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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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27 février 2009 5 27 /02 /février /2009 20:57

Séminaire alternatif M1.

24 02 09.

 

Destin, destinée, destination du savoir en sciences humaines

 

 

    Nous avons, la dernière fois, en commentant l’article très éclairant de Jean Loup Motchane ( http://agenda.ipc.univ-paris-diderot.fr/articles/Grandes_ecoles.pdf ), admis que la réforme qui nous concerne et qui se trouve largement incarnée par la loi dite LRU, procède essentiellement d’une réaction au classement de Shangai (2003), classement dans lequel les établissements français d’enseignement supérieur faisaient piètre figure. Vous vous souvenez que les critères de cet étalonnage ne concernaient, à l’origine que les disciplines scientifiques. Il nous a paru douteux que les sciences humaines et sociales puissent relever de ce modèle et donc de ce type d’évaluation. Si ce scepticisme, pour ne pas dire plus, auquel nous étions parvenus, s’avérait justifié, nous serions alors pris dans une situation paradoxale qui nous impose administrativement un modèle de fonctionnement et d’excellence complètement hétéronome à nos méthodes de travail. Il est en effet difficile à un helléniste ou à un historien de la Grande Guerre d’aligner des brevets pour preuve de sa productivité!

Pourquoi devrions-nous nous adapter à un cadre qui ne peut nous convenir, non pour des raisons corporatistes, mais bien pour des raisons épistémologiques ? Celles-ci, toutefois, apparaissent directement induites par un mode de gouvernance qui nous fait directement appréhender le contexte historique dans lequel nous nous mouvons, marqué du sceau néolibéral.

Qu’en est-il de la philosophie dans cet entour hostile ? Un texte de Marcel Gauchet, Que peut la philosophie aujourd’hui (2008), doit pouvoir nous aider à répondre à la question. Je vous y renvoie ( http://gauchet.blogspot.com/2008/12/pouvoir-de-la-philosophie.html#links ).

 

Dès la première page, la « conjoncture néolibérale » est caractérisée par la prépondérance de deux modalités majeures de la production et de l’évaluation des connaissances :

            -la recherche-développement ou R&D.

            -l’expertise.

 « La R&D (ou recherche-développement) est un processus qui combine des moyens en personnel et en matériel pour aboutir à  des innovations comme la mise en oeuvre de nouveaux procédés, la création de nouveaux produits. Dans "Recherche-Développement", la "Recherche" adapte les résultats de la recherche fondamentale aux besoins de l'entreprise ou de ses clients, le "Développement" produit des prototypes de biens commercialisables ou de nouveaux procédés. » (site Brise : Banque de Ressources Interactives en Sciences Economiques et Sociales).

La référence aux produits commercialisables, à l’entreprise, à la clientèle, montre assez que la R&D, si elle peut à la rigueur solliciter la psychologie ou la sociologie, ne peut concerner les sciences humaines fondamentales (philosophie, littérature, histoire, anthropologie, linguistique…) que de façon tangentielle ou extrêmement marginale.

            La montée en puissance du rôle des experts s’appuie sur la R&D en ce que celle-ci tend, par la spécialisation, à multiplier les domaines de compétence. Ce qui se perdrait alors, ce serait tout simplement la vue d’ensemble, la capacité à saisir un processus dans sa globalité. Raison pour laquelle Gauchet pense que ce règne des experts implique nécessairement une désintellectualisation. J’entends le mot à la manière de Heidegger lorsqu’il distingue ce qui relève de la pensée et ce qui relève du calcul. Dans sa conférence du 04 Février 2009 à l’EHESS, Gauchet (http://gauchet.blogspot.com/2007/02/reforme-des-universites.html ) donnait d’ailleurs, appliqué à nos réformes en cours, un excellent exemple du calcul qui dispense de penser. Il y décrivait malicieusement la véritable utilité de l’obligation faite aux chercheurs de publier dans des « revues à comité de lecture », comme la possibilité pour les jurys et les évaluateurs de recenser tout simplement le nombre de ces publications sans se donner la peine de les lire ! Il ajoutait, pour faire bon poids dans la satire que selon lui, il y avait deux types de revues, ceux avec lecteurs, et ceux avec comité de lecture ! Les dernières ayant, à ses yeux (M.Gauchet est rédacteur en chef de la revue : Le Débat), essentiellement pour vertu d’assurer clientélisme et reproduction endogène. Quoiqu’il en soit, il semble considérer, et c’est ce qui intéresse la réflexion philosophique, que les « idées » sont exclues, dès lors qu’on érige, tous domaines confondus, les « savoirs positifs et délimités, directement opératoires » en modèle hégémonique. 

 

On pourrait y voir une des formes de reprise platonicienne, définissant la philosophie par opposition à la technique. Philosopher c’est gouverner et il n’y a pas de technique de gouvernement (d’où la réfutation insistante des Sophistes, se targuant de détenir les arcanes de la πολιτική τέχνη, par le philosophe athénien).

