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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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29 mars 2007 4 29 /03 /mars /2007 10:29

5eme séance

27 03 07

L’EVOLUTION PERMANENTE

 

 

Je poursuis l’exploration de Experience & Nature.

 

Commençons par un rappel afin de bien situer la perspective dans laquelle, philosophiquement, Dewey se place. Considérons les assertions des pages 42 & 67 selon lesquelles :

 

-         Les états d’âmes, les « humeurs » et sentiments ne sont pas des productions sui generis du sujet, mais des « fonctions de l’environnement » (« La peur est une fonction de l’environnement. L’homme a peur parce que le monde est périlleux »).

 

-         De même, l’intelligence, dans son acception la plus générale, n’excède pas cette fonction (« penser n’est pas une activité d’une autre espèce que l’utilisation des matériaux et énergies naturelles »).

 

-         L’activité rationnelle ne circonscrit aucun domaine séparé des autres activités naturelles (« d’aucune façon il n’y a de saut hors de l’enceinte des objets empiriques naturels et de leur relations »).

 

Ces quelques notations suffisent à définir une orientation qui combine un utilitarisme intellectuel et un naturalisme évolutionniste. Deux composantes de l’empirisme pragmatique essentiels pour comprendre une philosophie de l’éducation qui se finalisera dans un acte de penser auto-alimenté ( le célèbre « apprendre à apprendre »), à la fois aboutissement et relance des expériences.

 

Le sujet  et sa propriété.

 

L’expérience, Dewey n’aura cessé de le répéter est toujours individuelle, l’expérience vivante de quelqu’un, selon les termes de la fin de Experience & Education.

 

En quel sens Dewey est-il « individualiste »?

 

Comment cet individualisme s’insère-t-il dans la problématique d’ensemble du naturalisme évolutionniste du philosophe américain ?

 

C’est à ces deux questions que je voudrais répondre aujourd’hui, sans les sérier mais en les mêlant au gré des citations d’Experience & Nature

 

Notons pour commencer que Dewey n’aborde la question si importante pour l’éducation moderne de la subjectivité qu’au sixième chapitre, après deux cent pages  consacrés presque exclusivement à l’idée de Nature, mode d’exposition qui dit assez clairement que la conscience, l’esprit humain ne représente pas le vis-à-vis de la nature, qu’il n’y a pas une science de l’homme qui ferait pendant, dans une dualité symétrique, à la science de la nature, mais bien que l’esprit, produit naturel, est enchâssé dans l’ordre naturel.

 

Cet enchâssement me paraît magistralement exposé dans un passage imagé de la page 231 que je propose ici en traduction (il m’a semblé que l’énoncé original systématiquement reproduit en regard de la traduction, souvent synthétique, personnelle et ad hoc, que j’en donne, si il contente la curiosité de celles et ceux que la lecture de l’anglais ne rebute pas, alourdit la présentation pour les autres. Aussi, afin de ne léser personne, retrancherai-je désormais de mon exposé le texte original qu’on pourra retrouver reporté en supplément avec la pagination.)

 

            « Comme nous l’avons remarqué…on peut difficilement utiliser le terme « expérience » sans qu’une critique s’élève pour demander : « l’expérience de qui ?» …Ce qui implique que l’expérience, de par sa nature même, soit propriété de quelqu’un ; et que cette propriété soit de telle sorte que tout ce qui concerne l’expérience soit dotée d’une qualité particulière et privée. Cette implication est aussi absurde qu’il le serait de déduire du fait que les habitations sont ordinairement la propriété de quelqu’un, la mienne ou la vôtre, que ce titre de possession pénètre les caractéristiques d’être une maison et que rien d’intelligible ne puisse se dire en dehors de cette appropriation. Il est pourtant évident qu’une propriété ne peut être habitée que lorsqu’elle a une existence et des propriétés indépendantes du fait d’être la propriété de quelqu’un. La qualité d’appartenir à quelqu’un n’est pas une trappe par laquelle toutes les propriétés indépendantes et les relations disparaîtraient pour être digérées par l’ego. Elle s’inscrit en sus et marque l’avènement d’une nouvelle relation, en conséquence de quoi l’habitation, l’habitation commune, ordinaire, acquiert de nouvelles propriétés. Elle est sujette à l’impôt ; le propriétaire a droit d’expulsion ; il jouit de certains privilèges et est également soumis aux charges et responsabilités afférentes.

