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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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15 mars 2008 6 15 /03 /mars /2008 12:01

M1 11 03 08

Un concept reconstructeur : la warranted assertibility.

 

 

Bien que ne jurant que par le paradigme des sciences expérimentales auquel il entend soumettre tout type d’enquête (inquiry) possible, invitant, ou plutôt enjoignant à la philosophie de se mettre à l’école de la science, Dewey n’en a pas moins, paradoxalement, souligné l’écart entre la résolution de problèmes largement subjectifs et la prétention scientifique à l’objectivité. Pour le dire plus brièvement, il ne faut pas confondre objectivité et réalité, comme le remarque Cornel West p.98[1] :

« Science in no way provides us with the fundamental nature of reality » (la science ne nous fournit d’aucune façon la nature profonde de la réalité). A l’appui de cette déclaration surprenante, il cite assez longuement un passage tiré de The Quest for Certainty :

« There is something both ridiculous and disconcerting in the way in which men have let themselves imposed upon ; so as to infer that scientific ways of thinking of objects give the inner reality of things, and that they put a mark of spuriousness upon all other ways of thinking them, and of perceiving and enjoying them. It is ludicrous because these scientific conceptions, like other instruments, are hand-made by man in pursuit of realization of a certain interest. (Il y a quelque chose d’à la fois ridicule et déconcertant dans la manière dont les hommes s’en laissent imposer, jusqu’à croire que les modalités scientifiques de penser les objets donnent la réalité intérieures des choses et frappent de fausseté toutes les autres façons de les penser, de les percevoir et d’en jouir. C’est grotesque parce que ces conceptions scientifiques, comme tous les autres instruments, sont façonnés par l’homme dans le but de réaliser ce qui l’intéresse).

 

[…]there is no kind of inquiry which has a monopoly of the honourable title of knowledge. The engineer, the artist, the historian, the man of affairs attain knowledge in the degree they employ methods that enable them to solve the problems which develop in the subject-matter they are concerned with. As philosophy framed upon the patterns of experimental inquiry does away with all wholesale scepticism, so it eliminates all invidious monopolies of the idea of science. By their fruits we shall know them.» (Aucune espèce d’enquête n’a le monopole du titre honorable de “savoir”. L’ingénieur, l’artiste, l’historien, l’homme d’affaires atteignent au savoir dans la mesure où ils utilisent des méthodes qui leur permettent de résoudre des problèmes qui apparaissent dans leur champ d’activité. La philosophie issue des schèmes de l’enquête expérimentale évince tout scepticisme radical et, par là, élimine tout monopole indu de l’idée de science. C’est par leurs fruits que nous les connaîtrons).

 

Le premier paragraphe cité fait un peu écho, pour le lecteur contemporain, à l’analyse de Heidegger lorsqu’il décrit l’intérêt que présente le Rhin pour le poète, et celui, tout différent, lorsqu’on considère le fleuve du point de vue des ingénieurs de la centrale hydro-électrique. Le Rhin « muré dans l’usine d’énergie » et le Rhin, titre d’un hymne d’Hölderlin.[2] Mais, là où Heidegger juge « monstrueux » le captage et penche évidemment pour une appréhension poétique, Dewey semble accepter la multiplicité des intérêts : nul intérêt ne doit nous en imposer, toutes les « manière de voir » (ways of thinking objects), en tant qu’instruments, ne sont ni plus ni moins que des « produits de la main de l’homme en vue de satisfaire un certain intérêt ». D’où les précisions du second paragraphe. L’intérêt de l’artiste ou de l’homme d’affaires n’a rien à envier au scientifique. Tous atteignent au savoir que leur intérêt propre postule, celui qui résout les problèmes spécifiques impliqués dans leur champ de compétence (the subject-matter they are concerned with). By their fruits we shall know them ; brutal adage pragmatique, reprenant curieusement un verset biblique, qui fait porter toute validité d’un savoir sur ses conséquences pour l’intérêt qui l’a initié. « L’ai-je bien descendu ? » s’enquérait de façon toute rhétorique sous les applaudissements l’actrice Cécile Sorel reconvertie sur le tard dans le Music-Hall. Ce pourrait être une allégorie du pragmatisme : Intérêt-Problème-Méthode-Succès. End-in-view-Problem-Method-result (consequence). Pour filer la métaphore, disons que la façon de descendre dépend de l’escalier et de l’effet recherché (vitesse, grâce…). On jugera les moyens employés à l’aune du résultat obtenu.

