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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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2 mars 2008 7 02 /03 /mars /2008 19:14

26 02 08

 

DEMOCRACY & EDUCATION  John Dewey

Commentaire du Chapitre 24 : Philosophy of Education

 

Presque parvenu au bout du parcours que Démocratie & Education s’était fixé, Dewey souligne que, bien que ne traitant que de philosophie de l’éducation, l’essai n’a encore donné aucune définition de la philosophie. C’est ce à quoi le chapitre 24 prétend remédier. On sait l’exercice difficile et, de fait, peu de philosophes se sont souciés de donner une définition de l’entreprise à laquelle ils ont consacré leur vie. Dewey fait donc un peu figure d’exception. Toutefois, dans cet ouvrage, il n’est pas question de la philosophie en général. Celle-ci n’est interpellée que sous deux domaines inhérents à l’éducation, la théorie de la connaissance et la morale ou théorie des mœurs (morals en anglais étant un mot polysémique désignant aussi bien l’un que l’autre, ce qui poserait quelques problèmes à un kantien pour qui la philosophie pratique qui décrit la loi morale, n’est pas du tout la même chose que l’anthropologie d’un point de vue pragmatique qui traite des moeurs).

On comprend vite pourquoi démocratie et éducation ont partis liés dans la visée instrumentaliste de Dewey. Rappelant que dans les sociétés traditionnelles, les groupes sociaux ne cherchent qu’à maintenir telle quelle leur existence, ces sociétés ne visant que « leur propre perpétuation par l’éducation » et donc « la préservation des coutumes », il souligne l’originalité des sociétés « progressives », entendant par là celles qui permettent à leur membre de s’affranchir de la coutume par l’intérêt, ce qui définit proprement la liberté individuelle (qui consiste essentiellement à privilégier son intérêt sur l’habitude socialement contrainte que Bourdieu, s’inspirant très largement du pragmatisme, a conceptualisé en habitus). 

Le passage des sociétés traditionnelles aux sociétés progressives se fait dans la reconfiguration de l’expérience. Dans les premières, l’expérience est pour ainsi dire circulaire puisque la transmission consiste à doter la nouvelle génération des cadres ancestraux dans lesquels le monde prend sens. Ces sociétés sont fondamentalistes au sens où l’éducation doit prodiguer aux nouveaux membres la connaissance des fondements de l’espace social dans lequel ils auront à s’inscrire. On pourrait parler de société auto-reproductrices dans la mesure où elles tendent à redupliquer indéfiniment les structures dont elles se soutiennent. (Je ne discute pas ici le fait évident que aucune société n’est anhistorique, non touchée par une évolution historique. Il s’agit d’un type pur qu’on ne rencontre jamais comme tel. Parler de fondamentalisme en philosophie, c’est repérer une tendance à la reproduction, et non une reproduction effective, pure et simple, indemne de toute compromission avec le cours de l’histoire). A l’inverse, dans les sociétés « progressives » ou démocratiques, l’expérience doit être continuellement « reconstruite ou réorganisée ». Des unes aux autres, on passe donc de la société des sujets à la « société des individus », pour reprendre un titre de Norbert Elias. Dans un cas les sujets forment la société dans la mesure où ils sont sujets, c’est-à-dire soumis à un cadre fixe d’obligations et d’interdits dont ils ne peuvent s’affranchir. Dans l’autre, les individus sont les acteurs d’une réorganisation continue de ces cadres. C’est bien sûr à raison même de cette réorganisation que la philosophie intervient, dès lors qu’il ne s’agit plus de se soumettre à une tradition qui fait absolument loi. La question « que faire ? » ne se pose pas là où la Loi indiscutable est connue (les mœurs sont réglés a priori par la coutume). Or, c’est cette question que la philosophie pragmatique analyse dans toutes ses dimensions.

Il se trouve que les sociétés démocratiques, toutes progressives qu’elles soient, c’est-à-dire sujettes plus que d’autres à l’évolution, n’en sont pas moins tributaires de leur propre passé traditionnel. Ces sociétés sont donc elles aussi en proie aux entraves de l’expérience continue qui définit pour Dewey la vie même. Elles accusent des « ruptures de continuité » qui tiennent à leur organisation sociale rémanente, résiduelle. Les divisions de la société, notamment en classes laborieuses et classes possédantes oisives ont produit l’opposition entre activités pratiques et activités intellectuelle qui mène aux dichotomies de la philosophie classique : « matière et pensée, corps et esprit, individu et société… »