 

            Remplacez  « habitation » par « expérience », et aucun mot n’est à changer ».

 

Pourquoi ne pas céder à la proposition qui nous est faîtes ?

 

La chose est d’autant plus intéressante qu’on peut jouer en Français sur le mot propriété : posséder une propriété (habitation), avoir telle ou telle propriété (pour un objet). Une maison peut ainsi avoir un propriétaire et avoir des propriétés sans aucun rapport avec ce propriétaire (avoir un toit en ardoise ou des fenêtres sur cour). C’est très exactement ce dont il s’agit. Nous sommes renvoyés à la problématique de l’avoir dont il était question la fois dernière. Avoir une expérience, ce n’est pas être propriétaire des propriétés de cette expérience. On a une expérience qui a des propriétés, ce qui fait du premier avoir quelque chose de second, de non spécifique. On est ainsi propriétaire de quelque chose qu’on n’a pas en propre, mais dont on est le détenteur et l’occupant. On a quelque chose qu’on n’est pas. On voit la distinction entre une propriété propriétaire (posséder quelque chose extérieur à soi), une propriété caractéristique distinctive (être tel ou tel par essence) et propriété fonctionnelle (avoir telle ou telle propriété). Avoir le langage ou avoir une expérience, ce n’est pas la même chose qu’avoir des ailes pour un oiseau. Propriété inhérente et modalité relationnelle.

 

L’apologue analogique du propriétaire de la maison vient clarifier la distinction opérée p.220, entre « un moi corporel ou psychique muni d’une pensée et une pensée assimilée à l’individualité » (la phrase anglaise oppose with à as, avec et comme, un moi « avec » l’instrument de la pensée à un moi indissociable de « sa » pensée). L’esprit, la conscience, n’est pas une entité individuelle, mais quelque chose que quelqu’un a. L’individu n’est pas un escargot solidaire de sa coquille, il n’est pas sa conscience. Il la détient, bien plus d’ailleurs comme gérant que comme propriétaire (puisque « owner », propriétaire ou tenancier, permet ce glissement.)

 

L’expérience, toujours individuelle, n’est pas quelque chose que l’individu aurait en propre et qui le constituerait en entité singulière extra-naturelle. Il faudrait parler d’individualisation de l’expérience dans la mesure où c’est l’expérience qui façonne l’individu et non celui-ci, substance première et inaltérable, qui expérimenterait dans un second temps le monde comme Livingstone explorait l’Afrique.

 

La maison précède son appropriation. Il y a, dans l’environnement, des choses déjà existantes que l’organisme peut s’approprier, intégrer et modifier par l’usage qu’il en fait, processus qui définit exactement l’expérience. Mais appropriation toute relative puisque les propriétés de la chose ne sont qu’utilisées par son propriétaire. Je peux bien me nourrir de la chair des animaux chassés, mais pas acquérir de ce fait la vélocité du cerf ou la force de l’ours comme le croyaient chamans et animistes. S’approprier quelque chose ce n’est pas faire siennes les propriétés de cette chose mais seulement les utiliser. Peut-on aller jusqu’à penser que Dewey déconstruit, dans les pages qui nous retiennent, la notion même de « propre », en réduisant la propriété à l’acquisition ? Je le crois. Il brise le noyau dur, le noyau syntaxique de la métaphysique qui traduit le couple Sujet-Prédicat en Substance-Attribut, attribut compris comme le propre, privé et exclusif, de la substance. Je ne suis pas ce que j’utilise. Et paradoxalement, je ne suis (presque) rien hors de cette utilisation.