Gouverner au sens étymologique du terme, c’est se diriger ; ce qui suppose un inventaire des moyens du bord, un art de piloter, la maîtrise d’une foule de techniques connexes (qu’on songe au tableau de bord saturé d’un long courrier avec ses jauges, manomètres et indicateurs en tous genres) mais surtout, ce qui donne sens à tout cela : une destination.

M. Gauchet fait donc de la « conduite » la question fondamentale de la philosophie ou plutôt du philosopher puisqu’il s’agit de se conduire, chaque fois, dans des situations différentes et évolutives. Il n’y va pas seulement de « règles pour la direction de l’esprit », d’une « éthique » définitive ou d’une « réforme de l’entendement » mais d’une inscription de tout cela dans l’histoire, c’est-à-dire dans un ensemble de possibilités à la fois contraint, déterminé et ouvert.

De façon exemplaire, Erving Goffman commençait le deuxième tome de sa Mise en scène de la vie quotidienne par une description dynamique du véhicule que nous sommes à nous-mêmes (il reprend l’idée de E.A.Ross selon laquelle l’organisation de ce qu’il appelle les unités véhiculaires fournirait « les bases normatives de l’ordre public »). « L’individu lui-même […] peut-être considéré comme  un pilote enfilé dans une coque molle et peu protégée, ses vêtements et sa peau » (1973, traduction française, Minuit, p.22-3). Ce qui fait de la conduite un problème immédiat de circulation qui lie indissolublement le « que faire » au « où aller ? ». Jamais peut-être, le problème de l’orientation, dans son sens existentiel, ne s’est posé avec autant de pressante acuité. Il ne s’agit pas seulement de s’orienter dans la pensée mais aussi dans la vie.

Tout le pragmatisme tourne finalement autour de ce que tente de cerner le Human nature & conduct de John Dewey où la conduct opère par une sorte de dialectique entre habitus  et expérience où je me trouve toujours prédisposé inadéquatement à mon environnement.. Parce que l’habitus m’impose les règles strictes d’un jeu en constante évolution qui ne cesse de subvertir ces règles. L’adaptation le dispute sans fin à l’attachement. Bourdieu résumait cela d’un mot magistral, un de ses derniers : le porte-à-faux. Il y voyait l’origine de sa souffrance spécifique de fils du peuple promu élite intellectuelle, de cul-terreux adoubé par la noblesse d’Etat. J’y vois la condition postmoderne en général. Trahir ce qui m’a autrefois constitué. Le dépassement de l’origine fait le propre de la notion d’expérience.

Gouverner, au sens originellement maritime, décide d’une destination et donc d’un cap à tenir qui doit ruser avec les courants, les vents contraires, les avaries, les mutineries…

 

Dès qu’on tente de la dégager de la métaphore navale, la destination se fragmente: le but de l’existence tient-il :

            - au well-being, au confort, au bien-être.

            -à la réussite (mais laquelle ? « Qu’est-ce que réussir sa vie ? » demandait le titre d’un ouvrage rédigé par un philosophe kantien contemporain qui fut naguère ministre de l’Education)

            -au Bonheur (mais lequel : béatitude, souverain bien, « belle vie »aristotélicienne, salut chrétien, sérénité solipsiste et naturaliste à la manière de Rousseau, jardinage voltairien, ataraxie stoïcienne… ?)

 

La question de la destination fait toute la différence entre gouvernement et gouvernance, cette dernière ne visant qu’à un « toujours plus » par rapport à l’état actuel. C’est l’âme du capitalisme financier : investir là où les dividendes sont les plus élevés, pour réinvestir dans les actions les plus juteuses, pour réinvestir les intérêts ….ad libitum. Sorte de marche aveugle pour laquelle seul importe le pas supplémentaire vers l’avant d’un désert de sens.

On comprend alors les affinités du capitalisme et de la Réforme, conformément aux analyses de Max Weber, qui faisait de la Providence son horizon ultime. Ce n’est pas à nous, pauvres créatures, à nous préoccuper du devenir et de la finalité. Croissons, prospérons et rendons grâce, cela suffit bien. La Main Invisible s’occupe du reste.

 

La question du gouvernement peut se résumer à deux points fondamentaux :

            1°) « Qu’est-ce qui fait loi pour le sujet ? » (cf. l’anthropologie dogmatique de Pierre Legendre). Quel Nomos individuel et collectif (question de l’ascèse dans le souci de      soi foucaldien et du sacrifice liberticide pour l’appartenance au social).

            2°) Que vuoi ?dont la réponse indique ce qu’il en est de la volonté comme exception            anthropologique, pour autant que les discordances sont multiples entre le désir, les     appétits et la volonté.

 

Enfin, il nous faudrait faire un sort à la gravité du mot de Pascal, repris par Bourdieu (Méditations pascaliennes) : 

« Nous sommes embarqués ».

Sur quelle galère, avec qui, dans quelles conditions, pour aller où ?

