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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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30 novembre 2007 5 30 /11 /novembre /2007 09:41

L’INCOMPETENCE DEMOCRATIQUE

 

 

 

 

 

 

Philippe Breton part d’un hiatus, d’une discordance entre le statut et le rôle de citoyen :

« ce n’est pas parce que l’on est juridiquement citoyen que l’on est compétent pour pratiquer la démocratie ».[1]

Il y aurait donc un décalage entre le statut du citoyen et la « pratique de la citoyenneté ».

Si celle-ci exige une compétence, alors une grande partie de la mission des institutions éducatives (famille, école…) s’en trouve largement définie, celle qui correspond à la formation à la citoyenneté. A remarquer qu’on naît citoyen ou qu’on le devient par pur décret, puisqu’il s’agit d’un statut, alors que la citoyenneté est une « pratique » qui, comme telle, relève d’une compétence (d’où : éducation à la citoyenneté mais non éducation du citoyen).

Breton envisage cette compétence sous quatre catégories qui sont autant de savoirs-faire entrant dans la compétence :

1)      Objectivation, entendue comme capacité à neutraliser, à « pacifier » les aspects conflictuels du débat, à exposer sans exploser. Apprentissage du flegme, de la pondération, de la contenance, bref de la maîtrise de soi, du moins de ses affects et pulsions.

2)      Empathie cognitive, « capacité à se projeter sur un plan cognitif, dans le point de vue » de l’autre. « Sur un plan cognitif », au sens ou il ne s’agit pas d’une empathie affective comme la compassion ou la pitié, qui conduit à éprouver en soi-même les sentiments de l’autre, mais d’une empathie qui permet de se décentrer et de comprendre ce que veut dire l’autre, sans partager pour autant son point de vue. Comprendre n’est pas excuser disent souvent les magistrats qui doivent en effet tâcher de comprendre les mobiles et les motifs des délits sans pour autant les absoudre.

3)      Jugement. « La capacité à se forger une opinion » dit assez que celle qu’on trouve toute faîte, prête à l’emploi, spontanée, n’est pas un jugement, lequel requiert un examen, une évaluation mentale des arguments en présence. On voit que cette série des trois capacités suivent un ordre logique et chronologique, chacune supposant la précédente au titre de sa condition.

4)      Symétrie. Chaque participant se règle sur des normes oratoires identiques pour tous (le temps de parole en étant l’élément premier).

 

 

 

Breton cherche à réhabiliter la vieille disputatio scolastique qui elle-même reprenait largement, bien qu’à des fins théologiques, la rhétorique politique des Grecs. La disputatio ne concernait pas que des abstractions, comme celui resté fameux sur le sexe des anges, elle a pu déboucher sur de très réels problèmes anthropologiques comme lors de la Controverse de Valladolid organisée en 1550 par Charles Quint où Las Casas et Sepulveda s’opposèrent pour déterminer si les sauvages de l’Amérique nouvellement découverte étaient bien des hommes, si ils avaient ou non une âme. Leur vie en dépendant, on voit que l’enjeu n’était pas qu’intellectuel.

Le troisième point, la question du jugement, renvoie très directement à une question philosophique, présente dès l’essor platonicien : qu’est-ce qu’une opinion ? Ou plus exactement, comment se forme-t-on un jugement ? Car il faut sans doute laisser à l’opinion son caractère de doxa, c’est-à-dire de préjugé, c’est-à-dire d’idée reçue qui justement ne procède pas d’un jugement.

Breton propose cette définition : l’opinion «  c’est ce qui est toujours discutable ». « Les opinions n’ont rien à voir avec la vérité ni avec la fausseté ». Il n’est ni vrai ni faux qu’il faille autoriser ou interdire l’avortement, les drogues douces, le port d’arme, l’euthanasie, le clonage…parce qu’une opinion « est un jugement sans référent ». L’opinion n’est ni un fait (qui peut être avéré ou démenti), ni une proposition scientifique (qui peut être démontrée ou « falsifiée »).

Argumenter se trouve pris en étau entre deux procédés concurrents, persuader et démontrer ; mettre sous influence et prouver. Or une opinion ne s’inculque ni ne se démontre.

Aristote est ici d’un grand secours puisqu’il a mis en catégories les différentes modalités de la prise de parole :

-L’Analytique est la science du raisonnement démonstratif, elle correspond à notre Logique.

-La Dialectique argumente à partir de prémisses probables (acceptées par tous d’emblée).

-La Rhétorique est l’art de l’argumentation persuasive.

Contrairement au raisonnement, donc, auquel elle emprunte pourtant son allure et sa méthode, l’argumentation n’a pas affaire au vrai et au faux. Les propositions exprimant des jugements de valeur ne sont ni vrais ni faux. C’est précisément pour cela qu’ils suscitent des débats. Il s’agit seulement de persuader quand l’on est dans l’incapacité de prouver.

