d’un progrès indéfini, qu’il doit arriver un moment où la mort ne serait plus que l’effet, ou d’accidents extraordinaires, ou de la destruction de plus en plus lente des forces vitales, et qu’enfin la durée de l’intervalle moyen entre la naissance et cette destruction n’a elle-même aucun terme assignable ? ».

(Esquisse d’un tableau des progrès de l’esprit humain, 1795, cité p.30).

Les prévisions progressistes du marquis furent largement confirmées par la statistique : d’une espérance de vie de trente ans à la naissance à la fin du XVIII°, on passe les 80 ans en 2010.

Mais, davantage que son recul, c’est surtout la conception de la mort qui doit retenir l’attention. Elle était la marque de notre inéluctable finitude. Le Memento mori servait aussi bien au stoïcien qu’au janséniste. Quelle que soit l’option philosophique, la mort s’y invitait en première instance, au titre de la condition humaine indexée à la conscience de se savoir mortel. Elle était la marque suprême du symbolique (au sens anthropologique du terme) pour autant que le symbolique ne se décrète pas, qu’il échappe à la maîtrise du sujet qui lui est soumis. On pourrait presque dire que le symbolique, ensemble des limites, est le corrélat de ce que les philosophes du grand siècle nommaient finitude. Désormais, elle n’apparaît plus que sous forme d’un scandale résiduel, celui du décès de « pauvres victimes d’un monde technologiquement sous-développé », incapable de transposer en temps utiles le secret de la salamandre (p.173).

J’ai fait état de deux conséquences majeures du « prolongévisme » amortel, le délitement du socle anthropologique de la culture et la foi rationaliste et positiviste dans le pouvoir faustien des technosciences, mais il y en aurait une troisième, sur laquelle se clôt d’ailleurs, ou peu s’en faut, l’ouvrage de Céline Lafontaine. S’interrogeant sur la filiation et l’inscription générationnelle dans ce véritable New Deal anthropologique, elle rencontre une nouvelle fois l’incontournable Christine Overall déclarant tout de go :

« Les personnes âgées n’ont pas d’obligation de mourir simplement pour laisser la place à un nouvel être humain » (p.220).

Auparavant, la Faucheuse ne leur demandait pas leur avis, mais, désormais, comme le soutiennent les transhumanistes, « tout le monde devrait être libre de prolonger sa vie […] Au même titre que l’euthanasie […], le prolongement de la vie constitue un droit humain fondamental » (p.184). Voilà donc advenu le temps de la mort volontaire, décrété, ou différée, voire refusée :

« Déconstruite et désymbolisée, la mort est devenue une affaire strictement individuelle et se décline sous forme de droit, et même de choix. » (id.)

Un mot du Voyage au bout de la nuit me revient en mémoire : « je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir ».

Mais ne plus « vouloir » mourir porte logiquement au comble l’exclusivisme narcissique :

« Quand la perspective de disparaître devient intolérable, le fait même de devenir parent, qui scelle le destin, ressemble quasiment à de l’autodestruction ».

         (Christopher Lasch cité p.220)

L’intolérable devenant technologiquement remédiable, alors :

« En éliminant la mort, il faut aussi éliminer la procréation car cette dernière est la réponse de la vie à la première ».

(Hans Jonas cité même page).

Remarques amplement confirmées par les analyses de Paul Yonnet & Marcel Gauchet, tout deux largement mis à contribution dans l’essai de Céline Lafontaine.

 

Lorsqu’après le temps des figures imposées, Faust a enfin le choix :

1)     Il choisit de ne pas mourir

2)     Il choisit de vivre sans descendance.

(Taux de fécondité 2009 des pays dits développés : 1,4 en Espagne, en Autriche, en Italie et au Japon, 1,35 en Allemagne et au Portugal, 1,6 en Russie …  seuil de reproduction : 2,1).

 

Epilogue :

Le chef de clinique Méphistophélès accueille Faust à l’Immortality Institute et lui prescrit un traitement très onéreux… indéfiniment prolongeable.



[1] Quand la ville dort de John Huston, 1950 (The asphalt jungle).

[2] (C'est du Bridge of Sighs de Thomas Hood, traduit par Baudelaire en avril 1865 que provient la citation qui sert de titre à ce poème. Edgar Poe avait déjà cité cette formule dans The Poetic Principle.)

 

[3] Céline Lafontaine, La société postmortelle, Seuil, 2008.

