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 SO  PHI

Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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30 novembre 2007 5 30 /11 /novembre /2007 09:48

PHILOSOPHIE POLITIQUE DE L’EDUCATION ANTIQUE.

 

 

 

I. LES SOPHISTES

 

 

 

Les Sophistes, des aînés aux plus jeunes :

 

Protagoras d’Abdère (né en 485), Gorgias de Leontinoi, Antiphon d’Athènes, Prodicos de Céos, Hippias d’Elis, Socrate († 399).

 

 

 

Avec l’essor de la démocratie athénienne au V°, toute l’activité intellectuelle des colonies d’Ionie, d’Asie Mineure et de Grande Grèce (Italie du sud) vient se fixer à Athènes, avec des effets de choc (au sens de shoking). Anaxagore, par exemple est rapidement accusé d’athéisme, ce ne sera pas le seul.

 

Jusque-là, les jeunes gens étaient formés à l’excellence, à l’άρέτη, par la συνουσια, cad par la fréquentation du monde adulte, sans spécialisation. Les sophistes au contraire inventent l’éducation en milieu artificiel, qui restera une des caractéristiques de notre civilisation.

 

Ainsi l’άρέτη, l’excellence, cette fois conçue comme compétence, ….peut faire l’objet d’un apprentissage, contrairement à l’ l’άρέτη archaïque comprise  comme l’excellence requise par la noblesse du sang (la « valeur » des « âmes bien nées »).

 

Différence entre l’éducation (de l’aristocratie conforme à l’idéal de sa caste) et la culture (de l’homme tel qu’il devrait être, selon la philosophie). Culture qui, comme éducation, se dit en grec Παιδεια[1]. Le vocabulaire reste étonnamment stable alors que la conjoncture historique remanie considérablement les données de base de la société. On a affaire là à ce glissement caractéristique du signifié sous la permanence du signifiant que la rhétorique appelle syllepse[2].

 

Qu’il y ait entre deux utilisations du même mot par deux personnes, ou, si l’on préfère, qu’il ne s’agisse pas du même mot, c’est cela qu’essaie de penser, jusque dans ses dernières conséquences, la notion de syllepse, laquelle induit toute une conception du langage, attentive à l’opacité et à l’incompréhension.[3]

 

La syllepse est très exactement ce qui sous-tend tout le théâtre tragique, comme le montre notamment Vernant & Vidal-Naquet[4] : le même mot se rattache à des champs sémantiques différents, alors que chaque protagoniste , enfermé dans l’univers qui lui est propre (religieux, juridique, politique…), croit l’employer unilatéralement, avec un sens et un seul. Il se heurte alors, de façon opaque et incompréhensible à une autre unilatéralité. Les mots sont les mêmes, les référents différents. Dans la même langue, l’interlocuteur parle un idiome étranger irrepérable. C’est, par la syllepse, l’instauration du fameux Dialogue de sourds, qui donne justement son sous-titre au livre de P.Bayard.

 

On discute à partir de points de vue incommensurables[5] en utilisant différemment les mêmes mots.

 

 

 

            Sur la Syllepse Tragique.

 

 

 

L’univers divin étant conflictuel, on ne trouve pas dans la tragédie une catégorie unique du religieux, mais des formes diverses de vie religieuse qui apparaissent antinomiques et exclusives les unes des autres.[6]

 

Ainsi y a-t-il autant de dikh qu’il y a de dieux, voire davantage avec la dikh des morts, celle de la FusiV… Diversité antagonique donc, avec des couples irréconciliables comme Artémis & Aphrodite, les freères ennemis Zeus & Poséidon, Apollon & Dionysos et jusqu’au sommet de l’Olympe, les époux Zeus & Héra.

 

Le polythéisme grec a inventé le double bind, la double contrainte par laquelle satisfaire à l’un, c’est contrarier l’autre.

 

Les incompatibilités structurelles et vitales ne sont évidemment pas pour rien dans la recherche d’un consensus, de la « Prudence », précédés d’une nécessaire délibération.

 

Comment concilier les inconciliables que la tragédie donne en spectacle.

 

Ce que le spectateur athénien voit, ce sont des personnages qui emploient les mêmes mots et ne se comprennent pas.

 

Duplicité foncière du langage où le mot nomoV dans la bouche d’Antigone signifie loi du culte des morts quand Créon l’emploie pour désigner la loi sacrée de la cité qui se doit de châtier la trahison. NomoV signifie originellement le mode musical, la tonalité irréductible, non tempérée, Dorien, Lydien…

 

De cette duplicité de la langue qui dédouble le sens en maintenant le signifiant, les Sophistes tireront l’essentiel de leur tecnh.

 

On est là dans un univers stratifié, sans unité, sans principe général de régulation, sans ordre autre que précaire et aléatoire. De ce désordre naturel, les Sophistes tireront l’idée d’ambivalence et d’opportunité.

 

L’idée de Destin, Tuch, rappelle que l’homme n’est pas le maître de son action. Les dieux lui sont incompréhensibles. Par parenthèse, vingt siècle plus tard, Luther ne dira pas autre chose, ce qui rappelle qu’au cœur du monithéisme le ferment d’un inconnaissable radical et pourtant souverain n’a jamais disparu.

