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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 18:39

Commentaire sur « la crise de la culture » dans :

L’Individualisme, l’ancien et le nouveau,1930, The collected works of John Dewey, The later works, volume 5 (The electronic edition). Inédit en Français.

 

Individualisme : l’ancien & le nouveau, essai paru l’année suivant la grande dépression de 1929, paraîtra plus proche de nous qu’il ne l’a jamais été, aujourd’hui qu’une crise financière, économique et sociale d’ampleur égale frappe à nouveau les économies de marché. L’essai comprend huit chapitres dont le septième nous intéresse particulièrement puisqu’il s’intitule : « la crise de la culture ».

Par culture, il faut entendre non les mœurs esthétiques d’une élite cultivée, laquelle a toujours fort bien coexisté avec l’inculture de la grande majorité, mais « le type d’émotion et de pensée caractéristique d’un peuple et d’une époque comprise comme un tout organique ».

« La merveilleuse réussite du roman, de la musique et du théâtre dans la Russie des tsars illustre suffisamment le propos » d’une cohabitation de la splendeur culturelle des élites et de la misère culturelle du peuple.

Aussi, l’âge spirituel de l’Amérique se doit-il d’être le dépassement de cet élitisme culturel, faute de quoi, il ne serait américain que « topographiquement », à l’instar de l’Athènes de Périclès ou de l’Angleterre d’Elisabeth. On sent poindre là le messianisme du « Nouveau Monde », celui qui doit réaliser la démocratie sur Terre.

La suite du chapitre propose plusieurs assertions relativement innovantes :

1)      Dewey revendique un humanisme naturaliste, c’est-à-dire une conception qui n’identifie pas immédiatement et sans concession l’humanisme et la culture, cette dernière se comprenant comme ce qui s‘oppose à la nature, comme l’acquis à l’inné. La culture, dans une perspective pragmatiste, est en continuité avec la nature. On pourrait dire qu’elle est le prolongement de la nature par d’autres moyens, mais ce serait encore établir une trop profonde hétérogénéité. Mieux vaudrait dire que la culture est naturelle, qu’elle n’est pas un au-delà de la nature. Dewey annonce, par son naturalisme intransigeant, une philosophie qui trouve aujourd’hui de considérables assises dues aux progrès scientifiques ; je pense, par exemple à La fin de l’exception humaine de jean Marie Schaeffer (2007), qui entérine la position de Dewey.

2)      Faire du travail un instrument de la culture récuse le principe antique d’un clivage entre préoccupations spirituelles de l’étude et asservissement à la besogne, principe encore très vivant dans le concept hégéliano-marxiste d’aliénation et qui résonnait encore fortement dans les slogans contestataires de 68 (« ne perdez pas votre vie à la gagner », entre autres). Dewey préconise donc un humanisme du travail, par le travail, refusant l’humanisme lettré, abstrait de ses origines professionnelles (la médecine, la magistrature, l’enseignement, la cléricature…) et devenu une sorte de distinction de classe, pur colifichet par lequel le bon goût cultivé et le langage châtié complète la panoplie mobilière et vestimentaire des gens « respectables ». Négligeant les distinctions antinomiques de Rousseau qui jugeait inconciliables l’éducation de l’Homme et celle du citoyen, Dewey veut les faire précipiter, au sens chimique du terme, dans le creuset de l’utilité sociale du travail. Aussi ne cesse-t-il d’insister sur la nécessaire fusion de l’enseignement général et de l’enseignement professionnel.

 

La critique du tropisme européen passe par le déni de la coupure instaurée dès l’origine par la philosophie entre le spirituel et le matériel (je ne fais aucune différence dans ces lignes entre « spirituel » et « intellectuel », conformément me semble-t-il à l’usage interchangeable que Dewey fait de ces deux adjectifs). La déliquescence historique de ce dualisme mène en fait au renversement matérialiste qui fait de la vie active, par opposition à la vita comtemplativa, le socle réel et ferme de la création culturelle.

Surgit là, dans ce renversement, une nouvelle conception de la culture, la « culture de masse », dans laquelle l’œuvre de l’artisan-artiste cède la place aux objets de la production industrielle.