[…] Dewey is saying that there are a variety of knowledges, each rigorously regulated by procedures […] that this epistemic pluralism gives no procedure priviledged access to Truth and Reality […] (Dewey affirme qu’il existe une diversité de savoirs, chacun rigoureusement réglé par des procédures…et que ce pluralisme épistémique ne confère à aucune de ces procédures un accès priviliégié à la Vérité et à la Réalié.)

For Dewey, the only alternative for pragmatists is to settle for truth-as-warranted-assertibility […] (p.99). (Pour Dewey, la seule alternative pour les pragmatistes est de fixer le sens de la vérité comme assertibilité garantie).

[…] logical forms themselves emerge owing to and within the operations and aims of inquiry […] he distinguishes ontological truth from epistemic validity. (les formes logiques elles-mêmes émergent de l’intérieur des opérations et des objectifs de l’enquête…il distingue la vérité ontologique de la validité épistémique.)

Cette distinction est capitale puisqu’elle permet tout simplement de congédier le concept même de vérité. L’assertibilité garantie nomme cette validité qui vous fait connaître l’adéquation de votre intention avec la conséquence de vos actes dans le cadre de l’intérêt manifesté. De la procédure qui a mené au résultat, on peut simplement dire qu’elle a réussi, non qu’elle à découvert une vérité irréfragable et pérenne. On ne peut donc dégager de l’enquête, toujours particulière et propre à un domaine d’activité, d’intérêt, une structure ou une procédure qui vaudrait pour toute enquête possible. La logique ne constitue pas la théorie close du système des inférences. Elle émane, chaque fois plus ou moins neuve, des opérations propres à l’enquête menée.

            « The pragmatic conception of truth can be viewed as a kind of Americanization of the notion of truth, an Emersonian effort at democratization and plebeianization of the idea of truth that renders it ‘’various and flexible’’ […]» (p.100) (la conception pragmatique de la vérité peut-être perçue comme un genre d’américanisation de la notion de vérité, un effort Emersonien de démocratisation et de vulgarisation de l’idée de vérité qui la rend variable et flexible).

Cette intrusion du politique dans l’épistémologique a évidemment de quoi surprendre, mais West ne trahit pas la pensée de Dewey qui indexait explicitement le logos grec sur l’économie politique esclavagiste de l’Hellade. Les méthodes scientifiques ne sont pas déconnectées des modes d’action et de production d’une culture. Les domaines de l’activité humaine ne se répartissent pas en îlots protectionnistes. Aussi, réalité et vérité ne sont-elles pas l’apanage de la science :  « Science in no way provides us with the fundamental nature of reality ». (D’aucune façon la science ne nous fournit la nature fondamentale de la réalité).

« But the chief characteristic trait of the pragmatic notion of reality is precisely that no theory of Reality in general, überhaupt (en fait), is possible or needed… it finds that ‘’reality’’ is a denotative term, a word used to designate indifferently everything that happens…(p.94, from Dewey : Need for a Recovery of Philosophy). (le trait caractéristique majeur de la notion pragmatique de réalité tient précisément à ce qu’aucune théorie de la réalité en général, somme toute, n’est requise ni possible…il voit dans la « réalité » un terme dénotatif, un mot employé pour désigner indifféremment tout ce qui arrive…).

Il n’y a pas d’ontologie possible, de théorie générale de la réalité, puisque le pragmatisme substitue l’événement à la réalité. Dire que « réalité » est un terme dénotatif, simplement indicatif, c’est lui ôter la force du concept. « Réalité » n’est pas une idée, susceptible d’une définition univoque, mais une sorte de déictique pointant « indifféremment vers tout ce qui arrive ». Le pragmatisme identifie le réel à l’événement, ou plutôt inscrit l’événement dans l’expérience qui en constitue le développement. Dans une telle constellation pratique, il n’y a pas de place pour une réalité que définit surtout sa permanence, sa stabilité, sa « vérité » immuable.

