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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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30 avril 2007 1 30 /04 /avril /2007 13:38

Séance du 24 04 07

« La Conscience existe-t-elle ? »

 

Notre dernière séance a été consacrée exclusivement à vos questions et aux réponses que je me suis efforcé de leur apporter. Du coup, ce que j’avais l’intention de vous proposer s’en est trouvé relégué. Il ne faut pas s’en plaindre puisque vos questions portaient légitimement sur des aspects du pragmatisme qui font difficulté, notamment l’opposition radicale d’un monisme vitaliste au vieux (mais toujours vert !) dualisme intellectualiste. 

 

Le menu d’aujourd’hui se situe dans le prolongement de ce vigoureux débat  en l’alimentant. Je me réfèrerai essentiellement cette fois-ci à William James (et moins à John Dewey) car cet auteur a mené au début du siècle passé une forte offensive contre une notion philosophique qui semblait absolument immarcescible, celle de conscience. Je lui emprunte le titre de cette séance, formule provocatrice dont l’interrogation semble vouloir bousculer une évidence massive et à laquelle pourtant il répondra par la négative. Ce sont les principales pièces de ce dossier que je m’apprête à vous soumettre.

 

Je n’ai pas besoin d’insister sur le caractère audacieux de l’entreprise, pas plus que sur sa nécessité pour qui veut en finir avec le dualisme puisque ce qu’on appelle les « philosophies du sujet » se présentent d’emblée comme des « philosophies de la conscience », la conscience étant l’un des constituants fondamentaux du dualisme.

 

            Le 30 Avril 1905, William James fait, en Français, une communication au cinquième congrès international de Psychologie, à Rome (je rappelle que James fut professeur de Psychologie avant sa nomination comme Professeur de Philosophie, et que, très largement encore, la Psychologie est considéré comme un domaine de l’investigation philosophique, les sciences humaines naissantes demeurant encore dans l’orbe de l’alma mater Philosophie).

 

Dans cette véhémente communication, James entreprend une critique radicale de la notion de conscience et du dualisme qu’elle sous-tend. Dualisme pointé par la métaphore des « deux jambes » de la dichotomie sujet/objet, « jambes sans lesquelles il semble que la Philosophie ne puisse faire un seul pas ». C’est, en effet, la philosophie en général, dans la presque totalité de son histoire qui se voit ici prise à partie. « Toutes les écoles de pensée sont d’accord là-dessus », dit James, « scolastiques, cartésiens, kantiens, néo-kantiens, tous postulent un dualisme fondamental ». A contrario, James cherche à retrouver la fraîcheur du sens commun en ne dédoublant pas la réalité en deux entités distinctes mais en « prenant naïvement la réalité telle qu’elle nous apparaît », c’est-à-dire comme « la perception elle-même » dans laquelle « le sujet et l’objet se confondent ».

 

La “naïveté” de l’aperception ici exigée rejoint l’entreprise phénoménologique en son inspiration primitive : zur Sache selbst ! Retour aux choses mêmes, là où « la conscience n’a pas de dedans mais n’est qu’un grand vent pour se fuir » auprès des choses mêmes, selon le commentaire que faisait Sartre de l’intentionnalité husserlienne. Il n’est pas exclu que phénoménologie et pragmatisme procèdent d’une même source ; ce qui permettrait de comprendre l’insistance d’un Rorty à embrigader Heidegger dans les rangs du pragmatisme. Les tribulations du Dasein jeté-dans-le-monde et la Théorie de l’Enquête référant tous deux à une commune volonté d’éradiquer la métaphysique, c’est-à-dire le dualisme. L’Etre ne nous ramène-t-il pas à un strict monisme, vœu le plus cher de W.James ?

 

Mais poursuivons notre lecture du propos de James.

 

« Nos sensations sont les choses elles-mêmes ». Une assertion comme celle-ci balaye toute la construction épistémologique kantienne, celle d’un « appareil psychique » recueillant, filtrant et formalisant l’effet d’une cause extérieure. Il n’y a pas d’un côté des choses, et de l’autre un esprit qui, par le truchement mystérieux de quelque opération psychique (Kant disait du schématisme, indispensable aux opérations de synthèse, qu’il était « un mystère enfoui dans les profondeurs de l’âme humaine »), procède à leur métabolisation. 

