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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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22 mars 2007 4 22 /03 /mars /2007 11:50

4e Séance

20 03 07

 

John Dewey : Le Discours de la Méthode.

 

 

Je voudrais aujourd’hui dévoiler les enjeux méthodologiques du pragmatisme de Dewey. Jean Pierre Cometti a entrepris la traduction des œuvres complètes du philosophe américain aux éditions Farrago. Leur publication est en cours et trois volumes ont déjà paru, mais un des textes décisifs sur les procédures de l’acte philosophique demeure toujours inédit en Français. Il s’agit d’Experience & Nature de 1925, augmenté en 1929 d’un chapitre méthodologique introductif qui retiendra ici notre attention : Experience & Philosophic Method.

Plaçant sa philosophie sous la bannière de l’empirisme, Dewey la baptise naturalistic humanism, avec la claire conscience de proposer là  quelque chose comme un « cercle carré ».

Dénonçant les kantiens qui prétendent « transcender » la nature (« so something non-natural by way of reason or intuition is introduced, something supra-empirical », ainsi quelque chose de non-naturel, par le truchement de la raison ou de l’intuition est introduit, quelque chose de supra-empirique), Dewey veut tenter l’harmonisation de ce couple d’opposés irréductibles : l’expérience & la nature.

La méthode s’inspirera donc des sciences de la nature pour qui la théorie « is attached at both ends to the pillars of observed subject-matter. » (la théorie est attachée par les deux bouts aux piliers de l’objet observé). L’élaboration théorique fait pont entre l’observation originaire et sa reprise dans la vérification. On remarquera que l’expression usuelle subject-matter réfère à un existant qui n’est déjà plus, pour le sens commun, un simple objet, une chose plus ou moins inerte sous le regard de la perception, mais une entité thématisée. Subject-matter dans l’acception courante désigne à la fois le contenu (d’une lettre), le sujet (d’un livre), et l’objet (d’un litige ou d’un contrat).

« Natural sciences not only draw their materials from primary experience, but they refer it back again for test ». Les sciences naturelles ne tirent pas seulement leurs matériaux de l’expérience première, mais s’y réfèrent à nouveau pour les tester. (p.4)

Stricto sensu donc, du point de vue des sciences naturelles, l’expérience « is something that occurs only under highly specialized conditions…” l’expérience n’a lieu que dans des conditions hautement spécialisées. « There is no evidence that experience occurs everywhere and everywhen”. L’expérience n’advient pas n’importe où ni n’importe quand.

Ce qui est une façon liminaire de congédier toutes les formes naturelles d’expériences existentielles, si l’on entend par là le simple agir-pâtir d’un organisme dans son environnement naturel ( l’expérience requiert « a specialized environment »).

On pourrait voir ici la trace d’un hiatus entre l’expérience ordinaire et l’expérimentation, hiatus qui viendrait contrarier le principe de la continuité de l’expérience, Dewey ne perdant jamais une occasion d’affirmer la parenté de l’expérience commune avec l’expérience scientifique. En fait, je crois que Dewey tente là de pointer le recouvrement de l’expérience primitive par la culture rationaliste des sociétés occidentales qui relèvent d’un « environnement spécialisé ». Il y a là incontestablement une difficulté dans le fait d’avoir à retrouver, à défouir le soubassement originel de ce qui est éprouvé et mis à l’épreuve dans et par l’expérience. On doit donc rappeler, afin que la vie ne cesse d’innerver le processus, que :

« It is not experience which is experienced, but nature…”, ce n’est pas le dispositif qui est soumis à l’expérience, mais la nature. « Things interacting in certain ways are experienced ; they are what is experienced…” Ce sont les choses dans leur interaction qui sont expérimentées. Elles sont ce qui est expérimenté. « Linked in certain other ways with an other natural object –the human organism – they are how things are experienced as well.” Dans leur relation à l’organisme humain, elles sont aussi la modalité même de l’expérience.

L’expérience groupe le quoi et le comment (le what et le how), ce qui est expérimenté (expériencié, si l’on accepte de translittérer le verbe anglais dans un néologisme français) et la façon dont çà l’est, qui sont la face objectale et la face subjective du même processus.

 Aussi la Gross experience, l’experience brute ( au sens où Merleau-Ponty  parle de “l’énigme du monde brut”) est-elle une totalité primitive dans laquelle ce qui est éprouvé reste indissociable des modalités de sa saisie. Ce qui résout le problème des philosophies non empiriques : « how an outer world can affect an inner mind », comment le monde extérieur peut-il affecter l’intériorité de la conscience.