Ce renversement de la réalité–vérité au profit de l’événement n’est pas sans évoquer la critique nietzschéenne que Marcel Gauchet a placé en tête de sa Crise du libéralisme.[3]Cette critique aurait enregistré, dès la fin du XIX°, « les premières secousses […] du tremblement de terre » qui devait effondrer toute stabilité, toute unité. « Surmonter la volonté de vérité afin de s’ouvrir à la volonté de puissance […]» commente Gauchet (p.42). La référence à Nietzsche, pourtant, ne va pas de soi puisque le philosophe allemand semble fort peu présent, nommément, dans l’œuvre de Dewey. En témoigne l’index de la biographie de Westbrook où figurent une trentaine de mentions de William James, une vingtaine de Kant et seulement quatre de Nietzsche, encore deux d’entre elles sont-elles très indirectes. Tout porte à croire cependant que, si Nietzsche est peu cité, ses idées irriguent largement, mêlées à celles d’Emerson qui leur sont proches, le travail de Dewey. Ce qui peut se vérifier aisément.

« Nous sommes historiques de part en part » s’exclame Nietzsche qui, dans Humain trop humain ajoute : « Tout résulte d’un devenir ; il n’y a pas plus de données éternelles qu’il n’y a de vérités absolues ».[4] Le vent de l’histoire, les flux du devenir emportent donc dès 1878 l’essentiel de la modernité contenue dans la « volonté de vérité », cette association de l’Absolu métaphysique avec la science, ce mysticisme scientifique, ce positivisme du pharmacien Homais qui croit à la science comme l’abbé Bournisien croit en Dieu. « L’homme [post]moderne ne croit plus à aucune valeur » dit Nietzsche qui congédie les concepts de fin, d’ unité et de vérité.

« L’avènement du nihilisme sourd, en dernier ressort, de l’épuisement de la volonté de vérité à laquelle nous devons l’ensemble des fictions métaphysiques et religieuses qui se sont succédé à travers les siècles » écrit Gauchet.[5] L’expression « volonté de vérité » vient du Gai Savoir §344.

Volonté de vérité, la vérité est voulue et c’est, pour Nietzsche, ce qui la ramène sur le terrain de la morale : « je ne veux pas me laisser tromper », « je ne veux pas me tromper ». « La croyance en la science » traque l’illusion, l’erreur et l’apparence au nom d’une « vérité divine » qui prolonge l’illusion.

La volonté de vérité tient à la « fiction fondatrice de la stabilité de l’étant ».[6]Aussi, « la volonté de puissance ne s’entend elle-même, du reste, que comme l’inversion de la volonté de vérité ».[7] On voit que le projet de se débarrasser du concept de vérité, au sens ontologique du terme, est commun au nihilisme nietzschéen et au pragmatisme deweyen. Mais il y a plus. Dans un passage dense, M. Gauchet évoque en des termes qui sont ceux-là même de Dewey, la volonté de puissance nietzschéenne. Qu’on en juge :

« Si puissance il y a, c’est que celle-ci s’inscrit dans une tension vers la croissance de l’espèce et que cette croissance s’effectue en s’affrontant à des résistances qu’elle s’efforce de surmonter. […] ‘’cette volonté de surmonter ne connaît elle-même aucune fin’’ ».[8]Ce rapprochement ne peut paraître incongru, nihilisme et pragmatisme s’abreuvant ici à la même source évolutionniste. Le thème omniprésent chez Dewey de la croissance (growth) se trouve déjà chez Nietzsche qui voit l’« évolution tendant à une abondance de vie plus grande ».[9]Je laisse-là, en plan, la critique nietzschéenne de la volonté de vérité qui mériterait pourtant qu’on s’y attarde, tant, sur ce point, la convergence du pragmatisme et du nihilisme paraît probante dans la commune annonce d’un crépuscule de l’Absolu de la connaissance. Il ne faut pas oublier que la lecture d’Emerson ravissait Nietzsche et qu’elle est à l’origine de la philosophie américaine.

