Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Accueil

Page d’accueil provisoire

 

 SO  PHI

Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

Rechercher

25 janvier 2008 5 25 /01 /janvier /2008 16:07

Commentaire sur l’article raisonnement .

 

« La raison est la faculté fondamentale de l'intelligence » dit la première phrase de l’article Raison. Le même auteur, Henri Marion, affirme dans l’article suivant que : « le raisonnement n'est pas autre chose que la raison même en action ». Fort de ces deux assertions, on peut faire glisser le raisonnement de l’intelligence à la raison. Que gagnons-nous à cette substitution? Apparemment peu de choses  puisque les deux mots semblent quasiment synonymes. En fait, plus qu’on ne croit car l’intelligence n’est qu’une notion commune, au demeurant assez vague, quand la raison désigne un concept, une « idée claire et distincte » comme aurait dit Descartes. On en voit la preuve dans le fait que la raison soit dotée d’une constitution susceptible d’une description aussi exhaustive que la constitution corporelle. Elle est faite de principes, de règles et de lois intangibles qui permettent de penser en articulant des idées comme les articulations du corps permettent de le mouvoir. Il y a donc un mouvement de la pensée : « C'est l'opération par laquelle l'esprit va du connu à l'inconnu ». Affirmation décisive puisqu’elle relègue la mémoire hors du processus rationnel. Raisonner c’est faire face à du nouveau, traiter de l’inédit. Non pas simplement et abusivement ramener l’inconnu à du connu, mais partir de ce qu’on sait pour se hisser à la compréhension de ce qui surprend. Le raisonnement s’apparente à l’exploration. Il s’agit de cartographier de nouveaux territoires, de découvrir de nouvelles régions. Il faut apprendre au fur et à mesure qu’on progresse. Apprendre en progressant pour progresser. Cette avancée présente un danger auquel les enfants sont particulièrement vulnérables : la crédulité. C’est elle qu’on doit éradiquer afin de « faire des hommes », comme le rappelle sentencieusement Marion. Nous sommes encore, avant la Grande Guerre, à l’époque où l’éducation est perçue et conçue comme le processus institutionnel chargé d’émanciper le jeune vers l’adulte, en levant l’hypothèque de la minorité. L’enfant était crédule, adulte, l’éducation l’aura rendu raisonnable. Le vingtième siècle n’aura de cesse de discuter et de contester cette opposition enfant/adulte, majeur/mineur, mature/immature, crédule/raisonnable. On ne devient jamais adulte écrivait à peu près Georges Lapassade, fondateur de notre département, dans son Entrée dans la vie (1963). Je n’y insiste pas, ce n’est pas notre sujet, mais il nous faut bien constater et mesurer ce qui nous sépare des conceptions éducatives d’ensemble de la troisième République, et qui va de pair avec les évolutions scientifiques et socio-politiques. Mais il ne faut pas s’exagérer non plus cet écart. Ce qui demeure d’actualité, et peut être plus que jamais en ces temps médiologiques où le sensationnel, la rumeur, les effets de mode le disputent aux stratagèmes de la manipulation de l’information, c’est le combat contre la crédulité. De