Dewey insiste sur la nécessaire « connection  of these scientific objects with the affairs of primary experience » car « when objects are isolated from the experience through which they are reached and in which they function, experience itself becomes reduced to the mere process of experiencing… We get the absurdity of an experiencing which experiences only itself, states and processes of consciousness, instead of the things of nature”, lorsque les objets sont isolés de l’expérience par laquelle on les atteint, l’expérience elle-même se réduit aux pures et simples procédures de l’expérimentation …On obtient alors l’absurdité d’une expérience qui n’expérimente qu’elle-même, des états et processus de conscience au lieu des choses de la nature. ( p.11)

La conception prévalente de l’expérience depuis la revolution scientifique du XVII° oppose la “subjective private consciousness », la conscience subjective privée, à la nature conçue comme l’ensemble des objets physiques. Cette partition est responsable du sentiment que « nature » et « expérience » désignent des choses qui n’ont rien de commun (“…is responsible for the feeling that… “nature” and “experience” are names for things which have nothing to do with each other”). On voit que ce début de XX° siècle est travaillé par l’accélération impressionnante des progrès scientifiques qui s’arrachent irrépressiblement de « l’expérience vivante individuelle ». L’expérimentation semble ne plus vraiment adhérer au Lebenswelt, au monde la vie, et c’est bien cet affranchissement en forme de rupture que décrit longuement Husserl, pour le déplorer, dans son dernier ouvrage : La crise des sciences européennes. Se joue là un drame héroïque, celui de la puissance d’une expérimentation scientifique prenant définitivement ses distances avec l’expérience ordinaire. Les objets de la science cessent d’être les choses de la vie. Comme Husserl, Dewey cherche à réunir ce que son siècle s’emploie à dissocier.

Mais si l’expérimentation s’abstrait de la nature et de la vie, l’expérience naturelle conduit elle, dans l’évidence de sa réception, au préjugé, à l’illusion produite par le point de vue situé :

Les choses de l’expérience primitive sont si saisissantes et si captivante que nous inclinons à les accepter telles qu’elles sont – la Terre plate, la marche du soleil et son coucher derrière la Terre (“The things of primary experience are so arresting and engrossing that we tend to accept them just as they are –the flat earth, the march of the sun and its sinking under the earth.”  p.14).

On notera que engrossing (captivant, accaparant, absorbant) vient redoubler la qualification de l’expérience brute (Gross experience). Ce qui est primordialement vécu dans l’expérience vivante impose des représentations naïves presque indépassables, tant le comment adhère au quoi. C’est la raison pour laquelle le risque de décrochage de « la vie avec la pensée » (en l’occurrence scientifique) avec les affaires ordinaires de la vie courante, s’avère quasiment inévitable.

La connaissance scientifique semble alors cumuler ses prodigieux succès dans une sorte de monde à part, sans relation avec le monde de la vie. Mais justement, pour Dewey, l’expérience n’est pas une affaire restrictivement cognitive.

“What is really “in” experience extends much further than that which at any time is known”. Ce qui est vraiment “dans”  l’expérience s’étend bien au-delà de ce qui en est connu. (p.20).

Aussi, l’expérience réduite à l’expérimentation pousse-t-elle à un penchant intellectualiste qui fait rimer expérience avec connaissance (“By “intellectualism” … is meant the theory that all experiencing is a mode of knowing)

Or cette tendance procède du déni de l’expérience primordiale par laquelle « les choses sont des objets traités, utilisés, agis, appréciés et endurés, bien plus que des choses à connaître. Ce sont des choses d’avoir avant d’être des choses de savoir » ( « intellectualism goes contrary to the facts of what is primarily experienced. For things are objects to be treated, used, acted upon and with, enjoyed an endured, even more than things to be known. They are things had before they are things cognized.” p.21).