 

Sur ces distinctions conceptuelles entre propriété, appropriation et appartenance, voyons la page 234 :

 

 « Il n’y a rien dans la nature qui appartiennent absolument et exclusivement à quelque chose d’autre… La science moderne a libéré les événement physiques de la domination des notions d’appartenance intrinsèque, mais elle en a retenu l’idée avec une extrême vigueur dans le cas des événements psychiques. L’élimination de la catégorie (d’identité, d’essence) de la Physique et sa rétention en Psychologie a fourni une apparente base scientifique pour la division entre la Psychologie et la Physique, et ce faisant, pour l’égotisme de la philosophie moderne. L’essentiel de ce subjectivisme n’est que le constat  des conséquences logiques  de la doctrine prônée par la « science » psychologique de la possession monopoliste des phénomènes mentaux par un moi (self)… »

 

            Les guillemets mis à la science pour designer la psychologie disent assez l’échec de l’entreprise. Il n’y a de science que de la nature. La division entre science de l’esprit et science physique est d’apparence. Les phénomènes mentaux sont des évènements naturels, l’individu est simplement leur suppôt. Il n’est nullement défini par eux comme s’il s’agissait de ses attributs propres. Il les a, c’est tout. Le fait qu’il les ait à disposition, sous la main comme dirait Heidegger (Zuhande), n’y change rien. (J’évoque ici Heidegger parce qu’il me semble qu’il faudrait aller voir dans Sein und Zeit les passages où il traite de ce que F.Vezin traduit par l’util, et qui me semblent proches, y compris dans le temps, de l’analyse de Dewey).

 

Cette conception d’une tenure psychique, d’un sujet tenancier, régisseur, gérant de sa propre « mentalité », permet à Dewey de développer une pédagogie du changement, de l’adaptation, de l’évolution permanente. Nous ne sommes rien de stable, de définitif puisque nous sommes propriétaires de biens définis par autre chose que d’être notre propriété.

 

De Descartes aux Lumières, le bon sens, la « lumières naturelle », l’entendement, la raison, quel que soit le nom qu’on donne à ce que Dewey appelle « mind », il désignait un potentiel universel qu’aucun philosophe ne s’était risqué à privatiser. Mais le romantisme a transfiguré l’individuel en privé, le singulier en unique, et substantialisé le fonctionnel, faisant du « cher moi » du petit ego dont Kant se gaussait, un héros de l’originalité :

 

En concevant le moi comme individu unique et incomparable, le romantisme « a créé un égotisme somnambule arraché à la réalité factuelle de la subjectivité ». (p.243)

 

USAGES du SELF

 

Loin d’être une entité isolée et autosuffisante, le self (je renonce à traduire ce terme, toute traduction se lestant d’une trop lourde interprétation doctrinale) se trouve pris dans la « fonction environnementale » de telle sorte que, s’il est encore permis de parler de sujet et d’objet (on sait que Dewey y répugne), « l’objet est ce qui objecte », et « le sujet, ce qui est assujetti et se confronte à la résistance et à la frustration ». (p.239).

 

Assujetti au sens de soumis à une autre instance mais aussi et surtout au sens de fixé, solidaire d’autre chose, avec quoi on fait corps, comme une porte ou une fenêtre est assujettie au chambranle par les gonds.

 

Les pouvoirs du sujet sont ainsi des pouvoirs liés à l’assujettissement, dans la mesure où ces pouvoirs « sont réduits à des agissements incertains qu’on doit reforger en instruments efficaces dans la tension et l’effort des tentatives. » (p.245).

 

Le self n’est rien d’autre que la somme de ses expériences passées accumulées et refondues. Il n’a pas de consistance hors de ce dépôt sédimentaire.

 

Le problème dérive de la constitution ambivalente de ce self. D’une part il n’est rien de consistant ni de permanent en soi, mais d’autre part l’expérience continue qui l’instille forme une sorte de concrétion psychique, si l’on peut dire, qui littéralement le « réalise », en font un élément déterminant de l’expérience :

 

« La présence opératoire envahissante du self comme facteur déterminant dans toutes les situations, est la raison principale pour laquelle nous y prêtons si peu attention ; elle est plus intime et omniprésente dans l’expérience que l’air que nous respirons » (p.246). 

 

Profondément ductile par sa légèreté ontologique (il n’est en soi qu’un presque rien), le self acquiert néanmoins la pondéralité de ses expériences accumulées. C’est bien celle-ci qui va peser, de tout son poids sur l’expérience à venir.

 

 « Nous comprenons les opérations du moi (self) comme l’outil des outils, le  moyen à l’œuvre dans tous les moyens. » (p.247).