ce point de vue, il est particulièrement éclairant que Marion s’attache dans son article à la prévention contre les paralogismes et les sophismes, ces « manières vicieuses de raisonner ». La démonstration, la déduction et toutes les formes d’inférence rencontrent en effet très vite leurs limites dès que la raison se trouve confrontée aux « choses concrètes », aux « questions politiques et sociales ». On peut bien sûr modéliser l’expérience toujours nouvelle dans des « prémisses d’ordre concret » que le raisonnement peut alors traiter, « mais ce n’est pas lui qui les trouve ni qui les contrôle ». Cette réserve, pour ne pas dire ce constat de relative impuissance de la force logique devant le réel, conduit à penser que la « puissance du rationnel », pour reprendre un titre d’ouvrage particulièrement suggestif, constitue plutôt un appareil défensif. L’esprit rationnel est dressé à détecter les raisonnements captieux, les arguments fallacieux, un peu à la manière dont le détective est formé à l’enquête criminelle, au comportement déviant  dont l’absence le laisse désœuvré comme le médecin face au bien portant. Je reprends, vous le voyez, les exemples paradigmatiques de Sherlock Holmes et du médecin, qui permettent d’insister sur cet objet négatif que représente sous des aspects différents le délit, la maladie et le paralogisme. Tous trois signalent un désordre que le raisonnement doit démêler. L’idée d’ordre n’est pas séparable de celle de raison. L’éducation vise ainsi moins à développer l’intelligence qu’à « délivrer la raison ». Celle-ci se conçoit comme l’ensemble d’une organisation réglée de façon presque aussi immuable que notre système solaire. Les principes en sont innés mais obscurcis, alourdis et entravés par les dépôts néfastes de la vie sociale. On retrouve Rousseau et son intuition d’une société intrinsèquement corruptrice (je vous renvoie à cette lecture indispensable en philosophie de l’éducation que représente l’Emile). En quoi consiste au juste cette corruption de la raison originellement pure de l’homme naturel ? Marion la dénonce d’abord sous un triple aspect : le préjugé (la fameuse Δόξα platonicienne, l’opinion, que nous avons entrevue à propos du Lachès), la superstition et la croyance (à noter que la foi ici n’est pas en cause, mais seulement « la croyance aux signes et aux présages »). Ces trois ingrédients constituent l’essentiel de l’obscurantisme qui se passe de raisonnement puisqu’il n’impose, avec la force de l’habitude et de la tradition que des propositions non articulées, sans autre fondement que celui de leur ancestralité. Le raisonnement suppose donc, en préalable à son exercice, l’éviction, ou au moins la suspension de ces trois blocages de la raison. A un niveau supérieur, on rencontre « les manières vicieuses de raisonner » qui présentent toute l’apparence du raisonnement, mais seulement l’apparence (trompeuse). Il faut donc « apprendre à se défier des raisons qui n'en sont pas ». Je ne reviens pas sur les paralogismes et les sophismes auxquels nous avions consacré une séance pleine. Il suffit de rappeler que la plupart de ces raisonnements captieux proviennent de deux causes principales.