 

On trouve dans la Logic de 1938 quelques remarques intéressantes sur la warranted assertibility[10] :

            « […] inquiry is a continuing process in every field with which it is engaged. The ‘’settlement’’ of a particular situation by a particular inquiry is no guarantee that that settled conclusion will always remain settled. The attainment of settled beliefs is a progressive matter ; there is no belief so settled as not to be exposed to further inquiry. […] (l’enquête est un processus continu dans chaque domaine où elle intervient. L’établissement d’une situation particulière par une enquête particulière ne garantit pas que ce résultat auquel on parvient demeurera durablement bien établi. Accéder à des opinions bien établies relève d’une progressivité, il n’y a pas d’opinion si établie soit-elle qui ne soit exposée à un surcroît d’enquête).

What has been said helps to explain why the term ‘’warranted assertion’’ is preferred to the terms belief  and knowledge . It is free from the ambiguity of these latter terms, and it involves reference to inquiry as that which warrants assertion. […] The use of a term that designates a potentiality rather than an actuality involves recognition that all special conclusions of special inquiries are parts of an enterprise that is continually renewed, or is a going concern.» (Ce qui précède aide à expliquer pour quelles raisons on préfère le terme “assertibilité garantie” aux termes opinion et savoir. Il est exempt de l’ambiguïté inhérente à ces deux-là, et il implique une référence à l’enquête comme l’opération qui garantie l’assertion… L’usage d’un terme qui désigne la potentialité plutôt que l’effectivité suppose la reconnaissance du fait que les résultats spécifiques d’enquêtes spécifiques ne sont que les moments d’une entreprise continuellement renouvelée, d’une affaire en cours.)

Suit une note dans laquelle Dewey reconnaît sa dette envers C.S. Peirce qui, le premier, a « make inquiry and its methods the primary and ultimate source of logical subject-matter. » (a fait de l’enquête et de ses méthodes la source première et ultime de la Logique).

On voit par l’insistance du verbe settle et de ses dérivés qu’il vient préciser l’ancienne conception ontologique de la réalité-vérité. Est vrai, est réel, ce qui est settled, établi, fixé. Je ne veux pas entrer dans une discussion difficile sur les sens du mot ontologie, me contentant de citer Lalande dont la définition nous suffit ici : « […] de nos jours, le mot ontologie sert surtout […] à désigner sans équivoque la métaphysique substantialiste, qui se propose pour objet de saisir, sous les apparences, les choses en soi » (p.715). La réalité est substantielle, voilà la proposition quasiment tautologique que va renverser le pragmatisme. Rien ne peut être établi, fixé définitivement car ce à quoi on atteint est toujours précaire, temporaire. L’enquête ne connaît pas de fin. L’utilisation de l’expression ‘’settled belief’’, opinion établie, montre à quel point Dewey cherche à montrer que la doxa ne peut jamais être dépassée vers quelque alêthéia. Jamais l’opinion ne peut se transcender en vérité, et si l’on peut parler, approximativement, d’opinion vraie, se sera justement au sens de l’assertion garantie. Je dirais plus tard pourquoi cette traduction me semble insuffisante, sans pouvoir en proposer une meilleure ; disons simplement tout de suite que l’assertion garantie n’est justement pas garantie, ou que cette garantie est labile, incertaine, provisoire. Voilà, il faudrait pouvoir dire « vérité provisoire », ce qui présente une apparente antinomie.

« L’enquête est un processus continu » et, en tant que tel, elle produit des jugements qui tombe toujours sous le coup d’une further inquiry, d’un supplément d’enquête, d’un cours ininterrompu de l’enquête qui jamais ne permet de s’établir (settle) dans quelque chose comme une vérité, une conclusion, un constat définitif.