 

«  Pensée et réalité sont faîtes d’une même étoffe – la matière de l’expérience en général ».

 

Remarquez que l’on retrouve ici, clairement assénée, la déclaration princeps du pragmatisme selon laquelle il n’y a rien et ne peut rien y avoir hors de l’expérience. Ce dont je ne peux faire, directement, l’expérience, n’existe pas. S’ensuit cette conséquence irréfutable, du moins à partir de la prémisse posée : « je crois que la conscience est une pure chimère ». Citation que je contracte pour lui donner toute sa force mais qui mérite peut-être de figurer dans son intégralité :

 

« je crois que la conscience, telle qu’elle est communément représentée, soit comme une entité ou une pure activité, mais dans tous les cas comme fluide, inétendue, diaphane, vide de contenu propre mais se connaissant directement - en un mot, spirituelle – est, je le dis, une pure chimère ». (je dois confesser ici une faute méthodologique à laquelle je vous laisse le soin de pallier. J’utilise en effet ici le texte en ligne en anglais, pour de simples raisons de facilité, de la communication de James, alors que celui-ci, comme je vous l’ai signalé, est rédigé originellement en langue française ! Vous avez là un bel indice de la suprématie culturelle et technologique anglo-saxonne par laquelle un texte français n’est disponible sur le Web qu’en anglais. Comme disent les britanniques : that’s the way it is ! (c’est comme çà!). Comme à l’habitude, j’ajouterai en annexe l’original de ce que je traduis plus ou moins maladroitement, mais encore une fois, tâchez de vous reporter à l’original en ne suivant pas mon mauvais exemple).

 

Pour ceux qui n’auraient pas encore saisi toute la portée de la dissipation de cette « chimère », le philosophe américain insiste sur le caractère abolitionniste de son intention :

 

« Disons que la conscience, ou Bewusstheit, conçue comme une essence, une entité, une activité, une part irréductible de toute expérience, doit être supprimée, que le dualisme fondamental et pour ainsi dire, ontologique, doit être aboli ».

 

La présence du terme allemand vient incidemment rappeler que l’objection, si elle touche l’ensemble de l’héritage de la philosophie moderne comme philosophie de la conscience, s’en prend tout particulièrement à la philosophie allemande qui tient à cette époque (comme à la suivante avec Heidegger), le haut du pavé.

 

Et James de s’étonner de cette persistance de l’idée de conscience qui lui paraît, à la lumière de la démarche scientifique contemporaine, désuète :

 

« Pourquoi nous accrochons-nous avec tant de ténacité à cette idée d’une conscience existant en dehors et au-dessus du contenu des choses ?». Comme si les choses avaient besoin d’un « contenant » alors qu’elles ne sont que la perception que nous en avons. Contrairement à l’enseignement cartésien, les sens ne peuvent jamais nous tromper car ils sont la réalité.

 

Ici, le pragmatisme se double (ou se fonde sur) d’un empirisme intransigeant, et ce n’est évidemment pas pour rien que plusieurs contributions de James furent regroupés sous le titre fédérateur d’Essais sur l’empirisme radical.

 

La communication se termine par un récapitulatif énonçant 6 propositions décisives dont j’extrais, condensées, la première et la dernière (vous trouverez les autres en annexes).

 

1)      « La conscience, dans son acception ordinaire, n’existe pas ».

 

6)          « Les choses et les pensées ne sont pas du tout hétérogènes mais sont faites de la même matière »

 