 

On est ici  curieusement assez proche de la métapsychologie freudo-lacanienne, sur ce point du moins où le moi se réduit à sa fonction et celle-ci à sa genèse. Le self procède de ses expériences antérieures et s’investit dans une expérience actuelle. C’est ce qu’il s’agit de comprendre afin de ne pas mésinterprêter les assertions précédentes qui pourraient mettre Dewey en contradiction.

 

1)      Le self n’est constitué que de ses expériences, il est l’expérience générale continuée de ses expériences singulières.

 

2)      Les expériences sont des interactions entre éléments d’un seul et même monde.

 

3)      « La constante présence opératoire du self est un facteur déterminant dans toutes les situations ».

 

Il est évidemment difficile de se représenter l’individuation d’une fonction qui ne serait pas personnalisée, au sens où elle serait le propre d’une personne, que personne d’autre ne posséderait. Désubstantialiser le sujet, telle est l’entreprise critique de Dewey, car c’est seulement dans la mesure où le sujet de l’expérience n’est pas une personne substantielle, un ego psychique unique dans un monde physique, qu’il est susceptible de modifications, de « progrès », de « croissance » (growth).  

 

« Les qualités n’ont jamais été ‘’dans’’ l’organisme ; elles ont toujours été les qualités des interactions » (p.259).

 

Phrase essentielle qui souligne l’absence de propriété au sens d’avoir en propre quelque chose. (cf. le chapitre précédent sur le self comme owner, propriétaire de la subjectivité. Chez Dewey, cet ownership est plutôt de l’ordre de la gérance, et non de la propriété privée.) Cette conception individualiste fait de l’individu un être toujours-déjà pris dans l’interaction. Récusation radicale du solipsisme. Puis réfutation du dualisme, et plus généralement de la diversité des plans de pertinence ontologique :

« L’idée selon laquelle la matière, la vie et l’esprit représentent des genres séparés de l’Etre est une doctrine qui a surgi, comme tellement d’autres erreurs philosophiques, de la substantialisation des fonctions les plus évoluées »(p.261).

On retrouve alors, au titre du nécessaire correctif de ces erreurs, la référence au modèle de la vraie science, celle qui ne s’en laisse pas compter par les brandons toujours fumants de la vieille métaphysique des genres :

« La science de la nature devint fructueuse lorsque les chercheurs négligèrent les qualités immédiates, la « sensation » des phénomènes, humide et sec, chaud et froid, léger et pesant, haut et bas, …pour les traiter, non comme des qualités propres, mais comme des relations ».(p.263). Le chaud n’existe pas comme qualité séparée et fixe, comme une essence opposée à une autre. N’existe que la température, variable.

La chaleur et l’humidité sont des déterminations relatives et non les qualités intrinsèques des objets. On voit l’extension facile de cette relativité aux « qualités » intellectuelles. Untel n’est pas intelligent, il a cette forme d’intelligence qu’il peut perdre et qu’un autre peut acquérir.

La relativité qualitative n’est que la conséquence d’une conception purement relationnelle du monde. 

Après avoir révoqué les tenants de l’enfance comme déficience, manque (l’enfant est un homme encore inabouti, carencé), comme ceux du développement naturel (l’adulte est le destin de l’enfant), Dewey relance son principe de continuité : “La réalité est  le processus développemental lui-même ; l’enfance et la maturité sont les phases d’une continuité, en laquelle, justement parce qu’il s’agit d’une histoire, la dernière ne peut exister que si la précédente existe ; et dans laquelle la dernière …est l’utilisation de la première.

L’enfance est enfance de  et dans  un certain processus sériel de changements et n’est que cela, et de même pour l’état d’adulte ». (p.275).

 

 Pas de différence de nature donc, entre enfance et maturité, tous deux “phases” d’un même processus de changement.

On peut lire entre ces lignes la récusation de la pertinence des âges de la vie. Pas de ligne de démarcation entre l’enfance et la maturité et donc, pas d’âge propre de l’éducation. L’enfance est le début des apprentissages et la maturité leur continuation et leur remaniement.

Il s’en faut cependant que cette continuité s’écoule en long fleuve tranquille puisque chaque nouvelle expérience, a fortiori chaque nouvelle phase, perturbe l’ancienne stabilité qui en retour résiste à l’innovation :

« Une vielle habitude, une routine établie… vient entraver la formation d’un nouvel habitus

tandis que la tendance à en former un nouveau coupe court à l’ancien. S’ensuivent instabilité, nouveauté, émergence de combinaisons inattendus et imprévisibles. » (p.281).

