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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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29 mars 2008 6 29 /03 /mars /2008 11:37

M1  25 03 08

Commentaires sur :

“La réalité a-t-elle un caractère pratique”

Does Reality Possess Practical Character. "On the Variability of Individual Judgment.”[1]

(www.brocku.ca/MeadProject/Dewey/Dewey_1908b.html )

 

 

Je vous demande de vous reporter aux extraits de texte donnés en annexe à la séance de la semaine dernière, extraits dont je voudrais commenter quelques aspects. (J’ai rappelé, juste après le titre, le lien qui permet l’accès au texte dans son intégralité).

  « En admettant que les traditions de la dispute philosophique soient effacées (wiped out) et que la philosophie prenne un nouvel essor grâce aux plus actives des tendances d’aujourd’hui […], on peut difficilement imaginer un point de vue philosophique émergent et crédible qui ne ferait pas une large place au pratique et au personnel[…] »

Se débarrasser des problèmes hérités de la tradition philosophique constitue chez Dewey un thème récurrent et un préalable à la reconstruction. L’adhésion à la théorie de l’évolution oblige à dénier à la réalité le caractère de la permanence. Si « nous sommes historiques de part en part », comme le soutenait déjà Nietzsche, il faut en conclure que les obstacles rencontrés à une époque donnée en un lieu donné sont propres à ces coordonnées spatio-culturelles. Etudier Platon ou Kant ne peut avoir d’intérêt que pour l’historien de la philosophie. Leurs problèmes ne sont plus les nôtres. Ne serait-ce que pour cette raison déterminante qu’ils inscrivaient leurs analyses théoriques dans le cadre d’une Nature prévalente alors que nous vivons dans un environnement désormais essentiellement technique. La Question de la technique, pour reprendre un titre heideggerien, est devenue l’objet incontournable de toute réflexion contemporaine. Dès la fin du XIX° siècle, la pure Nature, comme le faisait remarquer Marx, n’existe plus nulle part, sauf peut-être sur quelque atoll polynésien. Or, c’est encore elle qu’invoquait à l’envi la philosophie des Lumières, sous la double forme des lois de la Nature et de la constitution pérenne de la nature humaine. Ce pourquoi, tournant le dos à l’histoire des idées, il faut selon Dewey se détacher de ces « survivances culturelles » pour permettre à la philosophie un nouveau départ, lui redonner comme une jouvence (starting afresh). Encore le texte nous incite-t-il à plus de brutalité encore puisque wiped out signifie « effacer ». Terme qui, dans l’histoire de la philosophie justement, évoque cet extraordinaire passage d’un texte de Descartes, La Recherche de la Vérité par la Lumière naturelle, dans lequel on conseille de « tout effacer » de ce qui avait été appris au cours de l’éducation, tant domestique que scolaire, afin de « commencer à penser sérieusement par soi-même ». Incidemment, on notera le paradoxe d’un penseur se définissant lui-même comme anti-cartésien mais reprenant ici le geste le plus caractéristique de Descartes, celui par lequel il « effaçait » radicalement les enseignements de la tradition comme une peinture ratée sur laquelle on passe l’éponge et qu’il faut reprendre entièrement. Mais là où le philosophe français remplaçait la tradition par la Raison, le philosophe américain introduit le « personnel » et le « pratique » dans la constitution des « choses ». Conformément à ce que dira plus tard Heidegger, les choses sont devenus transitives, choses-pour, « le bois est plantation forestière, la montagne est carrière de pierre, le fleuve est force hydraulique, le vent est ‘’vent dans les voiles’’ ».[2] La Nature se trouve désormais sujette, et uniquement sujette à l’Arraisonnement (Gestell), à l’emprise de l’emploi auquel on la destine.[3] La Nature n’est plus qu’un stock de matières premières à exploiter. Ce qui bouleverse complètement la perception du Monde ambiant. Qu’est-ce qu’une chose demandera encore le philosophe allemand, et la réponse pragmatiste est à peu près celle-ci : une chose est quelque chose qui sert à autre chose. Une chose est une chose dans la mesure où elle se révèle utile à un dessein, ou plutôt, quelque chose n’est une chose que si on l’inclut dans un ensemble problématique, comme nous le verrons plus loin. En cela, la chose (thing), dépasse la dichotomie de l’objectif et du subjectif puisqu’il y a nécessairement de l’intentionnel humain dans la chose réduite à son utilité.

« Pourquoi ce qui confère à la vie son caractère tragique, comique ou poignant devrait-il être évincé des choses ?».

Les choses (things) occupent la part la plus importante de la vie aux yeux du philosophe, pour autant qu’elles font l’objet des « intérêts libéraux », qu’elles sont, pour ainsi dire, subjectivées, ou mieux, personnalisées. Elles sont investies pratiquement par la personne et deviennent ce que les grecs appelaient précisément des πράγματα, des choses pratiques, c’est-à-dire des choses impliquées dans une action, dans un faire, des outils, des ustensiles. Dès lors, connaître, c’est utiliser, se servir de, et la description, l’appréhension de la chose se confond avec son mode d’emploi. Ce qui signe l’arrêt de mort de la connaissance et de la science contemplative, de la Θεωρία comme contemplation de la Vérité, car l’intérêt libéral, le regard libéral intéressé ne peut que rejeter dans l’ombre ces choses qu’aucune pratique ne vient mobiliser ; et par pratique il faut entendre un « faire », une activité de transformation qui ne laisse pas la dite chose indemne.