La première, que dans un syllogisme la conclusion ne vaut que ce que valent les prémisses, et que si la majeure est fausse, l’enchaînement, quoique correct, ne garantit pas le résultat. C’est le vieux principe de la logique médiévale : ex falso sequitur quodlibet, d’une proposition fausse on peut conclure n’importe quoi. Le problème tient à ce que cette fausseté de la majeure n’est pas toujours aisément repérable. Il y a quantité de fausses évidences et de généralisations abusives qui peuvent bien faire un moment consensus mais qui n’en sont pas moins inexactes pour autant. Ce n’est pas pour rien que Descartes a placé le doute méthodique au fondement de l’activité philosophique et que Platon a fait de l’apparence et de l’opinion les adversaires privilégiés de la pensée. L’évidence n’est souvent qu’une idée reçue.

La seconde, que l’on emploie couramment pour forger les propositions des termes ambigus. Or il ne peut y avoir de rationalité discursive qu’à proportion de définitions précises. Pascal mettait en garde contre cette carence congénitale du langage usuel : l’équivoque. Je vous renvoie à L’art de persuader : « n’admettre aucun des termes un peu obscurs ou équivoques sans définition. N’employer dans les définitions que des termes parfaitement connus ou déjà expliqués ». Maurice Merleau Ponty (et d’autres philosophes avant lui) l’avait souligné : le sens n’est pas fixé dans les mots, Paul Valéry allant jusqu’à affirmer que les mots n’ont pas de sens, ils n’ont que des emplois. Bertrand Russel, pour sa part, considérait que philosopher revient pour l’essentiel à logiciser la langue dont le fonctionnement demeure toujours gravement lacunaire et erratique. C’est assez dire que le raisonnement passe nécessairement par un effort de définition qui ne nous est pas coutumier. La dialectique n’est pas la conversation mais sa critique. On ne peut partir que du « langage ordinaire », mais pour s’en défier et le dépasser. C’est la raison pour laquelle Marion clôt son article sur une remarque critique incitant à une sorte de pédagogie négative : « former au raisonnement » revient à « signaler tous ces écueils aux enfants ». Pour raisonner juste il faut commencer par comprendre pourquoi et comment la pensée naturellement s’égare, pourquoi la raison est d’abord embarrassée, encrassée, grevée de défauts. Les principes de la raison sont innés (c’est du moins ce qu’en bon kantien Marion admet) mais leur exercice s’empêtre dès l’origine dans le dévoiement que leur imposent les influences irrationnelles inhérentes à la vie en société. En effet, le statut d’enfant s’analyse essentiellement en termes d’influence, au sens fort et quasi psychiatrique d’être « sous influence ». De l’influence, le Trésor de la Langue Française donne au sens B. cette définition :

« Action (généralement graduelle et imperceptible) qui s'exerce sur les dispositions psychiques, sur la volonté de telle personne. »

Descartes ne disait pas autre chose, bien qu’en d’autres termes, en son Discours de la Méthode (deuxième partie) :

« je pensai que, pour ce que nous avons tous été enfants avant que d’être hommes, et qu’il nous a fallu longtemps être gouvernés par nos appétits et nos précepteurs, qui étaient souvent contraires les uns aux autres et qui, ni les uns ni les autres ne nous conseillaient peut-être pas toujours le meilleur, il est presque impossible que nos jugements soient si purs ni si solides qu’ils auraient été si nous avions eu l’usage entier de notre raison dès le point de notre naissance, et que nous n’eussions jamais été conduits que par elle. »

La raison est native mais son efficace est différée. Entre-temps nous sommes « gouvernés », de l’intérieur (appétits) comme de l’extérieur (précepteurs), c’est ce à quoi il s’agit d’échapper. L’éducation rationnelle se donnera donc pour objectif la libération de la raison par le tarissement de l’influence. En conséquence, il s’agit moins d’apprendre que de désapprendre, de se délester de ce savoir précocement incorporé sans le consentement de la raison.

Pour conclure, je vous invite à relire ces quelques articles du Dictionnaire de Pédagogie dirigé par Buisson, afin que vous réfléchissiez au chemin parcouru depuis cent ans au sujet de cet objectif de rationalité qui, on le voit, représentait une finalité éducative majeure pour autant qu’elle constituait le principal de ce que l’on entendait alors par « autonomie » (depuis la notion s’est beaucoup diversifiée et édulcorée). Bien sûr, le raisonnement demeure fondamental dans les cursus, mais l’idée de raison, elle, s’étiole incontestablement. L’idée d’une raison pure semble s’éloigner de nos conception et il ne se trouverait probablement plus personne aujourd’hui pour écrire que « le raisonnement n'est pas autre chose que la raison même en action », phrase qu’on ne pourrait s’empêcher de lire comme la personnalisation fantomatique d’un ensemble de processus intellectuels. Rationnel est un adjectif se rapportant à rationalité et non plus au substantif raison. La raison est une faculté au principe de la pensée, la rationalité, simplement le caractère de ce qui est rationnel, logique. Passer de l’un à l’autre n’est pas sans conséquences. Plus exactement, c’est la marque, lexicale, d’une différence d’appréciation, d’une vue d’ensemble sur l’éducation et ses finalités, qui ne va pas sans remaniements.

Partager cet article

Repost 0
Published by Patrick G. Berthier - dans Licence
commenter cet article

commentaires

voyance gratuite en ligne par mail 28/08/2015 11:50

Thank you for this great site, really variegated good and interesting ideas. Above all keep well. Good luck
Best regards .

gay telephone 28/08/2015 11:50

I'm really proud of discovering yourself, your blog is really great! I like its interface, and I too loved the content too. Especially so continue !