L’expérience est bien la notion qui vient suppléer la conscience déchue de son statut ontologique. En elle et par elle things & thoughts viennent précipiter dans le monisme pragmatiste. Les thoughts ne sont que des things rapportées, présentifiées dirait le phénoménologue (the parts of experience to be reported or known). Le structuralisme de la seconde moitié du XX° siècle aura été la grande contre-offensive intellectualiste contre le monisme vitaliste, un sursaut de l’idéalisme transcendantal : y’a d’la structure, y’a du symbolique, aurait pu clamer Lacan (il l’a fait !). Le « il y a » ne se réduit pas au es gibt de la pure expérience (au sens de James), au pur donné dans the framework of experience itself. Ou plutôt, il n’y a pas de « cadre » de l’expérience, qui pourrait référer à quelque entendement ou raison transcendantale, parce que rien ne peut être appréhendé hors de l’expérience, rien ne la structure qui serait extérieur et hétérogène à elle. Rien n’existe hors de l’expérience dira Dewey, et surtout pas un « cadre » qui la contiendrait comme une mélodie est prise dans une tonalité, un tempo et un rythme qui la structurent.

 

A l’appui de la communication de 1905, je vous propose un texte du même auteur sur le même sujet qui date de l’année précédente : Does 'Consciousness' Exist?
William James (1904), First published in Journal of Philosophy, Psychology, and Scientific Methods, 1, 477-491.

 

“La conscience existe-t-elle?”

 

Vous connaissez désormais la réponse. En voici l’armature argumentative :

 

« Il n’y a pas, veux-je dire, de matière aborigène de l’être qui contrasterait avec la matière dont les objets sont faits, et dont nos pensées procèdent.

 

« …Si le néokantisme a éradiqué les formes précédentes du dualisme, nous devrions en éradiquer toutes les formes si nous sommes capables de nous débarrasser, à son tour, du néokantisme…

 

« Cette entité [la conscience] est une fiction alors que les pensées, elles, sont pleinement réelles. Mais les pensées, dans le concret sont faites de la même matière que les choses ».

 

La pensée participe pleinement du concret dont elle est une émanation. Il n’y a pas de discontinuité entre une réalité naturelle, que ce soit une chose ou une impression, un phénomène ou une humeur, et la pensée la plus abstraite reste toujours susceptible de s’objectiver dans un discours et une réalisation. Le langage, chez les pragmatistes, demeure toujours irréductiblement ustensilaire, ce n’est que le premier et le plus important de tous les outils et, en cela, il n’est pas moins « naturel » que le recours paléolithique au bras de levier ou à la taille du silex, un produit de l’expérience. Expérience originellement pure dont, James nous l’apprend par ailleurs, la pureté consiste précisément à se passer de la conscience que nous pourrions en prendre. L’expérience pure c’est la pure réactivité, au sens chimique du terme, de deux éléments mis en présence. Je n’insiste pas sur ce point, mais je vous le signale à grand renfort de gyrophares et de cornes de brumes (car il nous faudra probablement y revenir), ce rôle déterminant de la pure expérience pour les apprentissages constitue la pierre angulaire des pédagogies nouvelles, et on la retrouve au premier chef chez Célestin Freinet sous le leitmotiv d’ « expérience tâtonnante ». On n’apprend que ce qu’on a expérimenté soi-même, de soi-même, par soi-même. Ce grand combat anti-solipsiste et anti-intellectualiste dont les pédagogies dites nouvelles sont issues, proviennent en droite ligne des courants pragmatistes et vitalistes du fameux tournant 1900, celui de la « reconstruction en philosophie ». Reconstruction qui nous ramène à Dewey dont je voudrais, pour conclure, vous donner deux citations tirées de Démocratie& Education,  Chapitre 22 : “L’individu & le monde”.

 

« La philosophie dualiste de l’esprit et du monde implique une conception erronée de la relation entre la connaissance et l’intérêt social ». L’erreur consiste en un « usage croissant du terme “conscience” comme équivalent de l’esprit, dans la supposition qu’il y a un monde intérieur des états et processus de conscience, indépendant de la nature et de la société, un monde intérieur plus réellement et plus immédiatement connu que n’importe quoi d’autre ».

 

L’adversaire, implicite, n’en est pas moins clairement identifiable. Bien avant Antonio Damasio, Dewey décrit ici un fourvoiement qui pourrait s’intituler l’erreur de Descartes. Dewey nie, absolument, que le cogito soit la première des évidences, pour la bonne et simple raison qu’il ne saurait exister de cogito qui ne soit d’abord, surtout et finalement exclusivement, la présence d’une res cogitata, d’une chose pensée.