            Il me semble que Dewey postule là une sorte de super conatus. Le vivant ne se contenterait pas de « persévérer à être dans son être ». Il serait sujet au développement, au dépassement. Le monde est moins sujet à la reproduction qu’à l’inflation. Le vivant est un processus inflationniste par lequel un organisme se complexifie. L’apprentissage devient alors le véritable impératif catégorique du corps-esprit (body-mind) : « plus un organisme apprend…plus il doit apprendre pour perdurer, faute de quoi, mort et catastrophe ».(p.282). On ne saurait s’exprimer de façon plus lapidaire et injonctive ! Le pouvoir d’acquérir indéfiniment de nouvelles dispositions est dit « explosif ». Le terme est à prendre dans les deux sens : désintégrer et se multiplier subitement (explosion démographique).

 

Le pouvoir de désintégration n’est pas moins important que le pouvoir d’expansion car l’acquisition d’une nouvelle aptitude, dans le moment même où elle vient accroître la puissance d’agir, vient immanquablement contrarier les anciennes formes d’adaptation. Aussi décèle-t-on ici un nouveau tragique de la condition humaine (après la Τυχη grecque, le taedium vitae romain, la faute originelle chrétienne, la finitude pascalienne…), celui de la tenaille de l’expérience. Il faut, sous peine de mort, développer toujours de nouvelles compétences  qui, en retour, sapent la cohérence et l’assise des précédentes, et font rimer innovation avec perturbation.

            Dewey réintroduit, à la suite d’Emerson & de Thoreau, un monisme rare en Philosophie. Platon, et sa reprise chrétienne, nous ont habitués à penser à l’intérieur d’un dualisme qui fait de l’homme un être hybride, participant à deux mondes hétérogènes dont l’articulation demeure toujours problématique, « mystérieuse », dirait Dewey. Réunir ces antagonistes que sont le corps et l’esprit, par un trait d’union (body-mind) relève d’un spinozisme progressiste (au sens d’un « work in progress », c’est-à-dire d’un « avancement », un développement en forme de croissance, et, de ce point de vue, on peut considérer que la fascination pour la croissance, révélée et étalonnée au quotidien par les indices boursiers dans tous les bulletins et journaux d’information dans des pays où on compte moins de 1% d’actionnaires, est un signe patent de la vulgarisation de ce monisme développemental. Croissance ou déclin nous disent les économistes. L’option stationnaire est impossible. « Toujours plus » est le slogan définitif d’un monde voué à la surenchère de la performance. )

            Sans doute faudrait-il insérer ici  la relecture de Spinoza par Deleuze afin de voir comment le vitalisme progressiste intègre le monisme naturaliste (Spinoza, philosophie pratique et les cours de Deleuze sur Spinoza, disponibles sur le site webdeleuze.com).

Le dualisme, tel celui encore d’Herbert Spencer, pourtant évolutionniste, « implique qu’il y ait un ordre interne et un ordre externe ». Physique & Métaphysique, à tout le moins, sciences naturelles et sciences humaines. On sépare ce qui n’est pas sécable, puis on recherche une « correspondance », un mode de liaison et d’articulation artificiel entre les deux ordres : ce sont des « assomptions qui d’abord opèrent des divisions là où il n’y en a pas, puis on recourt à un artifice afin de restaurer le lien qu’on avait volontairement détruit. » (p.283)

Heidegger avait, en dépit de sa récupération par Rorty, lui aussi affirmé un certain dualisme, très facilement repérable dans ses cours sur les principaux concepts de la Métaphysique, notamment lorsqu’il dit que les choses inertes sont sans monde, les animaux pauvres en monde, seul le Dasein étant vraiment capable d’un monde. Nul doute que pour Dewey, ce monde, spécifiquement humain, ne soit une fiction  et s’apparente ainsi à la persévérance d’un platonisme de mauvais aloi. 

