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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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1 mars 2007 4 01 /03 /mars /2007 17:43

1ère séance (27/ 02 / 07)

Nous avons été, les uns et les autres, et moi tout particulièrement, très bavards durant cette séance inaugurale. Sans doute n’était-ce pas inutile puisque cela nous a permis de jauger un peu ce qui nous attend à vouloir nous frotter à cette difficile question de l’expérience. Il s’agit maintenant de réduire la focale pour préciser l’analyse de la notion. Je rappelle que nous partons de « l’expérience sociale » telle que Dubet la définit en s’écartant de la sociologie « classique », c’est-à-dire d’une conception fonctionnelle et moniste de la société.  En effet, comme j’ai eu l’occasion de le souligner, c’est à partir d’une décomposition, d’un éclatement du « système » social en logiques hétérogènes que l’expérience sociale prend sens, comme latitude, écart, tension entre ces logiques d’action. Afin de cerner ce que nous pourrions appeler la fin de la Société (au sens où Francis Fukuyama parle d’une « fin de l’Histoire »), je  propose ci dessous à votre réflexion la première partie de la conclusion de l’ouvrage de Dubet que je commenterai Mardi prochain.

Comme prévu, après cette incursion sociologique qui nous prendra toute la séance, et qui est destinée à poser le problème contemporain de la crise du Tout social d’où naît l’expérience comme concept pertinent, nous rétrograderons vers ce qui fera l’essentiel de notre étude, à savoir la philosophie pragmatique de John Dewey dans laquelle l’expérience joue un rôle absolument central, notamment pour tout ce qui concerne les conséquences pédagogiques du pragmatisme.

 

François Dubet, 1994, Sociologie de l’expérience, Seuil, pp.   253-256 :

« La tentative de construire une sociologie de l'expérience sociale repose sur le refus de la fausse équivalence de la société et du sujet. Par là, elle s'éloigne de la sociologie classique et de l'identification de l'acteur et du système autour d'un principe central, celui de l'inté­gration sociale, définissant à la fois l'un et l'autre comme les deux faces, subjective et objective, du même ensemble. L'abandon de cette image ne procède pas seulement d'une critique théorique, il vient surtout de l'épuisement de la représentation classique de la société telle qu'elle fut construite par la sociologie classique. La société n'est pas un système organisé autour d'un centre ; elle n'est ni un personnage ni une machine. Et si les individus sont tenus de gérer plusieurs logiques de l'action, c'est parce que la société n'est pas Une. Elle apparaît comme la juxtaposition d'une « commu­nauté », d'un « marché » et d'une « historicité ». Dans le registre de l'action, ce type d'ensemble dissocie une logique de l'intégra­tion, une logique stratégique dans un espace de concurrence et une logique de subjectivation issue de la tension entre une conception de la créativité et de la justice d'une part et des rapports de domination de l'autre. Un tel ensemble social décompose l'image classique des rôles, de l'action et de la subjectivité. C'est ce qui m'a conduit à parler d'expérience sociale. Tel fut l'argument principal de ce livre.

Mais par bien des aspects mon raisonnement reste proche de celui de la sociologie classique car il en accepte la question - comment concilier l'autonomie de l'acteur et le caractère « déterminé » de l'action ? - et refuse l'idée d'une séparation radicale de l'acteur et du système, comme s'il s'agissait de deux ordres de réalité différents. Il n'y a pas d'un côté l'acteur et de l'autre le système, mais une plu­ralité des rationalités de l'action renvoyant à une pluralité des sys­tèmes par le biais de mécanismes divers. Dans le registre de l'inté­gration, la causalité est celle d'un engendrement de l'action par la socialisation selon des modalités qui restent celles de la sociologie classique. L'action stratégique s'inscrit dans un autre type de sys­tème, celui qui résulte de la composition des intérêts concurrents. Enfin, la subjectivation reste socialement définie par une culture et, surtout, par la tension « dialectique » construite entre cette culture et des rapports de domination.

Dans cette perception de l'expérience sociale, le sujet se constitue dans la mesure où il est tenu de construire une action autonome et une identité propre en raison même de la pluralité des mécanismes qui l'enserrent et des épreuves qu'il affronte. Il est obligé d'opposer l'unité d'un Je à la diversité des logiques de son action. C'est ce qui peut engendrer un sentiment d'étrangeté de l'acteur au système, sen­timent qui n'implique pas que cette étrangeté soit « réelle », reposant sur deux « réalités » ontologiques différentes. Le sujet social est défini par un jeu de tensions, par un travail et non par un être. La dif­ficulté de ce raisonnement tient à ce qu'il n'est pas « substantialiste » car chaque objet social relève tour à tour des trois logiques de l'action; il ne renvoie jamais au monde homogène d'une action « pure ». Ainsi, les valeurs sont à la fois des ressources idéologiques, des modalités d'intégration et de contrôle et des appels à une sub­jectivité « non sociale » bien que socialement définie. Il en est de même pour les rapports sociaux, qui sont simultanément des rela­tions d'intégration, des relations de concurrence et des rapports de domination limitant l'autonomie des individus et des groupes. De ce point de vue, chaque individu ou chaque mouvement social affronte des problèmes identiques, ceux de la combinaison dans une expé­rience de plusieurs logiques de l'action.

