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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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9 décembre 2007 7 09 /12 /décembre /2007 13:33

Sur l’art de persuader I.

 

 

 

Pour celles et ceux qui ne se sont pas encore procuré le texte, le lien suivant en permet une consultation en ligne (couplé avec  De l’esprit géométrique qui le précède) :

http://membres.lycos.fr/laphilosophie/ebook/Artdepersuader.pdf

 

 

 

D’emblée, Pascal procède à un renversement. Au lieu d’écrire un ouvrage technique, à la manière des Sophistes ou d’Isocrate, comme le titre le suggère, un traité de rhétorique listant les procédés oratoires susceptibles d’amener l’auditeur à partager l’opinion du locuteur, Pascal analyse ce qu’on appellerait aujourd’hui la réception. Il s’agit là d’un préalable méthodologique : on ne peut élaborer les moyens de persuader avant de comprendre les moyens par lesquels s’exerce le consentement, puisque persuader c’est forcer l’autre à consentir. Or ces moyens par lesquels on consent ne sont que deux : « l’entendement et la volonté ».

Ces deux termes pourraient se passer d’explication, Pascal les définissant à la fin du deuxième paragraphe : croire par la preuve ; croire par l’agrément. Je crois pourtant qu’il faut que nous nous y arrêtions. On le voit, l’entendement et la volonté sont des modalités de la croyance. Prenons donc ces trois termes : croire, entendement et volonté. Le seul à ne pas faire vraiment difficulté est le second. En voici la définition dans le Vocabulaire technique et critique  d’André Lalande (10° édition) : A.« Faculté de comprendre, au sens le plus général de ce mot ». B. « La faculté de comprendre par opposition aux sensations ». L’entendement est donc cette puissance de croire par laquelle on comprend, c’est-à-dire par laquelle on ne consent « qu’aux vérités démontrées », celles-ci étant, d’une certaine façon, indépendantes des sensations. On peut alors distinguer et même opposer, ce qui est appréhendé par l’intellect et ce qui est perçu par les sens, ou, en terme pascaliens, ce qui relève de l’esprit et ce qui relève du cœur, ce qui tient à la démonstration et ce qui tient à l’attachement. Celui qui cherche à persuader doit donc savoir à quelle faculté, à quelle puissance, à quelle créance il s’adresse, car, selon que ce sera à l’entendement ou à la volonté, il lui faudra toucher soit par l’agrément soit par la vérité, qui ne ressortissent pas du tout à la même compétence.

Mais cette  opposition de l’entendement et de la volonté ne nous suffit pas car on sent bien que le mot de volonté est ici d’un usage plus délicat que celui d’entendement. Pour l’éclairer, je propose de nous reporter au dictionnaire de Furetière de 1690 qui consigne les acceptions en cours moins de trente ans après la disparition de notre auteur.  Voici un extrait de ce qu’on trouve à l’entrée « volonté » dans ce dictionnaire : « Seconde puissance de l'âme qui se porte à la poursuite du bien, ou à la fuite du mal que l'entendement luy a fait connoistre. » Où l’on retrouve la même opposition des « deux puissances de l’âme » que dans notre texte, ce qui ne surprendra pas. Ce qui, en revanche, apporte un éclairage différent, tient à la référence à la liberté de jugement : « nostre libre arbitre, c'est à dire, nostre franche volonté ». Dans une autre entrée pour le même mot, Furetière écrit : « VOLONTÉ, signifie aussi la puissance, le désir, la résolution de faire quelque chose. »

 

 

Nous rencontrons ici une difficulté car la volonté comme puissance du libre-arbitre et comme puissance du désir, ce n’est évidemment pas du tout la même chose. Entendement ne signifiait qu’une seule et même chose mais volonté est un terme polysémique, à tout le moins ambivalent. Je rappelle que le libre-arbitre est cette faculté « de choisir ou de ne pas choisir…dans les choses où il n’y a aucune raison qui nous penche d’un côté plutôt que de l’autre. » (Bossuet, Traité du libre-arbitre). Ce qui serait la liberté de décider entre deux choses indifférentes, cas des plus rares, on en conviendra. Plus convaincante est la définition donnée par Descartes : « La volonté…consiste seulement en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l’entendement lui propose, nous agissons de telle sorte que nous ne sentons point qu’aucune force extérieure nous y contraigne » (Descartes, Méditations, IV, 7). Voilà pourquoi la volonté peut être dite franche ou libre. Ce pouvoir, cette puissance décisionnaire ne relèverait que de moi. L’entendement propose, la volonté dispose. Elle consent, ou refuse son assentiment. Elle agrée, ou non. Ce qui redonne du lustre à nos vieilles formules de politesse épistolaire, un peu compassées : Veuillez-agréer Madame, Monsieur, mes respectueuses salutations…On emploie ce mode virtuel composite, mi-subjonctif, mi-impératif, justement parce que l’autre, à qui l’on s’adresse, n’est pas du tout obligé d’agréer ce qui lui est ainsi proposé. Agréer, agrément, vocabulaire que Pascal utilise abondamment, renvoie lui aussi à une dualité de sens. Le Furetière, toujours lui, donne deux entrées pour Agréer : « Plaire, estre agreable » et « Ratifier, approuver ». On peut, cela va de soi, ratifier quelque chose qui ne vous est pas agréable, ou qui n’a même rien à voir avec l’agrément, comme lorsqu’on signe une convention ou un contrat après avoir écrit la mention « lu & approuvé ». L’approbation est souvent la condition de l’obtention de quelque chose, par exemple l’achat d’un bien pour lequel on signe un crédit. C’est bien en deux sens différent, quoique liés, que le bien en question vous agrée et que les traites tirées sur votre compte bancaire sont agrées.

