Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Accueil

Page d’accueil provisoire

 

 SO  PHI

Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

Rechercher

30 novembre 2007 5 30 /11 /novembre /2007 09:44

Sur le LACHES

 

 

 

 

Faut-il envoyer les enfants chez le nouveau maître d’armes ?

Nicias, élève des Sophistes dit que oui ; Lachès, stratège self-made man pense que non. L’intellectuel et l’homme de terrain, l’expert.

On se tourne vers Socrate pour choisir entre ces deux options.

Réponse de S. Il ne s’agit pas de procéder « démocratiquement », cad de faire triompher une position en lui apportant son suffrage. En ce domaine, l’éducation, la procédure majoritaire n’a pas de sens car il faut d’abord questionner la question.

            On voit que la critique de l’habileté sophistique et du régime démocratique va de paire

Or, de quoi s’agit-il, pour reprendre son expression favorite au maître d’Althusser ?

De quoi dispute-t-on? La question est : faut-il leur donner des leçons d’escrime ? Question qui en suppose une autre préalable : qu’attend-on de ces leçons ? réponse : l’apprentissage du courage. Mais cette réponse suppose que réponse soit déjà apportée à cette question sous-jacente : qu’est-ce que le courage ?

C’est cette question, implicite, informulée mais impliquée, présupposée dans la question primitive et contenue en elle qui va conduire à l’aporie.

L’ironie socratique a fait passer le dialogue du domaine empirique où il s’enlisait et où ne pouvaient être exprimées que des préférences contingentes, à celui de l’essence, où doit s’élaborer un savoir.[1]

De :

-faut-il faire ceci plutôt que cela ?

On passe à :

-Pourquoi ferait-on cela, qu’est-ce qu’on en attend ? Quel est le but, le Τελος qu’on se propose d’atteindre ou d’accomplir ?

Puis à :

-qu’est-ce que cette finalité, que contient-elle, en quoi consiste-t-elle ? Déploiement du sens du Τελος, pour autant qu’il n’est pas contenu tout fait dans l’évidence trompeuse du mot qui le désigne. Le courage ne va pas de soi et une simple demande de précision suffit à en discréditer le consensus dans un essaim de courages diffus, une rhapsodie bariolée et incohérente.

On passe d’une question empirique, pratique, pragmatique au problème critique de la définition , critique au sens premier du terme puisqu’il s’agit d’éliminer ce qui n’appartient pas constitutivement à la notion. De l’action, on passe à la représentation notionnelle, du pragmatique au cognitif. A la question déterminante, qu’est-ce que le courage, puisque d’elle dépend le sens de la décision pratique, Nicias et Lachès ne savent bien répondre. Et bien sûr, Socrate non plus ! Aporie.

Ce qu’il serait nécessaire de savoir pour décider fait défaut. Maïeutique aporétique comme « analyse critique de l’idéologie », c’est-à-dire du prêt-à-penser, de la pensée toute faite, de la pensée stockée en mémoire, prédigérée.

On voit, derrière le problème pédagogique, poindre le problème politique. La démocratie peut fort bien n’être qu’une foire aux opinions d’où émergent de simples majorités, fruit du ralliement irrationnel du plus grand nombre. La démocratie se réduit à une fonction acéphale puisqu’on se borne à comptabiliser des opinions. Or, le problème central n’est pas celui de la décision, du choix, mais de la délibération sur ce qui est au cœur insu de la question. Il faut déployer la question afin d’établir la pertinence de ce sur quoi elle porte vraiment.

L’interrogation pragmatique est ainsi à double fond. La préférence toute faite pour l’un des possibles en concurrence masque en fait le véritable but recherché dans l’opération. Encore ce résultat de l’apprentissage n’apparaît-il pas dans toute sa consistance après examen. Les rendre courageux par l’entraînement aux arts martiaux, soit, mais encore ? Quelles situations probables ce courage devra-t-il affronter ? Ces situations diverses n’impliquent-elles pas des courages adaptés, et donc différents ? En quoi consiste alors l’essence d’un courage aussi multiple et comment en saisir l’unité synthétique, l’Idée ?

On voit bien que l’aporie résulte d’une analyse typiquement sophistique dans laquelle le καιρος joue un rôle essentiel. Le « premier Socrate », le Socrate sophiste conduit des dialogues aporétiques dans la mesure où chaque fois l’occasion, la contingence, la mise en catégories des conjonctures fait la part belle au καιρος. Et celui-ci ne peut que décevoir, par principe, toute aspiration à une vérité unique de ce qui est requis pour décider en connaissance de cause. Il n’y a pas de théorie de la décision parce qu’il n’y a pas (encore) de vérité absolue de la notion qu’elle convoque.

 

 

 

 

Le dialogue s’ouvre sur un thème éducatif primordial puisqu’il fait d’emblée état d’un souci en direction des fils qui ne sont plus des enfants. Il s’agit donc de délibérer sur une formation secondaire :

Nous avons des fils…Or nous avons décidé de nous occuper d’eux avec tout le soin possible et de ne pas faire comme la plupart des gens, qui, dès que leurs enfants sont arrivés à l’adolescence, les laissent vivre à leur fantaisie, et nous voulons commencer dès maintenant à leur consacrer tous les soins dont nous sommes capables…(179a).