 

N’est-ce pas exactement ce que James affirmait lorsqu’il insistait sur la réalité des pensées et la chimère d’une pensée qui les produirait sui generis ? Pour le promoteur des flux de conscience qui inspireront tant les romanciers et au premier chef Virginia Woolf, bien sûr), les pensées existent bel et bien, mais pas la pensée. Penser est une fonction, naturelle, cela va sans dire, et non une entité, un « monde intérieur » clivé, au-dessus et à part du monde extérieur. Inutile de vous dire que nous sommes très loin d’avoir épuisé ce sujet aux conséquences pédagogiques si importantes, tant la conception de ce que c’est que penser et « comment nous pensons » (traduction par Ovide Decroly d’un titre de Dewey) entraîne de conséquence dans le champ éducatif dans lequel il s’agit justement d’apprendre à penser.

 

ANNEXES :

 

WILLIAM JAMES : La notion de conscience. A communication made (in French) at the Fifth International Congress of Psychology, in Rome, April 30, 1905.  

 

Object and subject – these are the two legs without which it seems that philosophy cannot take a single step. 

 

Every school of thought agrees on this. Scholastic, Cartesian, Kantian, Neo-Kantian – all posit a fundamental dualism.

 

if we take a common-sense point-of-view and… take reality naively as it appears to us from the start… Reality is perception itself.

 

Our sensations are … the things themselves

 

Thought and actuality are made of the same thing – the stuff of experience in general.

 

I believe that consciousness, as it is commonly represented, whether as an entity or as pure activity, but in any case as fluid, unextended, diaphanous, empty of proper content, but knowing itself directly – in a word, spiritual – is, I say, a pure chimera.

 

Let us say that consciousness, or Bewusstheit, conceived as an essence, an entity, an activity, an irreducible part of each experience, should be suppressed, that the fundamental and, so to speak, ontological dualism should be abolished

 

Why do we cling so tenaciously to the idea of consciousness existing over and above the content of things?

 

1)      Consciousness, in its ordinary meaning, does not exist, any more than does matter, to which Berkeley dealt the final blow;

 

2)      What does exist, and forms the truth that the word “consciousness” retains, is the tendency of the parts of experience to be reported or known;

 

3)      This tendency is explained by the fact that certain experiences can lead one to another via intermediary experiences which are clearly characterised in a way so that some play the role of things that are known, and others play that of subjects that are understood;

 

4)      You can perfectly well define these two roles without stepping outside the framework of experience itself, and without invoking anything transcendental;

 

5)      The designations subject and object, represented and representative, thing and thought, signify, therefore, a practical distinction which is of little importance, but which is of a FUNCTIONAL order only, and not ontological as classic dualism would have it;

 

6)      All said and done, things and thoughts are not at all fundamentally heterogeneous, but are made of the same stuff, a stuff that cannot be defined as such, but only felt, and which can be called, if we wish to name it, the stuff of experience in general.

 

Does 'Consciousness' Exist?
William James (1904)

 

First published in Journal of Philosophy, Psychology, and Scientific Methods, 1, 477-491

 

 

 

There is, I mean, no aboriginal stuff or quality of being, contrasted with that of which material objects are made, out of which our thoughts of them are made

 

My thesis is that if we start with the supposition that there is only one primal stuff or material in the world, a stuff of which everything is composed, and if we call that stuff 'pure experience,' the knowing can easily be explained as a particular sort of relation towards one another into which portions of pure experience may enter. The relation itself is a part of pure experience…

 

If neo-Kantism has expelled earlier forms of dualism, we shall have expelled all forms if we are able to expel neo-Kantism in its turn.

 

consciousness. That entity is fictitious, while thoughts in the concrete are fully real. But thoughts in the concrete are made of the same stuff as things are.

 

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Published by Patrick G. Berthier - dans Séminaires Master 1
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commentaires

voyance par mail 12/02/2016 16:59

Merci pour ces conseils forts intéressants, cela fait vraiment plaisir de tomber sur des articles aussi intéressants que les votre ! Je vous souhaite santé, longévité, succès, bonheur et la paix du cœur.