Par Patrick G. Berthier - Publié dans : séminaire du C H. des Murets
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Vendredi 14 janvier 2011 5 14 /01 /Jan /2011 09:39

Courte méthodologie pour la rédaction du commentaire de textes philosophiques.

 

 

Beaucoup de sites proposent une méthodologie de l’explication de textes philosophiques à l’usage des candidats aux baccalauréat et concours. Il suffit de lancer une recherche pour obtenir une averse de réponses. Sans vouloir vous dispenser de la dite recherche, je vous propose ci-après une réduction compilatoire de ce que j’ai trouvé de meilleur (vous pouvez consulter l’intégralité de l’original qui sert ici d’épine dorsale à cette adresse :

http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/data/artfr.xml ).

 

Traditionnellement, l’explication comporte trois parties : Introduction, Développement et Conclusion. Je ne vois aucune bonne raison de déroger à cette habitude. 

 

I.L'INTRODUCTION

L'introduction de votre explication doit de préférence être constituée des quatre étapes suivantes, dans l'ordre.


1)Thème
La première étape consiste à identifier le thème dont il est question sous un angle précis. Il s'agit de comprendre, de manière déterminée, de quoi parle exactement l’auteur. Les généralités sont à exclure et il importe de se pencher sur le texte dans sa configuration précise pour bien circonscrire le thème.


2)Problématique
La détermination du problème représente l'élément décisif de la démarche à l'oeuvre dans l'explication. Le problème désigne la difficulté centrale soulevée par un texte. Ce problème doit être dégagé car il n'est pas décelable immédiatement : de même que le problème ne se confond pas, dans une dissertation, avec la question posée, de même, dans le commentaire de texte, il s'agit de faire apparaître la question fondamentale que le philosophe a implicitement posée.

3)Thèse
Il ne s'agit pas ici de mettre en avant la doctrine générale de l'auteur. Il s'agit, au contraire, de déterminer la position du philosophe dans ce texte, ce qu'il a voulu démontrer dans un contexte précis, et qui prend sens généralement à travers l'idée générale et directrice, c'est-à-dire le contenu philosophique fondamental du texte.

Attention : La thèse, c'est-à-dire ce que le penseur veut démontrer dans l'extrait, ne doit pas être confondu avec le thème, ce de quoi parle le texte (un peu à la manière dont, au tribunal, on distingue « l’affaire », instruite par un magistrat idéalement neutre, du réquisitoire du procureur qui prend nettement position dans la dite affaire).

 


4)Plan du texte

L'introduction se clôt par l'énoncé du plan du texte, qui consiste dans la mise à jour du nombre de parties qu'il contient et du contenu (à la fois précis, mais bref) de chacune d'elles.

Un bon plan ne devrait sacrifier à aucun formalisme. Inutile donc de s’ingénier à exposer de façon fétichiste un plan en trois parties si la démarche du texte se scande plus volontiers en deux ou quatre étapes.

 

II.LE DEVELOPPEMENT

 

Il consiste, pour l’essentiel, à déployer le plan indiqué à la fin de l’introduction en privilégiant deux dimensions : l’organisation et la conceptualité.

 

Organiser
Expliciter la démarche organique du texte, découvrir son articulation, son organisation interne, notion absolument centrale, tel est l'objectif. Il ne s'agit pas de morceler le texte, de le diviser, et de comprendre la structure au moyen d'éléments disséqués sans aucun rapport les uns avec les autres. Ce qui importe, c'est d'expliciter un enchaînement et un mouvement, de mettre au jour une liaison véritable.

Il faut construire des liaisons et obéir à une organisation rigoureuse ; de même l'explication de texte vise à rendre manifeste l'enchaînement, les uns dans les autres, des éléments de réflexion. La mise en évidence d'un itinéraire, voilà ce qu'il faut rechercher. Pour cela, il faut suivre l'ordre du texte, et construire les différentes parties du développement en fonction des parties du texte (sauter une ligne entre chacune d'elles !)

 

Explicitation des concepts fondamentaux

Mettre au jour la démarche organique du texte, c'est d'abord définir les concepts fondamentaux présidant à cette organisation. La finalité de l'explication de texte philosophique est donc dépourvue d'ambiguïté : il s'agit de dégager et d'expliciter les concepts fondamentaux du texte, commandant son mouvement et son organisation. Il faut dégager des concepts de base possédant une signification particulière et détenant une fonction précise dans le texte. Bien évidemment, il ne suffit pas d'affirmer ce rôle majeur de tel ou tel concept, mais de souligner l'enchaînement de tel concept avec tel autre. Expliquer consiste à dégager l'articulation des concepts ou idées les uns par rapport aux autres.