Avec la perte de la foi providentielle qui s’en remettait à une toute puissance inaccessible à l’intelligence, ces questions ouvrent un abîme de réflexion à la philosophie que Marcel Gauchet définissait justement comme la discipline (dans tous les sens du terme !) qui se substitue à la religion après le désenchantement.

Dans les Conditions de l’éducation (M.C.Blais, M.Gauchet, D.Ottavi, Stock 2008), il décrivait le « processus d’extériorisation » du savoir par « l’économie cognitive ». Alors que l’humanisme, comme qu’on le comprenne, visait une appropriation du savoir « par le dedans », la constitution progressive d’une « tête bien faite », l’économie cognitive, elle, cherche une disponibilité du savoir qui ne pose plus que des problèmes d’accès et non de transmission et d’intégration. Michel Serres avait depuis longtemps anticipé ce changement de paradigme pédagogique. Dans La rédemption du savoir (1997), où il annonce avec l’extension d’Internet « la plus grande révolution  pédagogique de l’histoire », il interroge :             « faut-il encore une "tête bien faite"? Peut-être "surfera" mieux "pied bien démerdard".             Voilà la définition de l'intelligence d'aujourd'hui. Celui qui courra le mieux avec ses   deux pieds ne sera pas forcément polytechnicien, agrégé de philosophie; ceux-là     auront la tête trop lourde pour se débrouiller là-dedans ».

Quant aux universitaires, congé leur était signifié sans ménagement puisqu’on révélait ouvertement à leur éventuel public que : « maintenant vous n'avez plus besoin d'eux. Le savoir est à votre disposition, voilà la différence ». En relisant ces lignes, je pense irrépressiblement à l’utilisation, qui va se généralisant, du GPS, lequel dispense de la lecture de cartes. Ce n’est pas seulement l’accès au savoir qui est assuré, sans besoin d’un intermédiaire, d’un passeur pour le rendre accessible (ce en quoi consiste précisément la pédagogie), mais avec lui, son utilisation décomplexée. Il y a beaucoup plus de technologie dans un boîtier GPS que dans une carte de l’IGN, mais, de surcroît, la carte ne parle pas d’elle-même, elle exige un décryptage, une lecture savante pour discerner courbes de niveau, viabilité des voies, décodage des signes de la légende. Rien de tel avec notre bijou technologique, n’importe qui pouvant, d’emblée, suivre les directives de la voix de synthèse qui vous dit : « dans 250 mètres, tournez à droite », et, au cas où vous ne sauriez pas lire votre compteur kilométrique, répète, au moment opportun : « tournez à droite ». Pour ces raisons, je ferais donc volontiers du GPS embarqué l’allégorie du « fonctionnement extrinsèque » propre à l’économie cognitive. Tout savoir se réduit finalement au mode d’emploi de la machine qui en livre l’accès (ainsi la « souris » de l’ordinateur a-t-elle relégué dans la préhistoire de l’informatique les petits génies de la connectique et du langage-machine pour assurer l’accès au word wide web à des millions d’utilisateurs dont la compétence n’excède généralement pas le double-click. Je ne me gausse pas, appartenant de fait à cette confrérie de démerdards ignares).

Mais, et ce sera mon apologue en guise de péroraison, on peut trouver une illustration mieux adaptée à notre petit monde de l’université que celle du GPS. C’est la prolifération de la technique sommaire du « copié-collé » dans maintes copies de partiels, et même, paraît-il, dans de nombreuses thèses de doctorat. J’y vois beaucoup moins une tentative frauduleuse qu’une intégration plus ou moins inconsciente de la nouvelle situation qui tend à faire admettre que la « recherche », consistant avant tout à se documenter, peut se trouver satisfaite dès lors qu’on a mis la main sur ce qu’on cherchait. Dans les termes mêmes de Michel Serres, l’étudiant qui vous fait part, en fac-similé, du succès de ses investigations, celui-là n’a-t-il pas la pensarde bien démerdarde ? Et qu’importe s’il oublie les guillemets et la référence, n’a-t-il pas trouvé l’accès du jeu de piste auquel se résume une bonne art de la recherche en sciences humaines ? On comprendrait alors pourquoi M.Gauchet identifie l’extériorisation technologique du savoir à un processus de désintellectualisation. (op.cit. p.85-6). La jugeotte[1] du petit malin débrouillard n’a, hélas, que peu de rapport avec l’ascèse du travail intellectuel, lequel relève du Logos, quand l’autre s’apparente à la vieille Métis.[2]

 

 



[1]  1845 jugeoteur « personne qui se plaît à juger de tout sans la compétence nécessaire », selon le TLFi (Trésor de la langue française informatisé).

 

[2]  Voir le très éclairant livre de  Marilia Dos Santos Amorim : Raconter, démontrer,... survivre : Formes de savoirs et de discours dans la culture contemporaine, Erès, 2007

 

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Published by Patrick G. Berthier - dans Séminaires Master 1
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voyance par mail 31/05/2016 15:03

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