 

…nous cherchons par quelles études et quels exercices nous pourrions les perfectionner (αριστοι γενοιντο)autant qu’il est possible…

Convient-il, oui ou non, que les jeunes gens apprennent à combattre tout armés ? (181d)

Question fermée, on ne peut plus binaire qui s’adresse à Socrate, en position de trancher.

 

…que j’écoute d’abord ce qu’ils ont à dire et que je m’instruise à les entendre ; puis, si j’ai quelque chose à ajouter, de vous l’expliquer alors et d’essayer de vous convaincre…

Petite consigne liminale de la méthode dialectique : que ceux qui savent, ou croient savoir, s’expriment. Il s’agit de s’instruire puis d’instruire, au sens juridique d’instruire une affaire, de la mettre en état d’être jugée.

 

Le conciliabule prend soudain des allures d’assemblée lorsque Lysimaque sollicite le « suffrage » de Socrate afin de départager les avis contraires de Nicias et de Lachès.

 

Effarement  de Socrate : faut-il sur ces questions s’en remettre à l’avis majoritaire ou à celui de l’expert en la matière ?

 

Il faut commencer par chercher s’il y a ou non, parmi nous, quelqu’un qui soit expert dans la matière que nous discutons…. Expert, ici, c’est tout simplement τεχνικος, comme le médecin pour la maladie.

 

Or  la question se pose de savoir sur quoi doit porter l’expertise, moment de bascule où l’échange de comptoir devient philosophique.

 

Nous ne nous sommes pas mis d’accord dès le début sur ce que peut être l’objet dont nous délibérons et à propos duquel nous cherchons qui de nous est compétent…

Nikias-  ne s’agit-il pas du combat en armes et s’il faut l’apprendre ou non ?

Socrate- Si…Mais…toutes les fois qu’on délibère sur une chose en vue d’une autre, c’est sur la chose en vue de laquelle se fait l’examen que porte la délibération, et non sur celle qu’on examine en vue d’une autre.

D’un seul coup, le choix ne se porte plus sur l’alternative initiale mais sur la spécialité problématique de l’expert.

 

Au passage, S. égratigne la vénalité sophistique : je n’ai pas eu de quoi payer les sophistes… (186d)

Vient alors la question amenée par le changement de perspective, à savoir ce en vue de quoi on s’adonne à l’apprentissage des armes. C’est le courage, n’est-ce pas ?…190c Mais Qu’est-ce que le courage ? (τι εστι ανδρεια).

Dès le début, en fait, il était clair qu’il ne s’agissait pas d’une délibération sur un simple choix pratique ponctuel, mais sur une décision qui visait rien moins que de rendre ces jeunes gens capables d’assumer la réputation de leur lignée en se montrant  « dignes des noms qu’ils portent » (180a), cad dignes de leurs grands-pères car, si la réputation des aïeux n’est plus ç faire, celle de pères laisse singulièrement à désirer (« d’actions personnelles, nous n’en pouvons citer »). Le dialogue apparaît inauguralement placé sous le déficit éducatif de cette génération des pères, délaissés par les leurs. On ne peut donc livrer l’excellence aux aléas des situations. Allusion à ce temps mort des débuts du IV°. Charles Péguy opposait les « époques » qui marquent l’histoire aux « périodes », années de transition confuses et sans éclat, sans âme.

 

Encore un point de méthode : la question doit s’affiner, décanter, ne plus demeurer référentielle, mais devenir conceptuelle :

 

Tu n’avais pas bien répondu parce que je n’avais pas bien posé la question (191d).

 

Tout l’art dialectique repose sur le fait de « bien poser la question (καλως ηρομην). En quoi la question est-elle mal posée ? En ceci qu’on n’interroge pas sur le courage du fantassin, mais aussi, et indissolublement sur celui du cavalier et de tout combattant en général, et, au-delà d’eux sur tous ceux qui font preuve de courage, qu’ils affrontent les périls de la mer, la maladie, la douleur, la pauvreté ou leurs propres passions. Ce qui les rassemble tous, c’est d’être courageux contre (ανδρειο προς ….νοσους …πενια…)

 

Quelle est cette faculté, toujours la même dans tous les cas et que nous appelons le courage ? (192b).

 

Une réponse semble adéquate : c’est une sorte de fermeté d’âme (καρτερια της ψυχης), mais on peut être ferme et fou (maniaque) ou stupide (borné) ; ce serait donc la fermeté intelligente qui serait donc le courage ? (192e).

 

Mais celui qui sans s’y être exercé consent à courir un risque n’est-il pas plus courageux que celui qui raisonne avant de faire face au danger ?…Et ainsi de suite

 

S.-Nous n’avons pas trouvé ce que c’est que le courage.

NI.- Evidemment non. (200a).

Ce sera quasiment le mot de la fin.

 

 

 



[1] François Châtelet, 1972, Histoire de la philosophie, Tome I, p.92.

Partager cet article

Repost 0
Published by Patrick G. Berthier - dans Licence
commenter cet article

commentaires

voyance gratuite par mail rapide 20/02/2017 17:29

Grâce à votre site je viens d’appendre plusieurs choses. Continuez !

voyance gratuite 09/05/2016 17:08

Merci pour ces bons moments sur votre blog. Je suis souvent au poste pour regarder (encore et toujours) ces merveilleux articles que vous partagé. Vraiment très intéressant. Bonne continuation à vous !