Attention : les deux dimensions évoquées ne se substituent évidemment pas au plan mais le traversent !


Piège à éviter :

La paraphrase est à éviter absolument!Ce piège vous menace constamment. La paraphrase est une sorte de caricature de l'étude ordonnée et conceptuelle. Alors qu'il s'agit d'expliciter les concepts, de souligner leur organisation interne, leur articulation, leur signification réelle et dynamique dans la logique du raisonnement, la paraphrase, se contente d'opérer des développements verbeux et diffus, de répéter les mêmes termes interminablement sans en dégager le sens. La paraphrase est passive. L'explication est active et dynamique. A la stérilité de la paraphrase s'oppose donc la création intelligente du commentaire explicatif.

 

III.LA CONCLUSION

 

Elle fait d’abord une rapide récapitulation de la démarche du développement.
Ensuite elle prononce un jugement clair – ce qui n’empêche pas qu’il puisse être nuancé – sur la valeur de la réponse proposée par le texte au problème posé en introduction.
Il est bon (mais non indispensable), si vous en avez la possibilité, de terminer par une phrase qui mette en évidence une perspective ouverte par la thèse du texte.

En Philosophie, l’enquête est interminable. Pour cette raison, la conclusion demeure toujours provisoire et rien n’en rend mieux compte que le point d’interrogation d’une ultime question.

Par Patrick G. Berthier - Publié dans : Licence
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Lundi 6 décembre 2010 1 06 /12 /Déc /2010 10:56

Courtes réflexions sur le chapitre 3 (première partie) de La société du malaise de Alain Ehrenberg.

 

Le nom du philosophe Ralph Waldo Emerson revient souvent dans l’étude comparative d’Ehrenberg, notamment à la fin de la troisième partie consacrée à la crise de la self reliance, notion qu’on traduit généralement par « confiance en soi ». Elle représente probablement la fiction, l’élément central du mythe organisateur des valeurs de la société civile américaine et, en cela, elle mérite qu’on s’y attarde.

La notion d’opportunity est peut-être le corrélat de la self reliance dans la mesure où, si l’on suit Emerson, cette dernière implique une absence de limite, ou plutôt de limitation, qui définit l’ouverture aux possibles.

A l’image des grands espaces de l’Ouest, le champ des opportunités est ouvert. Il n’est pas limité non plus par le passé proche ou lointain.

Rapportée à cette fondamentale ouverture, l’opportunité se présente comme la définition même de la Liberté, et la self reliance comme le moyen, la capacité de la mettre en œuvre.

La conquête de l’Ouest, l’élan qui repousse toujours plus loin les limites, illustre l’épopée de la Self Reliance vers l’opportunité.

De ce point de vue, celui qui s’avance crânement, cent ans plus tard (les swinging sixties)  vers des horizons sans cesse renouvelés, qu’il s’adonne à la conquête de l’espace ou à l’addiction aux hallucinogènes, ne fait qu’expérimenter les opportunités délivrées par un nouvel « espace » d’expérience (Space out). Il repousse la limite vers une new frontier, laquelle, comme l’horizon, recule indéfiniment au fur et à mesure qu’on s’en approche.

 L’esprit pionnier, celui d’un « moi sans contrainte » saisissant des opportunités, par son idéal d’authenticité, vient toutefois désarticuler l’union des trois composantes qui scelle le pacte social de l’american way of life et que Ehrenberg rappelle à satiété :

Indépendance-compétition-coopération.

En fait, la coopération ne s’exerce jamais qu’au sein du groupe restreint, elle privilégie l’association sur la Société, la relation sur le lien.

Nombre de pages d’Emerson et de son ami Thoreau paraîtront très antisociales (mais non misanthropes), avec leur idéal du pionnier solitaire qui n’a affaire, occasionnellement, qu’à ceux de sa sorte, instaurant un hiatus entre l’urbanité et les « espaces ». Deux Amériques, donc, qui prétendent n’en faire qu’une. Nous pourrions avoir recours au concept de montage qui définit la notion de mythe adéquat dans les travaux de Pierre Legendre. Le montage articule efficacement, quoique mystérieusement, des valeurs symboliques hétérogènes (par exemple le Droit romain et la théologie chrétienne dans la civilisation européenne). Je crois que l’autonomie à l’américaine rassemblant indépendance et coopération est l’un de ces montages. De fait, tout au long de son étude, Ehrenberg cherche à expliquer comment indépendance et coopération peuvent se concilier, en dépit de leur apparente antinomie, soit la fusion improbable du pionnier et du citadin.