Mais la persuasion est un second temps de l’argumentation qui présuppose, avant son expression, la formation de l’opinion si elle émane d’un jugement.

L’exercice public de la citoyenneté exige en fait un préalable privé que Breton nomme très heureusement « la démocratie intérieure, c’est-à-dire le fait que dans son for intérieur, pour soi seul, on puisse délibérer, peser et soupeser des arguments, que l’on puisse hésiter entre des opinions et procéder en quelque sorte à un ‘’vote interne’’ ».

Cette démocratie intérieure se trouve d’ailleurs confirmée et illustrée par d’importantes références philosophiques et littéraires. Qu’on songe, par exemple au fameux dialogue Rousseau juge de Jean Jacques, où à cette Politique du moi que Deleuze appelait de ses vœux : « la seule psychologie supportable est une politique, parce que j’ai toujours à créer des rapports humains avec moi-même. Il n’y a pas de psychologie, mais une politique du moi ».[2]

Le préjugé ne constitue évidemment pas un rapport. Il fait partie de mon dictionnaire des idées reçues, de mon équipement, il est comme en stock, disponible, bref, il ne fait pas rapport. Le rapport suppose l’altérité, et justement, l’altérité à soi-même constitue l’objet de recherche des philosophies du sujet, celles qui se sont développés tout au long des temps dits modernes. 

Ce n’est donc pas pour rien que Breton pose l’hypothèse de « l’intériorité comme matrice de la démocratie ».[3] Sans intériorité, sans politique du moi, pas de formation du jugement, ce qui réduirait la citoyenneté à la démocratie d’opinion (toute faite) où chacun s’évertue seulement à faire valoir son point de vue, soit une espèce de foire d’empoigne où les plus braillards, les plus en vue, les plus conformistes ou les plus retors ont toutes les chances de l’emporter. Il ne s’agit pas de donner son avis mais d’exprimer un jugement.

Jugement, c’est bien le mot, puisqu’on peut lire, en pleine philosophie des Lumières, sous la plume d’Emmanuel Kant, que « l’homme est juge naturel de lui-même ».[4]

Ce qui implique, avec la métaphore du tribunal de la raison, l’image de la « double personnalité ». En effet, le même homme ne saurait à la fois être juge et partie. Il faut donc qu’il se dédouble, qu’il produise en lui cet autre, cette « personne simplement idéale que la raison se donne à elle-même ».[5]

Ce personnage « que la raison se donne à elle-même » sera repris dans la philosophie contemporaine par la figure d’autrui, notamment chez Emmanuel Levinas et chez Gilles Deleuze qui parle de structure-autrui dans sa préface au Vendredi de Michel Tournier. La place vide d’autrui dans le psychisme comme possibilité de l’autre. Il faut que l’autre soit déjà en soi d’une certaine façon pour qu’il puisse être rencontré réellement. Ce qui revient proprement au travail de la culture, de la civilité (ce que Norbert Elias a appelé La civilisation des mœurs comme processus de pacification inauguré en Europe à la fin du Moyen-âge).

Ce personnage fictif, intérieur, remonte à l’examen de conscience des stoïciens, ceux-ci le nommaient argyronome, du nom du fonctionnaire chargé de contrôler la teneur en argent des monnaies, leur bon aloi. Examen de conscience qui mènera à la confession chrétienne comme dialogue intérieur qu’illustrera particulièrement Augustin dans ses Confessions et ses Soliloques (Augustin était professeur de rhétorique avant sa conversion !). Le jugement démocratique, fruit de la démocratie intérieure apparaît ainsi comme la reprise politique d’un thème très ancien de la culture occidentale, celui de la réflexivité, du dédoublement de soi, encore très sensible dans la philosophie contemporaine, par exemple chez Paul Ricoeur (Soi-même comme un autre).

L’origine de cette intériorité pourrait remonter au daimôn de Socrate :

« […] comme vous me l'avez maintes fois et en maints endroits entendu dire, se manifeste à moi quelque chose de divin, de démonique […]. Les débuts en remontent à mon enfance. C'est une voix qui, lorsqu'elle se fait entendre, me détourne toujours de ce que je vais faire, mais qui jamais ne me pousse à l'action. »[6]. Une voix donc inhibitrice de l’action spontanée, naturelle, condition de la délibération qui suppose un suspens des enchaînements réactionnels.