D’où la réticence de Dewey à utiliser le mot savoir (knowledge). Nous n’avons jamais affaire à un véritable savoir, constitué, fixé et répertorié dans une encyclopédie car une telle encyclopédie ne fait que recenser les états passés d’un savoir constamment en voie de constitution dans un processus sans fin. C’est ce qui incite Dewey à renoncer au « savoir », à la « vérité », à la « réalité » qui sont les trois piliers de la trinité ontologique, et à leur préférer une expression controuvée et peu explicite, l’assertibilité garantie.

Le verbe  warrant signifie garantir, assurer, affirmer, attester, comme dans : « I warrant it is my sister ». (je vous assure que c’est ma sœur). C’est aussi disposer d’une attestation qui fait autorité ou preuve. Enfin, ce peut être le synonyme de allow, afford ground for, comme dans : « If the sky warrant you to go out » (si le temps le permet, vous pourrez sortir). Cette dernière acception fait glisser warrant de l’assurance à la condition de possibilité. Warranted assertibility pourrait donc se traduire par assertibilité possible ou permise, qui indique justement que la garantie n’est pas garantie, ou plus exactement que ce qui garantit l’assertion est un paramètre variable. L’opinion ainsi produite constitue un arrangement momentané des conditions subjectives et objectives : « A belief is true when it satisfies both personal needs and the requirements of objective things » écrit Dewey qui troquera bientôt cette opinion vraie contre l’assertibilité garantie qui a l’avantage, dans son obscurité, de ne pas évoquer de fantasmes ontologiques. (Une opinion est vraie lorsqu’elle satisfait à la fois des besoins personnels et ce qu’exige l’objectivité des choses).

Larry Hickman éclaire d’un commentaire cette notion assez opaque au premier abord[11].

Le syntagme comprend deux termes, chacun pointant dans une direction différente, et même opposée.

-« ‘’Warranted’’ points backward in time toward something that has been accomplished. What is warranted is the result of reflection that has been effective in the sense that some specific doubt or difficulty has been resolved. (“Garantie” retrograde dans le temps vers quelque chose qui a été accompli. Ce qui est garanti, c’est le résultat d’un réflexion qui a été menée a bien au sens où un doute ou une difficulté particulière a été levée).

-‘’Assertibility’’ points forward in time toward something yet to be done. What is assertible is something general, and therefore something potentially applicable to future cases that are relevantly similar to the ones by means of which it was produced. Unlike the alleged knowledge (or justified true belief) […] warranted assertibility is claimed to be neither certain nor permanent. The best it can offer is a measure of stability in an otherwise precarious world.»

(“Assertibilité” anticipe dans le temps vers quelque chose qui reste encore à faire. Ce qui est assertible est quelque chose de potentiellement applicable à des occasions futures qui relèvent d’une similarité avec les moyens qui ont permis de le produire. Contrairement au prétendu savoir de l’opinion vraie…l’assertibilité garantie ne revendique ni certitude ni permanence. Le mieux qu’elle puisse offrir est une once de stabilité dans un monde par ailleurs précaire).

Et Hickman de rappeler que Dewey cherchait à faire pour la philosophie ce que Darwin fit pour la biologie, à savoir, montrer qu’il n’y a pas plus de vérités fixes qu’il n’y a d’espèces définitivement fixées.

Ce qui est donc garanti, assuré, c’est une sorte de certitude rétrospective, passée sinon obsolète. Cela a marché, un problème a été résolu de cette façon là, avec ces moyens là.

Ce qui est asserté, au contraire, pointe en direction de ce qui est à faire. On s’appuie donc sur une efficacité passée pour s’aventurer dans sa reproduction future, reproduction plus ou moins modifiée en fonction des conditions de réalisation. Le rappel darwinien indique qu’il n’y a pas de différence de nature entre adaptation et évolution, ni entre évolution et mutation. Les « personal needs » et les « requirements of objective things » sont tous deux sujets à variations selon le thème de l’indissociabilité évolutive de l’organisme dans son environnement.