 Mais, dans le triptyque Indépendance-compétition-coopération, le dernier terme est à comprendre comme le vivre-ensemble des petits agrégats de proximité : l’association, la famille, le quartier, l’équipe, jamais comme l’appartenance solidaire à la société américaine dans son ensemble (the great Society). L’absence du grand ensemble social (le peuple, la nation) limite la solidarité et exacerbe le grand consensus US : l’individu libre et moralement  responsable, ce qui fait dire à Ehrenberg : « la moralité est le concept social américain dont l’équivalent français est l’Etat » (p.131). Mais « moral » signifie ici essentiellement : responsable de soi, au sens où étant propriétaire de moi-même, je ne puis me défausser sur un tiers de l’état de ce bien qui n’incombe qu’à moi.

Je fais l’hypothèse peu risquée que l’ère du pionnier solitaire étant largement révolu (y compris dans l’usage des stupéfiants de la génération des beatniks et des hippies, les précurseurs psychédéliques cédant la place aux simples consommateurs) le grand mythe de l’indépendance individuelle, de la liberté, de l’autonomie se vide de tout contenu actualisable : il n’y a plus d’espace à conquérir, ni extérieur ni intérieur, et c’est pourquoi l’individu du modèle américain se voit condamné au narcissisme, cette forme vide et avide de la personnalité, remplaçant la stimulation de l’individualisme compétitif par l’individualisme des affects (p.115).

Il s’agirait d’une personnalité socialement induite, d’une psychopathologie d’époque, socialement dominante, comme pouvait l’être l’hystérie dans la Vienne 1900. Je laisse ces considérations largement inspirées de Christopher Lasch puisque nous les reprendrons le mois prochain.

Je voudrais par contre insister sur l’héritage d’Emerson qui a fait récemment un retour remarqué dans les milieux universitaires et éditoriaux, aussi bien aux Etats Unis qu’en Europe. On se souvient d’un essai de Jean Pierre Lebrun intitulé Un monde sans limite, essai d’une clinique psychanalytique du social, où états limites et narcissisme allaient de pair. Je ne crois pas exagéré de dire que ce monde sans limite est déjà largement celui décrit par Emerson, celui du « rêve américain »  (qui n’est pas du tout l’american way of life et en serait plutôt la subversion anticipée comme la contre-culture US le montre bien ; qu’on pense à London ou Kerouac, à Easy rider, Thelma & Louise, Into the Wild plus récemment…et tant d’autres exaltant l’aventure de la route, la fuite en avant), rêve américain dont, peut-être, d’une certaine façon, le narcissisme est la forme énuclée, évidée, épuisée et trop tard venue, résidu imaginaire de la plénitude ambulatoire du pionnier, bref, nostalgie de l’espace comme ensemble d’opportunités sans cesse renouvelées. C’est pourquoi l’empowerment, le renforcement capacitaire a peu de chances de rencontrer le succès, car ce sont moins les capacités individuelles qui font défaut que les opportunités où elles trouveraient à s’employer. Le monde est plein, saturé, la surproduction faisant image paradigmatique (songez aux étranges images de ces immenses parkings de véhicules et d’avions invendus). La devenue mythique route 66 n’est plus qu’un vestige indiqué par une pancarte sur des tronçons d’asphalte défoncé. Raison pour laquelle le retour de l’individu sur lui-même, sur sa propre « responsabilité morale » rend nécessaire des « opportunités artificielles » que regroupe la self help sous la forme d’organismes pourvoyeurs d’aide à l’autonomie.

 

Self help.

La thématique de l’estime de soi, de la confiance en soi est devenue, comme on dit, porteuse (plusieurs dizaines de titres en français ces dernières années).

Ce succès n’est pas que livresque, il implique, aux USA quantités d’associations, de groupes et de sociétés labellisées vendant programmes, stages et méthodes visant à retrouver ou à renforcer :Self-esteem, self-confidence, self-trust, self-reliance….