            Injonction est faite à la philosophie de « regarder la situation en face », de faire face à un nouveau monde, une nouvelle donne, dont l’évolution est la clef. Evolution que caractérisent « l’initiative, le changement, la lutte et la sélection ». « Regarder la situation en face » signifie considérer l’interpénétration du personnel et du réel après la « banqueroute » dogmatique, la faillite des « autorités ». La personne n’est pas, psychologiquement, intellectuellement, extérieure au monde des choses dans une confrontation sujet/objet. Rien n’est « merely personnal », seulement personnel, la personne, qui ne se manifeste que dans sa pratique (unité du personal-practical), s’inscrivant toujours dans des « forces sociales » que caractérisent le « besoin, l’effort, la dissension et la satisfaction ».

Il faut donc se débarrasser de ce qui bloque l’irruption du personnel-pratique dans la réalité, et que Dewey qualifie d’ancestral prejudice. En anglais, prejudice a les deux sens de préjugé et de préjudice (to be prejudicial to some one, c’est nuire à quelqu’un, mais le premier sens est celui d’opinion toute faite, de parti-pris).

Cette introduction du personnel-pratique au cœur des choses fait que connaître, ce n’est plus accéder intellectuellement à l’organisation intime de la chose, ce n’est plus voir l’essence imperturbable de la chose (θεωρέω), c’est introduire « un certain changement dans les choses ». Savoir, c’est « tester », produire des « effets ». Connaître, ce n’est plus représenter la réalité comme les premiers cartographes avec leurs portulans, mais arraisonner cette réalité, s’en emparer pratiquement et surenchérir sur sa plasticité. Connaître, c’est changer le changement, intervenir dans l’en-cours. Si cette posture s’oppose radicalement à l’activité passive du métaphysicien, du philosophe idéaliste qui s’évertue à contempler, à s’adonner à une observation analytique qui perce le réel en le laissant sous cloche, elle renoue avec celle du sens commun pour qui agir revient toujours « à ajuster un instrument à un obstacle, à sélectionner des ressources idoines à une tâche ». Ajuster, adapter une chose à un service circonscrit la réalité du sens pratique, mais aussi celle du scientifique qui a désormais, lui aussi, affaire aux réalités fluentes d’un univers instable. Idée chère à Dewey et centrale dans sa Logic : il n’y a pas de rupture entre la recherche scientifique et la quête d’efficacité pratique. Les sciences naturelles relèvent de la débrouillardise (gumption). On trouve là l’origine du succès des idées de braconnage, de bricolage, très en vogue à la fin du siècle dernier (Michel de Certeau, Pierre Bourdieu, Michel Serres …et bien d’autres grands noms de la pensée contemporaine ont signé quelques retentissants couplets du grand hymne au bricolage comme paradigme de la recherche savante, près d’un siècle après la révélation pragmatiste).

Les choses sont fonctions des « services efficaces » qu’elles peuvent rendre et qui déterminent leur « valeur ». Une chose est ainsi soit « obstacle », soit « ressource », au sein d’une situation où l‘on doit nécessairement « faire quelque chose » (various situations in which one is called to do something).

Se trouve ainsi radiée de la réalité, l’admiration et son corrélat, la capacité à « laisser-être », thème heideggerien majeur, qui prendra des accents quasiment militant chez certains disciples (je pense à Hans Jonas et à son Principe responsabilité, à la critique de la culture de masse industrialisée chez Hannah Arendt).

La réalité à connaître est une réalité instrumentale (reality of use and in use) d’où le nom d’instrumentalisme qui spécifie le pragmatisme deweyen. Le savoir ne concerne que des réalités d’usage. L’intelligence n’est rien d’autre qu’une faculté d’adaptation, d’ajustement. Intelligence pratique devient un pléonasme. D’où un problème crucial de l’instrumentalisme : si tout se réduit à un bricolage intéressé, comment ne pas sombrer dans la manipulation cynique et la grande conflagration des intérêts personnels? Que devient la morale ? L’étonnant est que Dewey pose la question. Nietzsche inférait de l’évolution l’abandon de toute morale. Pourquoi Dewey, partant du même constat, maintient-il une perspective morale que son instrumentalisme n’implique ni logiquement ni causalement ? Parce que chez Dewey, la morale n’a rien à voir avec la Loi, ni avec le devoir, mais avec les mœurs, la conduite, le comportement. Sa morale est très largement un comportementalisme. Ce pourquoi il n’y a pas de coupure non plus entre la morale et l’intelligence puisque le cerveau est « l’instrument du comportement adaptatif ».

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Published by Patrick G. Berthier - dans Séminaires Master 1
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