La disparité du champ de l’expérience, et ses clivages, ne seraient dus qu’à la ségrégation sociale à l’origine de tous les dualismes. Dewey a toujours cru que l’essor de la philosophie en Grèce ancienne ne s’est pas détaché d’un mépris pour le travail irrémédiablement lié à l’inconscient esclavagiste. L’idée que le travail productif est vil (y compris chez Platon l’œuvre de l’artiste, peintre ou poète !) constitue l’impensé des cultures antiques. Toutefois, cette explication généalogique suffit-elle à légitimer la réduction de tous les dualismes philosophiques à des causes socio-historiques, pour ma part, j’en doute. C’est un cas assez exemplaire de réductionnisme sociologiste faisant bon marché de l’opposition vita activa / vita contemplativa qui a peut-être d’autres ressorts. La vie spirituelle, la vie de l’esprit, la curiosité intellectuelle dont Aristote remarquait la généralité, la pensée « abstraite », non directement investie dans les affaires courantes, pratiques, a sans doute d’autres sources. Mais revenons à Dewey pour qui la philosophie dualiste représente un corpus traditionnel, c’est-à-dire des impedimenta, des entraves dont il s’agit de se déprendre par une nouvelle conception de la philosophie qui comprend  « l’intelligence comme la réorganisation délibérée, par l’action, du matériau de l’expérience ». La formule présente l’avantage de rassembler les concepts-clefs du pragmatisme qui se définit comme philosophie de l’action, philosophie de l’expérience et last but not least, comme philosophie de la reconstruction de la philosophie.

Philosophie de l’action et de l’expérience qui refuse de considérer la pensée uniquement comme mode d’accès à la connaissance. La pensée est prospective dit Dewey. Elle naît d’une perturbation : « thinking is occasionned by an unsettlement and it aims at overcoming a disturbance » (le fait de penser vient d’une instabilité et vise à surmonter une perturbation).

La cause de la pensée n’est ni le doute cartésien ni l’étonnement platonicien (θαυμαζω) mais un dérangement, un certain désordre (c’est le sens de unsettlement : quelque chose qui n’est pas fixe, stable, en ordre). On ne commence vraiment à penser que lorsque rien ne va plus, lorsque les repères habituels viennent à faire défaut ou se révèlent inopérants, inadéquats. Bref, c’est le moment privilégié où la vie ne peut se satisfaire d’automatismes, d’habitudes. « Quelque chose doit être fait » (assignment of something to be done) qui ne peut l’être sans le recours à une élucidation de la difficulté à laquelle on se trouve confronté. Penser signifie alors problématiser la difficulté, c’est-à-dire analyser celle-ci en composantes articulées dans des  propositions logiques. Ce qui fait donc de la philosophie l’activité propre à résoudre, du moins à élucider, les problèmes pratiques. En régime démocratique, l’éducation représente le type même du problème pratique dans la mesure où il ne s’agit pas de reproduire mais d’innover, de suivre le progrès continu de la société et de penser ses ratés et ses fourvoiements. L’éducation selon Dewey procède à la « formation des dispositions fondamentales, intellectuelles et émotionnelles ». De ce fond dispositionnel, l’individu tirera les talents, aptitudes et compétences modulables par lesquels il s’adaptera aux conditions toujours nouvelles qui lui seront imposées. La définition de l’éducation ainsi proposée rencontre nécessairement une conception non spéculative de la philosophie, rencontre qui incite à définir la philosophie comme « théorie générale de l’éducation ». Non plus une branche, un domaine de la philosophie, mais la philosophie elle-même, dans son intégralité. Qu’est-ce qui autorise une telle promotion de la philosophie de l’éducation ? D’abord et avant tout, l’origine de la philosophie, apparue « sous la pression directe des questions éducatives ». Et, en effet, toute l’œuvre de Platon se présente comme une série d’objections aux Sophistes sur leur propre terrain, celui de l’éducation. Presque tous les dialogues mettent en intrigue le débat avec un Sophiste. L’Organon ne tourne-t-il pas, bien au-delà de ce seul titre, autour des Réfutations sophistiques ? Bref, le coup d’envoi athénien du IV° siècle rend indissociables les éléments du syntagme : philosophie politique de l’éducation, et c’est ce que Rousseau avait bien vu dans l’Emile à propos de la République de Platon. La philosophie est intrinsèquement politique et constitutivement éducative. Elle naît de la critique du premier grand système d’éducation jamais conçu, système qui justement prenait au sérieux l’énorme bouleversement politique qu’instaurait l’avènement de la démocratie. Ce pourquoi le pragmatisme rend irrépressiblement solidaires démocratie, philosophie et éducation. L’investigation philosophique surgit des problèmes issus de la réorganisation politique de la société athénienne. La philosophie ne peut donc figurer un corps de doctrine appliqué après-coup à l’éducation. C’est d’emblée que la philosophie a trait à l’éducation. Aussi Dewey la définit-il comme la « théorie de l’éducation dans ses aspects les plus généraux ».