A titre d’exemple je vous livre cet encart trouvé sur le net d’une association nommée : The Option Institute :

 « La foi optimale en vous-même vous indiquera comment hausser le volume de votre voix intérieure…En cinq jours …vous vous débarrasserez des jugements sur vous-même et des anxiétés qui vous empêchent d’entendre cette voix intérieure et de vivre la vie que vous souhaitez. Vous apprendrez à croire en vos choix avec une absolue confiance en vous – même face à l’adversité ».

Je crois que nous avons là, déjà, en quelques mots, un des traits essentiels de la notion telle qu’elle se présente dans la culture contemporaine. La confiance en soi est d’abord l’écoute de la voix intérieure, écoute qui suppose l’éradication du jugement qui la recouvre. Se faire confiance c’est ne pas (se) juger. Soit, de façon assez étonnante, tout le contraire de la réflexivité morale qui prévalait dans le Kantisme.

Cette voix intérieure n’est plus du tout  « la voix terrible de la conscience », celle justement, qui juge, mais celle de la spontanéité dont Emerson faisait l’indice de l’authenticité.

Allons y voir de plus près.

A cet effet, je vous propose quelques extraits de l’essai d’Emerson. Self Reliance paru en 1841 :

 « La terreur qui nous détourne de la confiance en soi, c’est notre cohérence, la déférence envers nos actes et nos paroles passées. »

Ce qui est fait est fait. Il y a prescription pour ce que j’ai commis jadis ou naguère. Déculpabilisation. Or, on le sait, la culpabilité fait limite.

 

“Live ever in a new day”,  vivez au jour le jour, vivez constamment dans un nouveau jour.

Dissipation de l’hier, on ne vit qu’au présent, présentisme qui annonce un trait contemporain.

« Une grande âme n’a tout simplement rien à faire avec la cohérence […]. Dîtes ce que vous pensez maintenant, en mots crus, et demain dîtes ce que demain pense en mots tout aussi crus, bien qu’ils contredisent tout ce que vous dîtes aujourd’hui. »

La confiance en soi passe donc par la récusation de la cohérence comme continuité personnelle, la première personne se conjugue toujours au présent. Je suis seulement ici et maintenant, nullement responsable du révolu, de l’inactuel.

 

“When we have new perception, we shall gladly disburden the memory of its hoarded treasures as old rubbish.”

« Quand nous percevons quelque chose de nouveau, déchargeons joyeusement notre mémoire de ces trésors amoncelés, ce ne sont que vieilles ordures. »

.

L’essai Self Reliance commence de façon très significative par la mise en exergue de l’adage romain : Ne te quaesiveris extra, « ne te cherche pas hors (de toi) ».

« Society everywhere is in conspiracy against the manhood of every one of its members.[…]. The virtue in most request is conformity. Self-reliance is its aversion. It loves not realities and creators, but names and customs.”

“Partout la société conspire contre l’humanité de chacun de ses membres […] La vertu qu’elle requière est le conformisme. La confiance en soi en est l’aversion… »

 « Celui qui veut être un homme doit être un non-conformiste »

Non-conformisme qui n’a rien à voir ici avec le dandysme, le “plaisir aristocratique de déplaire”, mais qui exprime une nature, « ma nature » ; et peut-être a-t-on là le germe d’une pensée innéiste dont une certaine Amérique prosélyte se délecte aujourd’hui : le Bien et le Mal sont inhérents au sujet :

… « qu’ai-je à faire des traditions sacrées si je vis pleinement de l’intérieur? –Mais ces impulsions peuvent venir d’en bas, et non d’en haut. - …si je suis l’enfant du démon, et bien je vivrai de façon démoniaque. Aucune loi ne peut m’être sacrée que celle de ma nature ».

Passage remarquable qui nie toute perplexité, tout problème lié à la réflexivité d’une conscience. Les « impulsions » ne sont pas à débattre ni à combattre, elles sont l’expression de ma nature propre, la donne imposée par la Providence. Aussi suis-je bon ou mauvais par nature et ne puis-je qu’exprimer cette nature par mes actes.

 

“I shun father and mother and wife and brother, when my genius calls me. I would write on the lintels of the door-post, Whim.”

« Lorsque mon génie m’appelle, je chasse père et mère et épouse et frère. J’écrirais volontiers au linteau de ma porte : Caprice. » (on peut traduire aussi par lubie, fantaisie, coup de tête, foucade, tocade) »

Soyez vous-même et n’imitez jamais (« I must be myself…insist on yourself, never imitate »).