« Dans l’expression composée corps-esprit, “corps” désigne ce qui est continué et conservé…tandis que “esprit” désigne les caractères et les conséquences qui se  différencient et indiquent les traits qui émergent lorsque le « corps » est engagé dans une situation plus complexe… les événements (les liaisons) de l’environnement, d’abord impliqués dans les processus vitaux et ensuite dans le discours, subissent des modifications en acquérant du sens et en devenant objets de pensée, et pourtant ils sont aussi « physique » qu’ils l’ont toujours été. » (p.285).

            De cette internalisation, incorporation, Dewey a proposé un instructif apologue quelques pages plus tôt. De l’hibernation de l’ours, il ne faut pas déduire qu’il peut subsister sans se sustenter. Il a simplement fait des réserves pour passer l’hiver ! L’intérieur n’est que la métabolisation de l’extérieur. (μεταβολη : changement, transformation, métabolisme, plus précisément, catabolisme = ensemble des réactions de synthèse et de dégradation des matériaux ingérés générateur d’énergie).

L’individu-sujet vit sur ses réserves qu’il croit tirées de son propre fond. Il affranchit ainsi l’esprit de l’expérience, mais seulement dans l’imaginaire :

« Nous sommes tellement habitués par la tradition à séparer l’esprit du monde que nous trouvons plus simple de faire un problème de la conjonction de deux prémisses incohérentes plutôt que de repenser nos prémisses. » (p.286).

 

La pensée vient de la relation au monde et y retourne. Tout suspens dans ce processus d’incessant aller-retour signe une abstraction, un arrêt sur image :

« Le gérant des significations ou de l’esprit les investit dans la nature ; les significations sont significations de ».

On reconnaît ici la formule fétiche de l’intentionalité phénoménologique : toute conscience est conscience de. Pas de contenant sans contenu. « La conscience n’a pas de dedans » dira Sartre dans un commentaire. Plus exactement, l’esprit, défini comme le propriétaire des significations, n’est qu’un agent de transformation, une puissance métabolique, donc entièrement naturelle.

« Il y a une authentique distinction entre avoir du sens et s’en servir ; l’élément d’erreur est dans la supposition que les significations, les idées, on les a d’abord et l’on s’en sert ensuite ». (p.289).

            Réfutation radicale du platonisme, et de ses prolongements, notamment du cartésianisme et du kantisme pour qui les lois de l’esprit ne sont pas celles de la nature. Hétérogénéité qui justifie la séparation des sciences humaines des sciences de la nature, séparation aujourd’hui sur la sellette de la critique cognitiviste. Qu’est-ce qui nous permet encore de prétendre que l’esprit soit une réalité à part, inaccessible aux investigations d’une Physique généralisée ? Y-a-t-il un autre règne, un autre monde que celui du monde physique, de la bonne vieille Φυσις des Grecs réduite à son étymologie : sa capacité de croissance, de pulsion, de germination, de développement… ? Le pragmatisme est d’abord un empirisme radical répondant par la négative à cette question. La Nature est. L’esprit n’est pas. 

 CITATIONS UTILISEES :

42. Fear …is a function of the environment. Man fears because…the world is precarious & perilous.

67. …thinking is not different in kind from the use of natural materials and energies, say fire and tools, to refine, re-order, and shape other material, say ore. In both cases there are matters  which as they stand are unsatisfactory and there are also adequate agencies for dealing with them and connecting them. At no point or place is there any jump outside empirical, natural objects and their relations. Thought & reason are not specific powers.

p.220. “a bodily or a psychic self with a mind and a mind as individual ».

p.231. As was remarked…one can hardly use the term “experience”…but a critique rises to inquire “Whose experience?”…Its implication is that experience, by its very nature, is owned by someone ; and that the ownership is such in kind that everything about experience is affected by a private and exclusive quality. The implication is as absurd as it would be to infer from the fact that houses are usually owned, are mine or yours, that possessive reference so permeates the properties of being a house that nothing intelligible can be said about the latter. It is obvious, however, that a house can be owned only when  it has existence and properties independent of being owned; The quality of belonging to some one is not an all-absorbing maw in which independent properties and relations disappear to be digested into egohood. It is additive; it marks the assumption of a new relationship, in consequence of which the house, the common, the ordinary house, acquires new properties. It is subject to taxes ; the owner has the right to exclude others from entering in it ; he enjoys certain privileges and immunities with respect to it and is also exposed to certain burdens and liabilities.