L'expérience sociale n'est pas définie par la seule tension et par la seule opposition de la communauté et du marché. Cette image, au demeurant fort « classique », a l'avantage de mettre en présence des catégories historiques « simples » et « réalistes » : les nations et le capitalisme international, les communautés et la société de masse, les relations face à face et la bureaucratie, la religion et la rationalité... Cependant, cette représentation n'est pas suffisante car dans cette seule dualité rien ne permettrait alors aux individus et aux groupes de surmonter une coupure qui, dans le fond, ne serait qu'une version parmi d'autres des deux types de solidarité durkheimiens, de « la communauté » et de « la société » et de bien d'autres couples conceptuels encore... Elle finit toujours par oppo­ser la nature à l'Histoire.

L'expérience sociale est construite à partir d'un principe de sub­jectivation. La difficulté vient aujourd'hui de ce que ce principe n'en appelle plus à aucune transcendance, à aucun règne non social : la réconciliation de l'expérience ne se réalise pas autour de Dieu, de la Raison, de l'Histoire, d'une valeur, d'une norme ou d'un mouve­ment social susceptibles de dépasser le déchirement de la société et de l'expérience individuelle. Aujourd'hui, la définition culturelle du sujet est celle de l'« individu » et, pour reprendre le mot de Taylor, de son « authenticité ». Mais la notion d'individu est fort ambi­guë, car elle désigne à la fois l'individualisme « narcissique » de la société de masse et l'individualisme « égoïste » de l'utilitarisme ; figures d'un acteur réduit, dans un cas comme dans l'autre, aux caté­gories du marché. L'ambiguïté du mot « individu » vient aussi de ce qu'il n'évoque plus rien de la transcendance d'un individu « hors du monde ». Il est parfaitement immanent, donné dans ses émotions, ses sentiments, son indignation, sa souffrance, sa distance et son engagement.

Mais c'est pourtant à partir de là que se construisent une capacité critique et une volonté de réunifier une expérience dont le sens ne va pas ou ne va plus de soi. L'individu devient un sujet autonome dans la distance et dans le conflit. Dans la distance d'abord, sur laquelle nous avons insisté à travers les thèmes de la critique, du dégage­ment, de la capacité d'analyse et d'explication mobilisée par les acteurs qui refusent d'être réduits aux catégories de l'intérêt et à celles de l'intégration. L'individu devient sujet par le biais de la dis­sidence par laquelle il construit son autonomie. Cette activité est particulièrement nette dans les cas de domination extrêmes, quand les individus se replient et résistent ou quand ils souffrent de ne pou voir maîtriser leur vie. Leur destruction et leur malheur prouvent au moins qu'ils ne se réduisent pas à ce que l'intégration et la domina­tion attendent d'eux. Dans cette perspective, les problèmes sociaux ne se ramènent ni à l'anomie ni à l'exclusion, mais à la destruction de la capacité d'être sujet. Mais c'est surtout par le conflit que l'acteur devient sujet, quand il s'oppose à la domination qui fait obs­tacle à son autonomie et à son « authenticité », quand il oppose son individualité au « système ». C'est ce qui doit nous inviter à retrou­ver le thème de l'aliénation. A travers les quelques cas que j'ai évo­qués dans ce livre, la domination se manifeste comme la destruc­tion de l'expérience. Les individus et les groupes dominés sont dépossédés de la capacité d'unifier leur expérience et de lui donner un sens autonome. Le travail par lequel ils parviennent à recons­truire leur expérience est beaucoup plus lourd et difficile que celui des dominants, qui bénéficient d'emblée de ressources culturelles et sociales leur permettant d'être des acteurs. Le cas de l'école est à cet égard exemplaire : non seulement les plus faibles sont exclus, mais ils sont « détruits », ils ne parviennent pas à comprendre ce qui leur arrive. Si ce thème nous rapproche de celui du conflit comme moment de la subjectivation, il nous éloigne par contre de l'image historique des mouvements sociaux. En effet, de même que l'unité de l'action s'est perdue, l'unité des mouvements sociaux ne semble plus possible en dehors du travail politique qui, dans l'événement, assemble les significations d'une lutte. Pour le reste, les mouve­ments de dominés sont soit unidimensionnels, soit décomposés ; ils n'acquièrent d'unité et de cohérence que par un travail politique et militant capable de combiner des significations et de les hiérarchiser. »

 

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Published by Patrick G. Berthier - dans Séminaires Master 1
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voyance par mail 05/09/2016 16:22

Article de très bonne qualité, tout comme le blog.

voyance gratuite mail 04/08/2016 09:47

Très beau blog, merci pour les détails sur les prises de vue, ça va me faire progresser.