 

 

Je rappelle ces distinctions parce qu’elles nous place devant un choix conceptuel que Pascal à tranché sans nous en faire part. Il est clair comme le jour que pour lui, la volonté au sens du libre-arbitre cartésien est un tour de passe-passe métaphysique. « Nous ne croyons presque que ce qui nous plaît ». Le libre-arbitre, cette puissance intermédiaire, tierce, entre l’entendement et le désir, ne peut-être qu’une fiction. Tout simplement parce que, pour Pascal, il n’y a que « deux entrées par où les opinions sont reçues dans l’âme ». On remarquera la forme passive. « Les opinions sont reçues ». C’est assez dire que ces deux puissances ne sont justement que des puissances de réception. Les démonstrations doivent « emporter la créance » et les objets du désirs ont « la force de nous plaire ». Toute la puissance se trouve donc du côté de l’extériorité. La vérité nous convainc et l’attachement nous plaît. L’idée d’une volonté franche, d’une libre-arbitre disparaît complètement. « Nous agissons de telle sorte que nous ne sentons point qu’aucune force extérieure nous y contraigne », écrivait Descartes, plaçant dans le sujet l’initiative de l’action volontaire. Pascal, à rebours, montre que les objets de désirs sont assez forts « pour faire agir la volonté ». La volonté n’agit pas, en première instance, on la fait agir. Le désir la déclenche, si tant est qu’on puisse repérer une quelconque différence entre désir et volonté dans le texte qui nous occupe.

 

 

« L’esprit et le cœur sont comme les portes par où [les vérités et les caprices] sont reçues dans l’âme ». L’âme ne serait donc guère plus qu’une chambre d’enregistrement de ce qu’on lui présente, et elle est, soit convaincue, soit satisfaite par ces « puissances qui nous portent à consentir ». Toute la puissance de la conviction est dans la force contraignante de la démonstration. Toute la puissance de la volonté est dans la force de l’attachement que l’objet exerce sur nous. Furetière dit que persuader  revient à « Obliger quelqu'un à croire quelque chose ». Pascal montre qu’une telle obligation ne s’obtient que de deux façons, et deux seulement : le convaincre ou lui plaire, les preuves ou l’agrément. Malheureusement, « hors de la géométrie » (qui vaut ici pour toutes la mathématique), « il n’y a presque point de vérités dont nous demeurions toujours d’accord ». L’art de convaincre ne trouve donc que fort peu d’occasions de développer ses imparables démonstrations.

 

 

Descartes et Pascal, explorent donc chacun de leur côté (moins de vingt ans séparent les Méditations de l’opuscule sur l’art de persuader) les conceptions divergentes de la volonté portées par le sens commun ; ou le mouvement qui nous fait appéter, comme on disait à l’époque, les choses qui nous plaisent, ou une troisième puissance qui, entre l’entendement et le désir nous permet de trancher entre les différentes options que les deux autres puissances lui proposent.

 

 

Cette indépendance de la volonté aura une très importante postérité qui, passant par l’autonomie de la volonté chez Kant, mènera aux philosophies du sujet et de la conscience. La notion d’autonomie est d’ailleurs une des idées maîtresse de l’organisation des sociétés contemporaines, même si, là aussi, le sens en est pluriel et instable (l’autonomie de l’université, l’autonomie du sujet et l’allocation d’autonomie, pour ne citer que quelques exemples pris presque au hasard de l’actualité participent évidemment de significations assez éloignées !). Je ne veux ici que souligner cet embranchement qu’il s’agit d’élucider et qui concerne l’existence, ou non, de cette instance délibérative et décisionnelle de la volonté détachée du déterminisme des appétits, détachée de la force du plaire, de l’agrément. Autrement dit, puis-je vouloir quelque chose qui ne me plairait pas. En termes psychanalytiques, puis vouloir ce que je ne désire pas ? la réponse cartésienne serait affirmative, la réponse pascalienne négative, tout simplement parce que Pascal ne croit pas un seul instant à une volonté qui jouirait d’une efficace propre. La Pensée 539-99 est sur ce point explicite :