Substitute « experience » for « house », and no other word need be changed.

p.234. There is nothing in nature that belongs absolutely and exclusively to anything else…Modern science has liberated physical events from the domination of the notions of intrinsic belonging, but it has retained the idea with exacerbated vigor in the case of psychical events. The elimination of the category from physics and its retention in psychology has provided a seeming scientific basis  for the division between psychology and physics, and thereby for the egotism of modern philosophy. Much subjectivism is only a statement of the logical consequences of the doctrine sponsored by psychological “science” of the monopolistic possession of mental phenomena by a self…

239. Object is that which objects, that to which frustration is due.

The subject is that which suffers, is subjected and which endure resistance & frustration.

245. …the individual finds a gap between its distinctive bias and the operations of the things through which alone its needs can be satisfied…it is at odds with its surroundings. It either surrenders, conforms, and for the sake of peace becomes a parasitical subordinate, indulges in egotistical solitude ; or its activities set out to remake conditions in accord with desire. In the latter process, intelligence is born – not mind which appropriates and enjoys the whole of which it is a part, but mind  as individualized, initiating, adventuring, experimenting, dissolving. Its possessed powers, its accomplished unions with the world, are now reduced to uncertain agencies to be forged into efficient intrumentalities in the stress and strain of trial.

246. The constancy and pervasiveness of the operative presence of the self as a determining factor in all situations is the chief reason why we give so little heed of it ; it is more intimate and omnipresent in experience than the air we breathe.

247…..we understand operations of the self as the tool of tools, the means in all use of means…

259 . The qualities never were “in” the organism ; they always were qualities of interactions…

261.The idea that matter, life and mind represent separate kinds of Being is a doctrine that springs, as so many philosophic errors have sprung, from a substantiation of eventual functions.

 

263….fruitful science of nature began when enquirers neglected immediate qualities, the “sense” of events, wet and dry, hot and cold, light and heavy, up and down, in behalf of “primary”, namely, signifying, qualities, and when they treated the latter, although called qualities, not as such but as relations.

 

275.  « The reality is the growth-process itself ; childhood & adulthood are phases of a continuity, in which, just because it is a history, the later cannot exist until the earlier exist ; and in which the later …is its utilization [of the earlier].

 

Childhood is the childhood of and in a certain serial process of changes which is just what it is, and so is maturity.

 

281-2. By a seeming paradox, increased power of forming habits means increased susceptibility, sensitiveness, responsiveness. Thus even if we think of habits as so many grooves (routine), the power to acquire many and varied grooves denotes high sensibility, explosiveness. Thereby an old habit, a fixed grove…gets in the way of the process of forming a new habit while the tendency to form a new one cuts across some old habit. Hence instability, novelty, emergence of the unexpected and unpredictable combinations. The more an organism learns – the more…the former terms of a historic process are retained and integrated in this present phase – the more it has to learn, in order to keep itself going ; otherwise, death and catastrophe. If mind is a process in life, a further process of registration, conservation and use of what is conserved, then it must have the traits it does empirically have : being a moving stream, a constant change which nevertheless has axis and direction, linkages, associations as well as initiations, hesitations & conclusions.

 

285. In the hyphenated phrase body-mind, « body” designates the continued and conserved, … ; while « mind » designate the characters and consequences which are differential, indicative of features which emerge when “body” is engaged in a wider, more complex and interdependent situation.

 

…the external or environmental affairs, primarily implicated in living processes and later implicated in discourse, undergo modifications in acquiring meanings and becoming objects of mind, and yet are as “physical” as ever they were.

 

286. We are so used by tradition to separating mind from the world…that we find it easier to make a problem out of the conjunction of two inconsistent premises than to rethink our premises.

 

288. The ownership of meanings or mind thus vests in nature ; meanings are meanings of.

 

289. there is a genuine distinction between having a meaning and using it ; the element of falsity is in supposing that meanings, ideas, are first had and afterwards used. .. To hold an idea contemplatively and esthetically is a late achievement in civilization.

 

 

 

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Published by Patrick G. Berthier - dans Séminaires Master 1
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commentaires

voyance gratuite mail 05/09/2016 16:21

Génial ! Merci pour cet article, comme d’habitude très complet et vraiment pertinent !