 

Fond complètement agnostique de la religion grecque et que révèlent, si l’on peut dire, les oracles. Oracles toujours à double entente et qui souvent précipite dans le malheur par suite d’un malentendu, d’une incompréhension. Syllepse encore, comme Œdipe qui prend ses précautions pour effectuer ce qu’il croit éviter ou Cresus à qui l’on promet qu’il va détruire un empire…mais c’est le sien !

 

 

 

 

 

La première sophistique représente  une véritable « révolution pédagogique ».

 

Ils voulaient enseigner à parler en public, à défendre ses idées à l’assemblée du peuple ou au tribunal ; ils étaient donc en premier ressort des maîtres de rhétorique[7].

 

Référence au modèle de la médecine (le frère de Gorgias était médecin. Hippocrate né vers 460) : diagnostic, pronostic, remède (voilà ce dont vous souffrez, voilà comment la maladie va évoluer, voilà le pharmacon qui  peut y remédier).

 

Ce souci scientifique correspond au désir de fonder une τεχνη[8].

 

Essor de la démocratie directe : sans doute…le rôle de l’empire et celui de la flotte étaient-ils pour beaucoup dans cette évolution ; car les marins étaient du peuple et ils comptaient plus, désormais, que les chevaliers ou les hoplites.

 

Xénélasies à Sparte (expulsions d’étrangers) alors qu’Athènes accueille volontiers les étrangers.

 

Enseignement traditionnel grec repose sur trois maîtres :

 

-le « pédotribe », l’entraîneur sportif,

 

-le cithariste, qui forme au chant et à la danse les choristes.

 

-le « grammatiste » qui apprend à lire et à écrire.

 

Les jeunes athéniens ne recevaient aucune formation intellectuelle systématique. Ils apprenaient en vivant et en regardant autour d’eux[9] (συνουσια).

 

C’est précisément cette formation que les Sophistes vont vendre.

 

Formation au sens d’un enseignement professionnel, d’un art, comme celui du médecin ou de l’architecte, une τεχνη.

 

Cette τεχνη, immédiatement efficace et transmissible, reconnue comme telle justement parce qu’elle s’exerçait contre rétribution, s’oppose aux « écoles » philosophiques comme celles d’Empédocle, le maître de Gorgias. En fait d’ « écoles », ce n’étaient que de petits groupes de futurs philosophes…sans objet pratique et sans cursus régulier[10].

 

Alors que ceux-là cherchent de façon désintéressée la « Vérité », les Sophistes visent par leur τεχνη des fins pratiques.

 

L’enseignement de la médecine forme des médecins, la sophistique assurera la formation de l’homme politique. Avec les progrès de la démocratie, il faut donc former des gens capables de prendre part aux délibérations politiques et aussi de se défendre devant les tribunaux[11].

 

La révolution des sophistes est d’avoir dressé, en face de la nature et contre elle, l’enseignement, et d’avoir considéré qu’à leur contact le mérite s’apprenait. S’ouvre ainsi une querelle opposant l’hérédité à l’éducation (la παιδεια comme  τεχνη  à la φυσις, la διδαχη en lieu et place de la φυσις).

 

 

 

Une éducation rhétorique

 

 

 

La rhétorique serait née en Sicile au début du V° siècle, en liaison avec le grand nombre de procès qui prirent place alors. On voit ce que cet art nouveau eut de pragmatique, et à quel point il était lié au monde étroit des procès et de la chicane[12].

 

Enracinement dans la culture littéraire : Gorgias a composé un Eloge d’Hélène ainsi qu’une Défense de Palamède. Palamède était le type même de l’homme injustement condamné ; il avait été accusé par Ulysse devant Troie et, au V° siècle, Eschyle, Sophocle et Euripide lui ont tous trois consacré des tragédies, aujourd’hui perdues[13].

 

A propos de la rhétorique, Platon fait dire à Gorgias dans le dialogue éponyme que « il faut user de cet art comme de tous les autres arts de combat »[14].

 

Les débats sont en effet conçus comme des αγωνες où s’opposent deux points de vue contraires, ce sont les « antilogies » des Tragiques.

 

Protagoras avait écrit une « Méthode des controverses (τεχνη  εριστικων) et deux livres d’Antilogies. Il enseignait à défendre successivement deux points de vue, l’éloge et le blâme, l’accusation et la défense…(Δισσοι Λογοι, discours doubles).

 

Ces débats ne constituaient pas de purs exercices formels : ils correspondent à une réflexion neuve et sérieuse sur tous les problèmes de responsabilité ; et l’art dialectique aide à en préciser les données. Avoir tué par erreur, par imprudence, involontairement, sans pouvoir l’empêcher : ces notions se heurtent et s’affirment au cours de telles discussions et pénètrent peu à peu dans la conscience juridique[15].

 

Les deux formules qui résument pour nous l’enseignement de Protagoras :

 

-il existe sur tout deux thèses  (opposées)

 

-il faut apprendre à rendre plus forte la thèse la plus faible.