« La volonté est un des principaux organes de la créance, non qu’elle forme la créance, mais parce que les choses sont vraies ou fausses selon la face par où on les regarde. La volonté qui se plait à l’une plus qu’à l’autre détourne l’esprit de considérer les qualités de celle qu’elle n’aime pas à voir, et ainsi l’esprit marchant d’une pièce avec la volonté s’arrête  à regarder la face qu’elle aime et ainsi juge parce qu’il y voit. »

            La volonté se plait à considérer telle qualité et n’aime pas à voir tel autre. Plaire et aimer sont donc les motifs par lesquels la volonté organise la créance et détourne l’esprit de ce qui la révulse. Car la volonté ne « forme pas la créance », elle cherche simplement son plaisir dans ce qui lui est présenté de l’extérieur. Ce qui est bien sûr une façon de nier, avant l’heure, toute la prétention d’une autonomie de la volonté libre. La volonté est déterminée à pencher vers l’agrément selon un tropisme dont elle n’est pas maître. Elle se tourne en toutes choses vers les choses qui lui plaisent comme l’héliotrope se tourne vers le soleil. Est-ce à dire que par volonté Pascal entend simplement appétit, et pourrait-on substituer sans erreur volonté à concupiscence dans la Pensée 545-458 ?

« Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair ou concupiscence des yeux ou orgueil de la vie. Libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi… ». La première phrase de la Pensée est en fait une citation de Jean : " N'aimez pas le monde, ni les choses qui sont dans le monde: si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père n'est pas en lui; parce que tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, et la convoitise des yeux, et l'orgueil de la vie [la vantardise des ressources], n'est pas du Père, mais est du monde" (Première épître de Jean, II.15-16). Ce n’est pas le lieu de développer cette question d’un double monde, qui n’est pas précisément notre objet, aussi me contenterais-je simplement d’indiquer que ce dualisme est au cœur, sous une forme ou sous une autre (car il n’est pas spécifiquement chrétien, même si la théologie chrétienne, et plus largement monothéiste, l’a considérablement thématisé et développé ; on le trouve déjà chez Platon) de toute la pensée occidentale, à quelques notables exceptions près dans la philosophie classique et moderne (Spinoza, Schopenhauer, Nietzsche). C’est justement contre ce dualisme, contre ce double monde, spirituel et temporel, transcendantal et empirique…que vont s’édifier les monismes contemporains de John Dewey à Gilles Deleuze. Je referme cette parenthèse que je ne crois pas inutile, même si elle excède de beaucoup ce de quoi nous sommes occupés, parce qu’il importe au plus haut point de savoir ce que peut la volonté et ce qu’il faut entendre par ce mot pour évaluer l’impact sur notre consentement de la prestation de celui qui cherche à persuader. Dans quelle mesure peut-on « Obliger quelqu'un à croire quelque chose » ? Précisons, à la lumière de ce que nous dit Pascal : dans quelle mesure peut-on obliger quelqu’un à croire quelque chose qui ne lui plairait pas ? C’est bien la situation décrite par l’opuscule et qui seule fait problème : A-t-on la moindre chance d’être entendu quand « les choses qu’on veut faire croire sont bien établies » sur une argumentation parfaitement démonstrative « mais qui sont en même temps contraire aux plaisirs qui nous touchent le plus » ? Réponse de Pascal : on suit bien évidemment « ce qu’une volonté corrompue désire, quelque résistance que l’esprit trop éclairé puisse y opposer. » Argumenter revient à donner à l’agrément la forme de la démonstration, c’est, comme disait Marx, « chanter au peuple sa propre mélopée », prêcher les convaincus. On voit bien l’actualité de ce problème. Nos démocraties deviennent chaque jour davantage des démocraties d’opinion, des démocraties médiocratiques où le débat d’idées s’appauvrit en raison inverse de la promotion de l’image, de la communication. Démocratie de l’effet médiologique (je vous renvois aux travaux de Régis Debray sur le sujet) au détriment de la question seule véritablement politique de ce que Rousseau a nommé la Volonté générale (qui ne consiste pas dans la somme des intérêts particuliers). La volonté est au cœur du politique comme elle est au centre de l’individualisme, c’est-à-dire de la liberté, dont on sait qu’elle constitue la véritable boussole de la pensée occidentale, ce qui ne cesse d’orienter sa réflexion depuis la méditation grecque sur ce que signifie le statut de l’homme libre (ελευθερος).

 

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Published by Patrick G. Berthier - dans Licence
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