 

Plus loin, le texte présente un véritable tournant dans l’enquête réflexive que Dewey mène sur l’éducation depuis quarante ans. Sa vision de la formation s’écarte ici très sensiblement du Credo pédagogique de 1897 qui faisait de l’école l’unique véhicule de la démocratisation de la société, croyance qui s’était maintenue et même fortifiée dans Démocratie & Education (1916).

Dewey considère désormais que le « façonnage des esprits » échappe largement à l’institution scolaire et que celui-ci ne se réalise effectivement que dans « le cours des occupations professionnelles et dans la structure des rapports sociaux ». Aussi, toute instruction qui prétendrait s’affranchir des réalités sociales ambiantes et confiner l’étudiant dans une atmosphère monacale avec la seule textualité comme horizon, perd-elle toute emprise véritable sur la formation des esprits. En dernière instance, « l’éducation effective, celle qui laisse une empreinte sur le caractère et la pensée » est le fait de la société adulte et non d’une institution infantilisante qui ne prodigue qu’une « immaturité » cognitive en dispensant des savoirs déliés de toute adéquation à la société de son temps.

« C’est seulement par l’insertion dans les réalités que l’esprit peut maturer ». Forte maxime dont il faut souligner le caractère absolument délétère pour toute culture humaniste au sens classique du terme : à quoi bon Homère et Voltaire, Ovide ou Shakespeare pour une civilisation d’ingénieurs (« où est l’école qui prêterait une attention systématique au potentiel social du métier d’ingénieur » écrit Dewey quelques lignes auparavant). Posture « réaliste » qui ne signifie pas pour autant la reddition sans critique à la société telle qu’elle est. Dewey ne se lasse pas, au contraire, de dénoncer le money-motif, le business-mind et « l’ordre pécuniaire » d’une Amérique aveuglée par le profit. Il appelle de ses vœux à « diriger l’économie vers de nouvelles voies ». Il lui semble inutile –il dit même « puérilement futile » - de prêcher le bon goût de l’esthétique raffinée à des masses laborieuses « qui triment dans l’environnement le plus immonde et qui ne quittent leurs ignobles usines que pour traverser des rues déprimantes en rentrant manger et dormir dans leurs logements sordides ».

 

En ce premier tiers du XX° siècle, les USA vivent l’acmé de la révolution industrielle. C’est l’époques des Temps Modernes de Chaplin, du Taylorisme, de la production de masse, du travail à la chaîne, époque où le prolétariat urbain rassemble la classe sociale montante démographiquement, mais déficitaire culturellement puisque seuls les « bras » de l’ouvrier sont mobilisés à son poste mais « ni son cœur ni son cerveau n’y sont engagés ».

Or, si le mot de « culture américaine » peut avoir un sens spécifique, ce sera en récusant la conception individualiste, perçue comme européenne, au profit d’une « large extension de l’excellence de l’esprit dans une société industrialisée ».

« Nous devons extraire notre culture générale d’une civilisation industrielle, et cela signifie que l’industrie elle-même devienne la première force éducative et culturelle pour ceux qui y sont impliqués ».

Très clairement, Dewey congédie l’ancestrale précédence de la culture générale sur les apprentissages professionnels. Il procède à un retournement décisif par lequel une nouvelle culture doit être tirée du fond de la nouvelle civilisation.

« L’activité est l’ultime source des nourritures de l’esprit. L’idée philosophique d’une séparation complète de l’âme et du corps est réalisée chez des milliers d’ouvriers de l’industrie, avec pour résultat l’épuisement corporel et la vacuité spirituelle ».

Cette situation ne vient pas d’une iniquité inhérente à l’industrialisation de la société, mais à son dévoiement qui délaisse « l’utilité sociale » de la production pour optimiser le « profit pécuniaire ».

Dewey n’envisage le redressement de cette perversion que dans un « contrôle partagé de l’industrie » nécessitant la reconnaissance de la consommation comme critère d’évaluation ».