 

La méthode des questions et réfutations de Socrate doit beaucoup à l’art de Protagoras. (surtout les dialogues dits « socratiques » ou « aporétiques » dans lesquels Socrate « la Torpille » s’emploie toujours à déconstruire les évidences et à miner les convictions et les thèses les mieux établies. Il s’agit moins alors de renforcer la thèse la plus faible que d’affaiblir la thèse la plus forte. En tous cas, on comprend aisément pourquoi Socrate passait pour un sophiste aux yeux d’Aristophane. N’a-t-il pas été condamné d’ailleurs pour amoralité et corruption de la jeunesse, chef d’inculpation typique des adversaire de la sophistique).

 

 

 

In PAIDEIA de Werner Jaeger

 

 

 

La tension φυσις – νομος :

 

Pindare, représentant de l’aristocratique éducation traditionnelle, contre l’essor de l’esprit rationnel :

 

La fierté instinctive confère à l’homme une force redoutable. Mais celui qui doit se contenter de ce qu’on lui a enseigné est comparable à un homme qui marche dans l’obscurité. Son intelligence hésite ; jamais il n’avance d’un pas décidé mais, vu la carence de son esprit, ses innombrables vertus lui tiennent au bout des lèvres.

 

(Pindare, odes Néméennes, III, 38).

 

« Fierté » cad farouche, féroce, la qualité de celui qui est ferus, sauvage. « fierté instinctive », cad férocité naturelle qui s’oppose à la dégénérescence des éduqués :

 

Voyez-les sortir de leur pensoir  (Φροντιστηριον), maigres, pâles, abrutis. (Aristophane, Nuées, 184-6).

 

Et plus loin : Si tu fais ce que je te dis, tu auras toujours la poitrine robuste, le teint clair, les épaules larges, la langue courte, la fesse forte, la verge petite. Mais si tu pratiques les mœurs du temps, d’abord tu auras la poitrine resserrée, la langue longue, la fesse grêle, la verge grande, et longue la proposition de décret (1019).

 

Le personnage de Calliclès, clone littéraire du futur tyran Critias, reprend un siècle après la même antienne :

 

Nous façonnons à notre volonté les meilleurs et les plus vigoureux d’entre nous, les prenant en bas âge, tels des lionceaux, pour les enjôler et les asservir à force de leur raconter que tous les hommes doivent avoir des droits égaux et qu’en cela consiste le beau et le juste. Mais que survienne un individus comblé de dons naturels , il foulera aux pieds toutes nos lois antinaturelles et se dressera en maître devant nous. C’est alors qu’apparaîtra dans tout son éclat le droit de la nature. (Pl. Gorgias, 483e).

 

 

 

Nationalisme/cosmopolitisme

 

 

 

Circulant sans cesse de cité en cité, ils n’eurent pour ainsi dire pas de nationalité. Le fait qu’il fut possible pour des individus de vivre en Grèce, dans une indépendance aussi complète, prouve qu’un type de culture entièrement neuf et foncièrement individualiste était en train de voir le jour[16].

 

Antiphon, comme Hippias d’Elis, étend l’égalité jusqu’au cosmopolitisme, supprimant les identités nationales : Sous tous les rapports, nous avons tous une nature semblable, Grecs comme Barbares, ainsi que les classe sociales : Nous respectons les hommes issus de familles nobles et méprisons ceux issus de la plèbe. Comme s’il s’agissait de citoyens de nations différentes.

 

Quelques décennies après les guerres Médiques et en pleine guerre du Péloponnèse, on comprend que les « souverainistes » se soient récriés !

 

L’important est de remarquer que l’argument « naturaliste » s’inverse, de Calliclès à Antiphon et Hippias, l’égalité étant précisément définie comme naturelle contre l’artificialité de l’égalité démocratique qui exclut les esclaves, les pauvres et les étrangers.

 



[1] Pierre Hadot, 1995, Qu’est-ce que la philosophie antique ?,Folio essais 280, pp 31-34.

 

 

[2] Συλληψις appartient à la famille de Συλ-λέγω : réunir, rassembler des choses différentes, qui donne évidemment syllogisme (calcul, conjecture, raisonnement). Le sens premier de Συλληψις est …compréhension ! (action de com-prendre).

[3] (voir  Pierre Bayard, 2002, Enquête sur Hamlet, Minuit p34 :

 

 

 

[4] Jean Pierre Vernant & Pierre Vidal-Naquet, 1972, Mythe et tragédie en Grèce ancienne, pp 35-6.

[5] Bayard, op.cit. p102.

[6] JP.Vernant, Mythe & tragédie en Grèce ancienne, p.33

[7] Jacqueline de Romilly, 1988, Les grands sophistes dans l’Athènes de Périclès, LP 12, p 23.

[8] J.de Romilly p 32

[9] id. p53

[10] ibid.

[11] id.p 62

[12] id.p 79

[13] id. p 82

[14] id.p 91

[15] id. p 102

[16] WJ p345

 

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Published by Patrick G. Berthier - dans Licence
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