La dernière phrase et son solécisme doit retenir notre attention dans la mesure où Dewey ne cesse d’insister sur le caractère secondairement cognitif de l’expérience, ce qui aura naturellement les conséquences les plus importantes sur sa conception de l’apprentissage. Si l’avoir précède et excède le  savoir, c’est tout simplement parce que ce dernier résulte d’une réduction du précédent. « Things had », des choses que l’on a, au sens d’avoir sous la main, mais aussi au sens d’avoir mal ou d’avoir peur, puisque l’avoir de l’expérience première ne sépare pas le what du how, la chose de son appréhension. Je n’y insiste pas parce que la question est des plus difficile et qu’il nous faut avancer, mais il me semble que lorsque Dewey parle d’avoir des choses dans l’expérience, c’est à peu près aussi puissant et énigmatique que lorsqu’Aristote définit l’humain comme « le vivant ayant le langage » (ζωον λογον εχον). Giorgio Agamben l’avait souligné (je crois dans Enfance et histoire), tout le problème consiste à comprendre ce que veut dire « avoir le langage » car enfin on n’a pas le langage en tête comme on a des sous dans sa poche. De même, que signifie avoir quelque chose dans l’expérience qu’on en a ? (s’il était permis de s’exprimer ainsi, mais la parlure philosophique jargonne et barbarise volontiers dès qu’elle interroge au-delà du sens commun). Avoir affaire à, avoir peur de, avoir pitié de… C’est probablement de ce genre d’avoir qu’il s’agit ici. D’autant plus en anglais : have a chance (avoir l’occasion), have a bias (être partial), have a bath (prendre un bain)… Dans tous ces cas, on n’a pas quelque chose au sens de détenir, de posséder quelque chose, mais le sujet est lui-même dans cet avoir, comme quand j’ai réussi ou quand j’ai chaud. Avoir dit l’indissociabilité de l’être et de l’avoir dans l’expérience entendue comme Erlebnis, expérience vécue. (Sur la question aussi décisive que délicate de l’avoir, je vous renvoie à un autre texte d’Agamben :  Ce qui reste d’Auschwitz, Payot, 1999, dans lequel le philosophe italien revient sur la formule d’Aristote : « Dans cette définition, la tradition métaphysique a autant interrogé le vivant que le logos ; mais ce qui est resté impensé, c’est l’ekhon, la modalité de cet ‘’avoir’’. Comment un vivant peut-il avoir le langage ? », p.140 sq.)

L’expérience vécue prodigue un « donné ». On « a » quelque chose. Vivre une expérience c’est avoir quelque chose a « expériencier ».

Expérience vécue que l’expérimentation va découper et réduire par ce que Dewey dénonce comme l’erreur de la focalisation sélective (Fallacy of selected emphasis).

« L’expérience brute est embrouillée et saturée de complexité ; aussi la philosophie s’empresse-t-elle de s’en détourner en en extrayant quelque chose de suffisamment simple à quoi l’esprit puisse se fier » (“Gross experience is loaded with the tangled and complex ; hence philosophy hurries away from it to search out something so simple that the mind can rest trustfully in it… » p.26)

Sont visées ici les « Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m'avaient donné occasion de m'imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s'entresuivent en même façon … » héritées de Descartes.

La géométrie et les mathématiques en général ont pour objets des abstractions, des « idéalités » et non des objets naturels. On voit que Dewey nie qu’il puisse y avoir, en toute rigueur, des « expériences de pensée », de pure pensée. Pensée pure que, par un exécrable jeu de mots, j’aimerais qualifier de désaffectée (privée d’affect). L’expérience la plus éthérée ne peut s’exempter des modalités affectives dans lesquelles elle est produite. Ce qui distingue la pensée de la computation. Sans doute ne sommes nous pas loin ici des analyses d’Antonio Damazio, dont l’ouvrage qui l’a fait connaître ne s’intitule pas pour rien : L’erreur de Descartes.

L’expérience est toujours liée à la vie, dans l’acception bio-organique du terme. Il ne saurait y avoir une « vie avec la pensée » qui ne soit pas le prolongement de la vie tout court, seule réelle. Les essences mathématiques platoniciennes représentent l’exemple type de la philosophic fallacy, de l’erreur philosophique. Le nombre ne peut être séparé de ce qui est par lui dénombré. Pas de how sans what et réciproquement.

Dès qu’on rencontre les grands termes génériques comme « permanence », « totalité », « ordre », tous ceux qui ressortissent à une « essence », on peut suspecter qu’une opération simplicatrice artificielle a eu lieu («  Permanence, real essence, totality, order, unity, rationality… When we find such terms used to describe the foundations and proper conclusion of a philosophic system, there is ground for suspecting that an artificial simplication of existence has been performed.”p.28).

Sélection et simplification sont donc les causes directes de la philosophic fallacy. L’expérience n’est pas sécable, et, notamment, le cognitif n’est pas détachable de l’existentiel. Thème dont on sait qu’il sera repris, entre autre par l’existentialisme sartrien avec son célèbre : « l’existence précède l’essence », qui est une façon d’affirmer qu’il y a d’abord et avant tout de la vie et que la connaissance, l’identification cognitive n’en est qu’une détermination seconde et dépendante.

L’erreur philosophique consiste essentiellement à convertir une fonction en entité (« Conversion of eventual functions into antecedent existence : a conversion that may be said to be the  philosophic fallacy…”p.29).