            « Dewey identifies inquiry as the primary means by which reflective organism seek to achieve stability through adaptation. […] Because inquiry is an organic activity […] new warrants must continually be issued.»[12] (Dewey identifie l’enquête aux premiers moyens par lesquels l’organisme intelligent cherche à assurer sa stabilité en s’adaptant… Parce que l’enquête est une activité organique…de nouvelles garanties (possibilités) doivent sans cesse être produites).  

C’est sans doute cette référence obsédante à l’organicité qui différencie fortement l’héritage évolutionniste chez Nietzsche et Dewey. Le premier ne disait-il pas : « le monde n’est absolument pas un organisme, mais le chaos » ? Le chaos, au sens grec d’une vitalité béante, telle qu’Hésiode la nomme : « πρώτιστα Χάος γένετ » (aux tout premiers temps naquit Chaos, l’Abîme-béant)[13].

 

            Je vous propose pour terminer, et comme en annexe, l’intégralité du § 344 du Gai Savoir, pour me faire pardonner le caractère très (trop) allusif de la référence à la volonté de vérité chez Nietzsche dans le cours de cette séance. J’y ai souligné le passage qui concerne le paradoxe d’une « croyance en la science » qui rabat le rationnel sur le religieux et la vérité sur la Morale.

 

 

« Dans quel sens nous sommes encore pieux. -Dans la science, les convictions n'ont pas droit de cité, voilà ce qu'on dit à juste titre; ce n'est que lorsqu'elles se décident à s'abaisser modestement au niveau d'une hypothèse, à adopter le point de vue provisoire d'un essai expérimental, d'une fiction régulatrice, que l'on peut leur accorder l'accès et même une certaine valeur à l'intérieur du domaine de la connaissance - avec cette restriction toutefois, de rester sous la surveillance policière de la méfiance. - Mais si l'on y regarde de plus près, cela ne signifie-t-il pas que la conviction n'est admissible dans la science que lorsqu'elle cesse d'être conviction? La discipline de l'esprit scientifique ne débuterait-elle pas par le fait de s'interdire dorénavant toute conviction?...Il en est probablement ainsi: reste à savoir s'il ne faudrait pas, pour que pareille discipline pût s'instaurer, qu'il y eût déjà conviction, conviction si impérative et inconditionnelle qu'elle sacrifiât pour son compte toutes autres convictions. On le voit, la science elle aussi se fonde sur une croyance, il n'est point de science "sans présuppositio". la question de savoir si la vérité est nécessaire ne doit pas avoir trouvé au préalable sa réponse affirmative, cette réponse doit encore l'affirmer de telle sorte qu'elle exprime le principe, la croyance, la conviction que "rien n'est aussi nécessaire que la vérité et que par rapport à elle, tout le reste n'est que d'importance secondaire." - Cette volonté absolue de vérité : qu'est-elle? Est-ce la volonté de ne pas se laisser tromper? Est-ce la volonté de ne point tromper? ce serait dans ce dernier sens, en effet, que la volonté de vérité pourrait être interprétée: à condition que l'on subordonnât à la généralisation:"Je ne veux point tromper", et même le cas particulier: "je ne veux point me tromper". Mais pourquoi ne pas tromper? Pourquoi ne pas se laisser tromper? - Remarquez que les raisons du premier cas résident dans un domaine tout différent de celui du second cas: on ne peut pas se laisser tromper parce que l'on suppose qu'il est nuisible, dangereux, fatal de l'être, - dans ce sens la science constituerait une perspicacité soutenue, une précaution, une utilité contre laquelle on serait cependant en droit d'objecter : Qu'est-ce à dire? vouloir-ne-pas-se-laisser-tromper serait-ce réellement moins nuisible, moins dangereux, moins fatal? Que savez-vous au préalable du caractère de l'existence pour pouvoir établir s'il est de plus grands avantages du côté de l'absolue méfiance ou de l'absolue confiance? Mais dans le cas où l'un et l'autre seraient indispensables, beaucoup de