Cette définition n’est acceptable, bien sûr, que si l’on admet que cette philosophie n’est plus classique, ni même moderne, mais qu’elle ne s’entend qu’à partir de sa « reconstruction ». « La reconstruction de la philosophie, de l’éducation, et des méthodes et idéals sociaux vont ainsi main dans la main », écrit Dewey. Triple reconstruction donc, mais la première de toutes reste celle, qu’on peut presque qualifier d’involontaire tant elle sourd de la force des choses, du changement social. Changement qui nécessite une « réforme », au sens fort que Spinoza pouvait donner à ce terme dans son traité de la « Réforme de l’entendement ». Que veut dire changement ? Rien d’autre que ce qui avait cours relève d’une « révision ». Ce qui avait cours, c’était « les idées et idéals hérités des cultures précédentes désormais étrangères (« ideas and ideals which are inherited from older and unlike cultures »). Ce terme, unlike, me semble très fort. Il commande le recours à une reconstruction. Le « changement complet » (thoroughgoing change) survenu au tournant du XX° siècle nous fait différents, unlike, sans ressemblance avec ce qui précède. Le lien de filiation semble rompu. L’ancien n’est plus seulement vieux, il ne nous ressemble plus. Il ne nous dit rien de nous, ne s’applique pas à nous. Le progrès de la science, la révolution industrielle, le développement de la démocratie nous déportent vers un nouvel environnement, un nouveau monde, où le principe actif de la philosophie prend un nouvel élan et une autre allure. Triple confluence du développement scientifique, technique et politique qui bouleverse et submerge l’ancienne culture.

 

            Sur le terme Reconstruction

 

Si le terme de « reconstruction », qui donnera son titre à « Reconstruction en philosophie », est si fort, c’est qu’il réfère à une phase fondamentale de la constitution de l’Etat fédéral américain. Voici la définition 2 de l’entrée « reconstruction » extraite d’une encyclopédie américaine, The Century Dictionary, dans son édition de 1914 :

« Specifically, in US history, the process by which, after the civil war, the States which have seceded were restored to the rights and privileges inherent in the Union » (se dit particulièrement, dans l’histoire des USA, du processus par lequel les états qui firent sécession furent rétablis dans les droits et privilèges propres à l’Union).

Plus haut, à l’entrée « reconstruct », on pouvait lire une citation d’Emerson : « The aim of the hour was to reconstruct the South ; but first, the North had to be reconstructed » (Le but du moment était de reconstruire le Sud, mais il fallait d’abord que le Nord fut reconstruit).

Plus bas, on trouve les « reconstructions Acts » de 1867, dont le premier est clairement intitulé : « an act to provide for the more efficient government of the rebel states » (un acte pour doter du gouvernement le plus efficace les états rebelles).

La reconstruction des états du Sud consiste essentiellement dans la réalisation de deux conditions :

-réunir une convention afin d’élaborer une constitution soumise au suffrage populaire.

-ratifier, par cette constitution, le 14° amendement qui stipule la citoyenneté de toute personne née ou naturalisée aux USA ; la déchéance civile et militaire des insurgés ; la nullité de toute dette d’Etat envers les ex-propriétaires après l’abolition de l’esclavage. Le mot reconstructionist a même désigné un adhérant à la politique de reconstruction du Sud.

 Ces éléments confèrent à l’idée de reconstruction une tonalité spécifiquement américaine très offensive. Il s’agit d’un aggiornamento à marche forcée. Pas seulement un constat du dépassement du passé, mais une purge de ses séquelles. Exigence d’une nouvelle constitution, en philosophie comme en politique.

Pour reconstruire, il faut d’abord faire table rase des ruines de l’ancien édifice. Reconstruire n’est pas restaurer. Il faut que le old soit en quelque sorte gone with the wind.

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Published by Patrick G. Berthier - dans Séminaires Master 1
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voyance gratuite mail 28/08/2015 11:50

Congratulations to all those who watch for the success of this beautiful blog !!

voyance gratuite 28/08/2015 11:49

Thank you for these interesting strong advice, it is really fun to come across articles as interesting as yours! I wish you health, longevity, success, happiness and peace of heart.