Dewey se place là « du point de vue de l’usager » et il semble entrevoir une sorte d’éducation consumériste qui imposerait un utilitarisme démocratique aux industriels par une rétroaction de l’usage du produit sur la production. C’était s’illusionner sur l’équivalence de « l’utilité sociale » et de la valeur conférée, moins à l’usage qu’à l’envie d’acheter. Peu avant que Dewey ne rédige cet essai, un neveu de Freud, Edward Bernays, s’inspirant des théories avunculaires sur l’inconscient et la suggestion, publie un ouvrage décisif cernant l’influence des médias sur les comportements des clients : Propaganda (1928), livre qui consacre un chapitre entier à l’éducation, renforçant ainsi l’idée que l’éducation, quel que soit le régime, consiste essentiellement à mettre une génération sous influence. Toutefois, dans une société industrielle, cette influence tend à devenir elle-même l’enjeu d’un pouvoir dont le contenu reste à définir, et non plus une autorité imposée par une tradition culturelle. Il ne s’agit plus alors de transmission mais de management.

Quand je dis que Dewey s’illusionne, je ne veux pas affirmer catégoriquement qu’il soit dupe. Il sait que toute source de richesse « renferme autant de maux que de bien-être ». Il dissocie valeur d’usage et ce qu’il appelle « valeur de vente » qui ne représente qu’un gain privé voué, selon lui, à perdre en importance au cours du processus d’éducation démocratique. L’illusion consiste à croire que l’état actuel étant insatisfaisant mais instable, il accouchera, pour peu que l’éducation des masses produisent ses effets, sur un progrès, c’est-à-dire une évolution bénéfique. Il faut toutefois y regarder de plus près, particulièrement la fin du chapitre.

« La solution de la crise de la culture est identique au rétablissement d’une individualité authentique et créative […] L’originalité et la singularité ne sont pas opposées à la socialisation, qui les protège de l’excentricité et de la fuite. L’énergie positive et constructive des individus, telle qu’elle se manifeste dans la refonte et la direction des forces sociales, est elle-même une nécessité sociale. Une culture nouvelle, exprimant les possibilités immanentes d’une civilisation matérielle et mécanique libèrera tout ce que les individus recèlent de potentialité distinctive et créatrice, et ces individus ainsi libérés seront les producteurs constants d’une société continuellement renouvelée ».

Dewey adhère totalement au paradigme dialectique de « l’insociable sociabilité » kantienne (Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, quatrième proposition) qui assure aux sociétés modernes les deux conditions contradictoires du développement dans la cohésion où individualisme et grégarité se corroborent.

Le conformisme serait subverti par l’originalité créatrice et celle-ci, en retour, tempérée dans ses excès par les mœurs collectives.

On peut soupçonner que l’optimisme de Dewey ne repose pas sur une analyse bien solide et bien claire de la situation induite par l’industrialisation. Toute l’époque sera au contraire marquée culturellement par la fin des avant-gardes, lesquelles ne survivront pas à la guerre, et par le conformisme généralisé du star-system, du hit-parade et des best-sellers où le « grand public » visionne, écoute et lit ce que tout le monde voit, écoute et lit, soit le naufrage de toute expression individuelle entendue comme singularité, originalité.

Par essence, la production industrielle, par contraste avec la fabrication artisanale, est généraliste. Elle produit en masse pour les masses, selon les effets de mode impulsés par des décideurs commerciaux.

Non pas que Dewey ignore ce tropisme industriel à l’uniformisation consumériste. Il en signale au contraire l’écueil : « il est insensé de prétendre qu’une civilisation industrielle puisse en quelque façon, de son propre mouvement, produire automatiquement une nouvelle culture ». Mais il croit cependant à une « rationalisation optimiste » de l’ensemble socio-économique, à une « planification » (le mot semble directement emprunté au vocabulaire de l’économie dirigée soviétique ; le voyage à Moscou et Saint Petersbourg date alors tout juste d’un an) de la production et à sa « redirection » en fonction de l’utilité sociale du point de vue du consommateur.

On voit assez que Dewey vise une éducation du producteur-consommateur qui seule peut « rediriger » l’économie en l’éloignant tendanciellement de la perversion du profit, lequel entretient l’inégalité des chances en maintenant une classe possédante qui, pour être plus souple, perméable et mobile que les précédentes (le fameux self-made man, parti de rien et devenu riche et célèbre grâce au mérite et à la chance), n’en est pas moins aristocratique pour autant, l’aristocratie de fortune se substituant à la noblesse de sang.

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Published by Patrick G. Berthier - dans Licence
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