L’intériorité  réflexive, le « sujet » comme on l’appelle en philosophie serait donc vieux de plus de 2500 puisqu’il serait né avec la démocratie athénienne et n’aurait jamais cessé d’être maintenu et développé depuis, dans des environnements plus théologiques que politique, mais il n’empêche. Or, cette intériorité serait menacée, notamment par l’interactivité contemporaine. Breton considère en effet que l’instantanéité, le « temps réel » caractérise l’interactivité qui pousse aux réactions immédiates, sans temps mort. La communication devient alors « une réaction à une réaction ». Entre expression et réaction, il n’y a pas de place pour le jugement et l’argumentation. D’où la déliquescence de maints débats télévisés.

Le débat sur le forum se prépare dans le for intérieur, « cet espace au sein duquel je peux délibérer avec moi-même dans une étrange altérité subjective ».

La démocratie suppose l’opposition du public et du privé (ce qui me regarde comme personne privée et ce qui concerne le citoyen), mais cette distinction ne recouvre pas la dichotomie for intérieur/forum externe, d’abord parce que je ne suis pas forcément seul dans mon espace privé, intime, ensuite parce que, quand bien même le serais-je, ce privé ne s’organise pas nécessairement en forum, c’est-à-dire en espace de délibération, en lieu de discussion et de controverse avec moi-même.

 

 

 

Breton note que, curieusement, la rhétorique disparaît des programmes d’enseignement, une première fois après la Révolution, puis à nouveau en 1902. Curieusement parce que ces deux dates correspondent à des poussées démocratiques, celles des première (1792-1799) et troisième Républiques (1875-1940). C’est donc au moment où on en aurait eu le plus grand besoin que la rhétorique disparaît de la formation. Il y a donc un malentendu, une distorsion entre les valeurs dont l’école est porteuse et le manque d’égard pour les apprentissages qui pourraient les réaliser.

C’est sur cette dissonance que s’exerce la critique de Breton envers « l’impasse d’un système scolaire et universitaire » coupable de ce qu’il appelle « l’inversion du processus de démocratisation ».[7]

Inversion parce que la démocratisation (c’est-à-dire la démocratie en acte par opposition à la démocratie formelle, purement législative) semble attaquée sur deux fronts qui risquent de la renverser de la retourner vers les éléments qu’elle avait conjurés : la violence et la défection.

a)      la violence dans la mesure où Breton croit en percevoir le retour, notamment dans les deux phénomènes contemporains du terrorisme et des incivilités juvéniles.

La démocratie consistait essentiellement dans la tentative de « dissocier la violence du conflit », ce qui en faisait le régime du « conflit d’opinion pacifié ». La dispute, la controverse instaure une dialectique dans laquelle le contradicteur est un adversaire, voire un protagoniste, ce qui dit assez qu’il s’agit davantage d’une scène de théâtre que d’une arène, et donc d’un jeu de rôle et non d’un combat de gladiateur. C’est ce que la rhétorique propagandiste oublie complètement en (re)faisant du protagoniste (nom de l’acteur tragique) un ennemi. Il suffit de se reporter à Carl Schmitt, juriste officiel du régime nazi  et théoricien de l’état d’exception, pour comprendre ce qui sépare la polémologie de la rhétorique démocratique. Pour la première, la figure de l’ennemi (à abattre) constitue « le fondement nécessaire de l’essence du politique ». C’est toute la différence entre la guerre et le « jeu », jeu d’échec ou l’adversaire lutte à armes égales et mouchetées, mais à entendre aussi bien comme jeu théâtral, puisque la tragédie est contemporaine du tribunal et de l’assemblée, jeux de rôles communs à ces trois prises de parole sur les trois places inaugurées par la démocratie : la scène, le prétoire et l’assemblée.

Il faudrait ici développer la concomitance du retour de la figure de l’ennemi et de la dégradation de la langue en novlangue. (LTI Victor Klemperer : Ph. Breton p. 240sq. ; DR.Dufour,  p. 215 sq.)

b) La Défection, c’est-à-dire le refus de la participation comme limite et menace de la liberté démocratique. (cf. Breton pp. 224 sq, sur le modèle américain, p.191 sur le modèle interactif).



[1] Philippe Breton, 2006, L’incompétence démocratique, La découverte, p.88.

[2] Gilles Deleuze, 1988, Périclès et Verdi, Minuit, p. 10.

[3] P.Breton, op.cit. p.142

[4] Kant, 1994, Métaphysique des mœurs, Vol II., doctrine de la vertu, GF 716, p.295.

[5] ibid. p.296

[6] Apologie de Socrate, 31c.

[7] Breton, op.cit. p  210-11

 

 

 

 

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Published by Patrick G. Berthier - dans Licence
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voyance gratuite 20/02/2017 17:29

Un excellent bravo pour un excellent sujet et un excellent blog !!!

voyance gratuite par telephone 09/05/2016 17:08

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