 

There are no fixtures in nature. The universe is fluid and volatile…”

« Rien n’est installé (fixé) dans la nature… ». Cette fluidité caractérise l’aspect majeur des sociétés contemporaines selon le sociologue Zygmunt Bauman, auteur de La vie en miettes : Expériences postmodernes et moralités (La vie liquide 2006, L’amour liquide : de la fragilité des liens entre les hommes 2004).

“The only sin is limitation” ; Seule la limite peut-être imputée à faute.

 “Power is in nature the essential measure of right. Nature suffers nothing to remain in her kingdoms which cannot help itself. […] the self-sufficing, and therefore self-relying soul.”

« Dans la nature, la puissance est le critère essentiel du droit. La nature ne peut supporter que subsiste en son royaume ce qui ne peut s’aider soi-même….l’âme auto-suffisante et donc confiante en elle-même ».

“At the name of society, all my repulsions play, all my quills rise and sharpen (Lettre à Margaret Fuller, 1840).”

« Au seul nom de société, toute ma répulsion s’émeut, toutes mes piques se dressent et pointent ».

“No law can be sacred to me but that of my nature…the only right is what is after my constitution, the only wrong what is against it.”

« Aucune loi ne m’est sacrée hormis celle de ma nature…le seul droit est celui de ma constitution, le seul tort (dommage), celui qui la contredit ».

 

“Nature hates calculators; her methods are saltatory and impulsive. Man lives by pulses …the mind goes antagonizing on, and never prospers but by fits. We thrive by casualties. Our chief experiences have been casual…”

« L’homme vit par impulsions…l’esprit ne va que par antagonisme et ne prospère que par saccades. Nous prospérons par accidents. Nos principales expériences sont fortuites  ».

On retrouve là, dans ces accès, crises et soubresauts la démarche créative et chaotique qui progresse et s’affirme dans l’exécration de la cohérence (consistency) et fait confiance aux impulsions. L’accidentel, le contingent, sous l’apparent désordre de la rencontre souvent contrariée du caractère et de l’opportunité, permettent seuls l’expression de l’authenticité. Il nous faudra garder ces fortes pages en mémoire pour aborder la question de La culture du narcissisme, psychopathologie culturelle qu’explique en grande partie le déclin réel et le maintien imaginaire du self américain (le livre de Christopher Lasch auquel nous consacrerons la prochaine et dernière séance, porte en sous-titre programmatique : « La vie américaine à un âge de déclin des espérances »).

Par Patrick G. Berthier - Publié dans : séminaire du C H. des Murets
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Mercredi 17 novembre 2010 3 17 /11 /Nov /2010 15:38

De La règle du je à la plainte du Self

 

Je vous livre quelques notes rapidement rapetassées sur notre dernière séance en vue de la prochaine.

 

Chloé Delaume insiste sur une « parole performative : « je dois m’inscrire sans cesse pour me faire advenir ». Suivent une citation de Judith Butler et cette définition de l’autofiction :

« réappropriation de sa vie par la langue = mon Je est politique ».

A la même page (81), la fictionneuse rassemble l’essentiel de ses considérations sous le terme empowerment qui « désigne la prise en charge de l’individu par lui-même ». Traduction, que personne probablement ne retiendra en raison de sa rugosité jargonneuse : encapacitation.

L’autofiction comme empowerment donc. Ehrenberg en propose cette définition (p.324) :

« …s’occuper des gens en renforçant leurs capacités personnelles : il s’agit de les aider à s’aider eux-mêmes, en augmentant la confiance en soi (self-reliance). C’est le choix fait par les Américains. La clinique psychosociale est un empowerment à la française… »

Je reviendrai plus tard sur cette notion capitale de self-reliance, au fondement de la culture et de la philosophie américaine.

On a affaire à une sorte de constellation d’époque qui tourne autour de quelques grandes étoiles de première magnitude dont le self serait la plus importante. C’est lui qu’il faut aider, renforcer, encapaciter. D’où une sorte de mécanisme dynamique à deux temps symbolisé par l’autonomie d’une part et la psychothérapie de l’autre, où pour personnifier ces positions alternatives et complémentaires, l’entrepreneur (de soi-même) et le thérapeute. Le premier exerce sa confiance en soi, le second la lui restaure lorsqu’elle s’épuise.

La société du malaise semble contredire le constat postmoderne de la fin des grands récits. Il n’y aurait plus que des petits récits narcissiques dont l’autofiction serait l’illustration hyperbolique.