confiance et beaucoup de méfiance: Où donc la science prendrait-elle son absolue croyance, sa conviction sur lesquelles elle repose, à savoir que la vérité serait plus importante que toute autre chose, voire plus que toute autre conviction? Cette conviction-là précisément n'aurait pu du tout naître, si la vérité et la non-vérité se révélaient constamment utiles l'une en même temps que l'autre : ainsi qu'il en est effectivement. Par conséquent - la croyance à la science qui existe indubitablement, ne saurait avoir pris son origine dans pareil calcul d'utilité, elle est née bien plutôt en dépit du fait que l'inutilité et le danger de la"volonté de vérité", de la "vérité à tout prix" sont constamment démontrés."A tout prix" : oh! nous comprenons cela parfaitement, pour avoir sacrifié et égorgé une croyance après l'autre sur cet autel! -par conséquent la "volonté de vérité" signifie non pas: "je ne veux pas me laisser tromper", mais - il n'y a pas d'autre alternative -"je ne veux pas me tromper, pas même me tromper moi-même:- nous voilà sur le terrain de la morale. que l'on s'interroge donc sérieusement : "Pourquoi ne veux-tu pas tromper?" lors même qu'il y aurait apparence - et il y a apparence en effet - que la vie n'est faite que pour l'apparence, j'entends pour l'erreur, l'imposture, la dissimulation, l'aveuglement et l'auto-aveuglément, alors que d'autre part la grande forme de la vie s'est en effet montrée toujours du côté des scientifiques les moins scrupuleux. pareil propos, on pourrait peut-être l'expliquer avec aménité comme une donquichotterie, une petite facétie enthousiaste: il pourrait tout aussi bien s'agir de quelque chose de pire, d'un principe destructeur hostile à la vie... "Volonté de vérité" - elle pourrait être secrètement une volonté de mort. - Ainsi la question posée : Pourquoi la science? ramène au problème moral : à quoi bon, somme toute, la morale? quand la vie, la nature, l'histoire sont "immorales"? Sans nul doute, l'esprit véridique dans ce sens audacieux et dernier, tel que le préssuppose la croyance en la science, affirme par là même un autre monde que celui de la vie, de la nature, de l'histoire, et pour autant qu'il affirme cet "autre monde", eh bien, ne doit-il pas nier son contraire, ce monde-ci, notre monde?...Mais l'on aura déjà compris à quoi j'en veux venir, à savoir que c'est encore et toujours une croyance métaphysique sur quoi repose notre croyance en la science, - et que nous autres qui cherchons aujourd'hui la connaissance, nous autres sans dieu et antimétaphysiciens, nous puisons encore notre feu à l'incendie qu'une croyance millénaire a enflammé, cette croyance chrétienne qui était aussi celle de Platon, la croyance que Dieu est la vérité, que la vérité est divine... Mais que dire, si cela même se discrédite de plus en plus, si tout cesse de se révéler divin,sinon l'erreur, l'aveuglement - et si Dieu même se révélait comme notre plus durable mensonge?-

Nietzsche, Gai savoir § 344

 

 

[1] Cornel West (1989) The American Evasion of Philosophy, A Genealogy of Pragmatism, Madison, The University of Wisconsin Press.

[2] Martin Heidegger (1958) « La Question de la Technique » dans : Essais & Conférences, Paris, Gallimard, p.22.

[3] Marcel Gauchet (2007) L’avènement de la démocratie II : La crise du libéralisme, Paris, Gallimard, chapitre 1.

[4] Cite par M.Gauchet, op.cit. p. 23

[5] ibid. p. 28

[6] id. (la phrase est de Gauchet).

[7] Ibid.p.35.

[8] ibid. p.38

[9] cité par Gauchet (2007) p.38

[10] John Dewey ([1938] 1960) Logic : the Theory of Inquiry, New York, Holt, Rinehart & Winston, pp. 8 & 9.

[11] Larry A. Hickman (2007) Pragmatism as Post-modernism, New York, Fordham University Press, p.37 & 207 sq.

[12] ibid. p.208

[13] Hésiode, Théogonie v.116.

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Published by Patrick G. Berthier - dans Séminaires Master 1
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