Non pas que la nécessaire « simplification » que la démarche scientifique entreprend soit néfaste en soi, mais l’oubli des conditions et des raisons dans et pour lesquelles elle a été produite conduit à créer des êtres de fiction et surtout à confondre le territoire et sa représentation cartographique.

Cette critique de la selection-simplification (selective simplification) se retrouve dans l’antihumanisme euro-continental des années 70-80 (Foucault, Althusser…) et de façon très marquée dans La Méthode d’Edgar Morin et sa théorie de la complexité.

A sa source, on trouve ce qui constitue aux yeux de Dewey l’erreur cardinale des approches non-empiriques : la séparation de l’objet et du sujet, du what et du how, des traits objectivables de l’objet de ses qualités d’affect.            

 Autrement dit, l’objectivation de l’objet en soi refoule son mode d’appréhension, ce pour quoi il est expérimenté. Un objet dépouillé du mode par lequel il affecte le sujet est un objet mort, indifférent. L’objet perd alors son caractère existentiel. Toute expérience est mue par un purpose, un but, une intention qui fait agir. La connaissance pure, objective, serait stérile parce que la connaissance est toujours celle d’un sujet dans le monde et non hors de lui (critique du sujet transcendantal  a priori, en surplomb, extérieur à la causalité naturelle).

Le pragmatisme signerait alors la fin de la vita contemplativa, de la connaissance pure et désintéressée, d’une science comme découverte et explication du monde tel qu’il est en lui-même, pour avaliser une expérimentation intentionnelle visant une action, un pouvoir de transformation.

 

La méthode empirique consiste clairement à emprunter le modèle des sciences naturelles. Dewey montre que celui-ci est par définition anti-dogmatique puisque lorsque le fait vient contrarier la théorie, il prend le pas sur elle. Plutôt reconsidérer les prémisses de la théorie plutôt que la réalité de ce que l’expérience met à jour.

Les empiristes ne cherchent nullement à évincer ce qui dans l’expérience vient contrarier la théorie, ce que les philosophes font souvent. Cette prévalence de l’objet sur l’idée leur permet de ne pas pétrifier la science en se coupant des nouveaux problèmes que l’expérience charrie. (je synthétise et tronque ici ce passage de la page 35 :  “Not for a moment did they think of explaining away the features of an object in gross experience because it was not in logical harmony with theory – as philosophers have so often done. Had they done so, they would have stultified science and shut themselves off from new problems and new findings in subject-matter. In short, the material of refined scientific method is continuous with that of the actual world as it is concretely experienced”.)

Ce que Dewey ne voit pas, ou refuse de voir, c’est que le dogmatisme a précisément pour mission de ne pas rencontrer de nouveau problème ! Il s’agit justement de « se fermer » à l’inédit, au perturbant, à l’aléa. Les systèmes philosophiques n’ont cessé d’enclore dans un ordre le Tout du monde, et donc de le fixer, d’en rendre raison, une fois pour toutes. L’ordre immuable, tel est l’objet de la philosophie antique et classique, c’est-à-dire jusqu’à l’épuisement des grands systèmes jusqu’à Hegel et aux hégéliens dont Marx.

 Dewey vient tout bonnement rappeler avec force qu’ « il y a plus de choses au ciel et sur la terre que dans toute la philosophie » (Shakespeare, Hamlet). La théorie n’est jamais rien d’autre que le produit d’une expérience sélective-réductive (simplifiante), dès lors, elle ne peut que rencontrer l’expérience suivante qui permettra le retour de la richesse du réel, c’est-à-dire la subversion de la simplification antérieure. La théorie est en « réajustement » continuel, à l’instar de nos villes toujours en travaux où de nouvelles rues sont percées, d’anciens quartiers rasés, de nouveaux immeubles construits…etc. D’une expérience, on ne tire jamais une conception définitive, car la valeur de la connaissance ainsi produite doit toujours retourner à l’administration de la preuve. La théorie vient de l’expérience et y retourne, souvent avec le démenti qu’elle lui inflige. La méthode empirique est ainsi à elle-même le moteur de la contestation des « vérités » qu’elle met au jour.