Non pas, nous dit l’auteur : il nous reste le grand roman du déclin, du déclin de l’autonomie.

Il en existe deux versions, l’une française, qui prend la forme de la désinstitutionnalisation, l’autre US qui décrit l’effondrement du self.

Le grand intérêt d’une étude comparative des deux versions tient au traitement différencié du même problème : celui de l’autonomie.

Dans les deux cas, elle réfère à la double composante de l’objet de la psychosociologie : l’individu social (syntagme antinomique pour la philosophie française mais fondement même de l’américaine pour qui un individu est quelqu’un qui s’affirme dans une réussite nécessairement sociale).

Avec l’autofiction, nous sommes au carrefour de la psychanalyse (Fils se veut la retranscription de séances analytiques, et la plupart des autofictionneurs sont analysés), de l’identité personnelle et des processus sociaux de subjectivation.

Chloé Delaume p.66 :

« travailler sur l’intime parce que… le privé est politique ».

La raison de cette perméabilité de l’intériorité personnelle à l’extériorité politique n’est pas sans évoquer Deleuze :

« Il n’y a pas de psychologie mais une politique du moi parce que j’entretiens des rapports de pouvoir avec moi-même…. » (je cite de mémoire un passage de l’opuscule dédié à François Châtelet : Périclès & Verdi).

Michel Foucault préciserait : des rapports de pouvoir, pour autant que je suis traversé et tissé, en moi-même et au plus profond, de motions conflictuelles, de domination et de résistance.

Mais la question du moi, du sujet, de la personne, de l’individu, prend une tournure décisive avec l’ascendant culturel US parce que le self procède d’une autre tradition que le moi-sujet hérité de Descartes.

Avec l’empowerment, on passe d’une problématique du sujet à une problématique du self, d’une métaphysique à un empirisme.

Le clivage Public/Privé est au cœur des philosophies du sujet (« le maire et Montaigne ont toujours été deux »), le moi du for interne n’est pas le moi social du theatrum mundi. Or, justement, la frontière entre intimité et socialité disparaît dans la notion de self, tout simplement parce que, bien loin de se distinguer et de s’affranchir des institutions dans quelque tour d’ivoire, le self EST une institution, il est même l’institution par excellence et la première de toutes, comme nous l’explique longuement Ehrenberg.

Pour comprendre comment le self peut avoir statut d’institution, il faut sans doute déjà se défaire de la conception française des monuments macro-institutionnels d’Etat (Justice, santé, école…) et considérer la leçon de l’anthropologue Marcel Mauss (1901, cité p.252) :

Est institution toute forme sociale qui précède l’action de l’individu et s’impose à lui, à commencer par le langage et ses usages, bien évidemment.

Ce rappel relativise déjà complètement l’opposition du sujet (privé) aux institutions (publiques) puisque l’adhésion ou l’introjection de « préjugés » et d’ « usages » font institution au sein même du psychisme. Conséquence : « Personnalité et institution ne sont plus des concepts antonymes » (240).

On pourrait y voir, je laisse cela à votre réflexion, une victoire culturelle de l’egopsychologie anglo-américaine, contre laquelle Lacan a tant vitupéré, sur la psychanalyse porteuse de toute la tradition philosophique continentale, à laquelle Michel Onfray tente de porter le énième coup de grâce.

Tout cela se jouant sur l’arrière fond historique du déclin en France, d’un « Etat instituteur du social » et du primat aux USA de la société civile sur l’Etat fédérateur. En France on manifeste pour demander à l’Etat toujours plus, et aux USA, toujours moins !

La France hérite des institutions romaines revues et corrigées par l’Eglise puis laïcisées par la République. Les USA sont marqués du sceau originel de la Réforme protestante dans une de ses versions les plus radicales : le puritanisme, lequel fait de la morale intrasubjective et de l’examen de conscience la seule institution légitime. Ehrenberg nous rappelle opportunément que « tout puritain éduqué tenait un journal » (39), et que celui-ci consistait essentiellement en une « jérémiade » autour de la question terrible entre toutes de la Grâce : sauvé ou damné ? Et de rechercher dans une inquiétude dynamique des indices de l’alternative.

 

·        Repères de quelques occurrences de la notion de self dans le livre d’Ehrenberg :

Self pp.30-31

Self-reliance pp.118, 343

Self helpp.126

 

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