La méthode empirique, que William James voulait « radicale », n’introduira pas à une étude de la philosophie, pour elle-même, mais « à une étude, par les moyens de la philosophie, de l’expérience vécue » (« it will not be a study of philosophy but a study, by means of philosophy, of life-experience. »)

Dans cette perspective, une difficulté se présente alors, car l’expérience primordiale, l’expérience originaire est toujours-déjà recouverte, dans sa spontanéité même, par les strates culturelles dans lesquelles elle éclôt. Gross expérience : “brute”, à proprement parler, l’expérience ne l’est jamais. Jamais elle ne peut surgir dans un vacuum qui aurait fait au préalable table rase des sédiments du passé. Le pragmatisme, qui prétendait ne s’attacher qu’aux conséquences, en faisant l’économie de l’antécédence, reconnaît ici le legs historique irréductible sur le fond duquel l’expérience, dans toute son actualité, s’arrache. (« But this experience is already overlaid and saturated with the products of the reflection of past-generations and by-gone ages”).

Ce limon historico-culturel dont se nourrit l’expérience constitue ce que Dewey appelle un prejudice. Le terme me paraît particulièrement bien choisi puisqu’il signifie aussi bien « préjugé » que « préjudice ».  Ce revêtement antécédent fait donc du tort aux possibilités d’ouverture que fraie l’actualité de l’expérience, orientée elle, vers ses conséquences.

La philosophie empirique tentera donc de procéder au strip-tease en règle de ces oripeaux  en lesquels l’expérience est engoncée. (            “An empirical philosophy is in any case a kind of intellectual disrobing”. p.37”).  Il s’agit donc de se dévêtir (disrobing), de se dépouiller de ce qui revêt et oblitère l’expérience primitive. Dewey ne renoue-t-il pas là avec un des gestes les plus fondamentaux de toute la philosophie moderne et qui s’exprime dans la rupture radicale d’une volonté de recommencement absolu. Je pense en l’occurrence à l’exemple cartésien de La recherche de la vérité par la lumière naturelle, texte d’une très grande violence intellectuelle dans lequel Descartes compare les progrès de l’apprentissage de la pensée à la peinture d’un tableau qui serait commencé non par nous, mais par ceux qui nous ont précédés et instruits, et que nous serions astreints à continuer et modifier, alors que mieux vaudrait tout effacer une bonne fois pour toute « et commencer enfin à penser sérieusement par soi-seul » (je cite de mémoire). On sait que Husserl reprendra dans ses Méditations cartésiennes cette passion de la refondation, qu’on trouve d’ailleurs, sous la forme de la tabula rasa, un peu partout en philosophie.

Geste magnifique, héroïque des grands aventuriers de la pensée quittant crânement les rivages familiers des idées reçues pour la pensée hauturière ; geste sublime mais impossible. On ne peut être le contemporain de son propre commencement. Pour pasticher le Beckett de L’Innommable, çà a déjà commencé quand vous vous apprêtez à commencer. Autrement dit, toute naïveté comprise comme neuve nativité, radicale pureté du commencement, aube du monde, expire dans un vœu utopique. Dewey en prend acte : personne ne peut recouvrer la naïveté primitive (« We cannot achieve recovery of primitive naïveté.”). Naïveté qui figure l’antithèse du prejudice, l’absence d’habitus. Pas de naïveté primitive possible, mais peut-être une naïveté seconde, construite, quelque chose comme une naïveté naturelle culturellement élaborée. (« But there is attainable a cultivated naïveté…one that can be acquired only through the discipline of severe thought.”). Déconstruction culturelle qui permettrait de se dévêtir, de se départir de ce dont l’expérience primitive est toujours-déjà recouverte. La proximité du propos avec celui de la Phénoménologie me paraît ici patent, aussi n’est-ce pas sans raison, en dépit des cris d’orfraie que ce rapprochement à fait pousser à certains, que Richard Rorty a pu enrôler Martin Heidegger sur la liste succincte du pragmatisme.

Dénuder l’expérience commune, la défroquer du préjugé qui lui porte préjudice, tel est donc l’ambition de la méthode empirique, par opposition à la posture transcendantale, véritable étouffoir de l’autonomie, et même de toute joie, Joie à entendre au sens spinoziste d’accroissement de la puissance d’agir :            

“The transcendental philosopher has probably done more than the professed sensualist & materialist to obscure the potentialities of daily experience for joy & for self-regulation”. p.39).

 

Je vous laisse pour finir sur une citation du début du chapitre 2 intitulé sobrement Existence :

 

“Man finds himself living in an aleatory world ; his existence involves, to put it baldly, a gamble …The world is a scene of risk.” p.41

L’homme se voit vivre dans un monde d’aléas ; son existence implique, pour le dire abruptement, un pari…Le monde est une arène de risque.


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Published by Patrick G. Berthier - dans Séminaires Master 1
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commentaires

voyance gratuite par mail 04/08/2016 09:46

Félicitation pour votre superbe site ! Bravo et bonne continuation !