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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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20 décembre 2007 4 20 /12 /décembre /2007 20:32

Human Nature & Conduct III.6

 

Cette dichotomie des moyens (means) et des fins (ends-in-view or aims) semblera surprenante chez Dewey, tant elle semble renouer avec une distinction qui paraissait rejetée. Comment discréditer l’abstraction économique par son vecteur, l’argent, en tant que simple moyen, si, comme il a été dit dans la première partie, les fins ne sont pas, par nature, différents des moyens ? Comment affirmer que la fin de l’économie ne se trouve pas en elle-même lorsqu’on a révoqué toute distinction d’espèce entre fin et moyen ? Aussi, dans le chapitre suivant, faudra-t-il préciser la « véritable nature des fins »(sous-titre du chapitre 6), afin de lever ce malaise. Les fins (aims) ne sont rien d’autre que « les conséquences prévues influençant l’actuelle  délibération». Ce qui revient à les inscrire au sein de l’action, et non pas à les concevoir comme des termini de celle-ci, comme des buts extérieurs à l’activité que celle-ci doit atteindre, un peu comme le cœur de la cible pour l’archer. Dans les termes de Dewey, l’end-in-view ne doit pas se confondre avec un outside-aim, un final goal.

 

“The entire popular notion of " ideals " is infected with this conception of some fixed end beyond activity at which we should aim” (Toute la notion populaire de l’idéal est infectée (sic) par cette conception d’une finalité fixe située au-delà de l’activité et vers laquelle nous devrions tendre). Pour reprendre l’exemple de l’archer, qui, à ce stade, ne se trouve pas encore dans le texte, « l’idéal » est représenté par le centre de la cible, fixe, distante et (in)différente aux efforts pour bander l’arc et viser. Le but est foncièrement différent des éléments de l’action développée pour l’atteindre. Et surtout, ce but est fixe. La conception d’une activité tendant à un but fixe remonterait à Aristote qui pense le changement comme « l’effort pour réaliser une forme complète parfaite », la croissance du gland réalise à terme le chêne pleinement développé qui est sa destination. Il en allait de même pour le développement humain vers un idéal d’humanité. Je ne crois pas que l’attribution à Aristote d’un idéalisme plutôt platonicien soit tenable, mais admettons et ne nous soucions pas pour l’heure de l’exactitude des vues de Dewey sur l’histoire de la philosophie. On voit qu’il veut épingler une survivance théorique que la révolution scientifique du XVII° rend pourtant caduque. La notion de cause finale[1], ici en question, aurait du disparaître de la réflexion classique, or elle s’est maintenue, non dans le domaine scientifique qui l’a éradiquée, mais en philosophie où elle est devenue la pierre angulaire de la Morale. « L’effet immédiat fut de disloquer l’unité de la morale et des sciences naturelles, de cliver le monde de l’homme comme il ne l’avait encore jamais été dans les civilisations antérieures. On avait une méthode pour traiter les phénomènes naturels tandis qu’un ensemble d’idées radicalement opposées prévalait dans les affaires humaines » (p.225). Dewey semble faire remonter l’abandon des causes finales au XVII°, ce qui paraît assez discutable. Le préformationisme n’est-il pas une téléologie, et qui au XVII° siècle considérait que la croissance, végétale ou animale ne réalisait pas la figure définitive que contenait et anticipait le germe ? Cette révision de l’histoire des idées est douteuse, mais on voit où Dewey veut en venir. Le véritable fossoyeur de l’idée de cause finale est Charles Darwin. C’est seulement l’idée d’évolution qui met à mal le principe d’un développement censé réaliser uniquement des virtualités prédéfinies. La théorie cartésienne des animaux machines à prévalue durant tout le XVIII°. Mais peut importe. L’important c’est de lier l’idée de fin à celle de conséquence. La fin (aim) est la conséquence envisagée de l’action, elle n’en est donc pas détachable, prise qu’elle est dans le réseau des conséquences d’actions passées qui constituent ses conditions d’émergence, et  des conséquences souhaitables d’actions à initier. Ces fins « ne sont en aucun sens les fins de l’action. Etant les fins de la délibération, elles sont les pivots qui réorientent l’action ».

« Stricto sensu, une fin (end-in-view) est un moyen (means) de l’action présente ; la présente action n’est pas un moyen en vue d’une fin lointaine. Les hommes ne s’adonne pas au tir parce qu’il existe des cibles, ils disposent des cibles de façon à rendre plus efficaces leurs tirs ».

« Lorsque les fins sont perçues littéralement comme les fins de l’action plutôt que comme des stimuli orientant le choix présent, elles sont isolées et gelées. » Avec comme conséquence l’étroitesse de vue. La croissance est gelée ! A fortiori lorsque cette fin doit s’entendre nécessairement au singulier et avec majuscule. Concevoir une Fin unique, un souverain bien, revient à refuser l’évidence de la pluralité d’effets produit par un seul acte. L’adage selon lequel la fin justifie les moyens est justement revendiqué par ceux qui, absorbés dans ce qu’ils font, perdent de vue les diverses conséquences de leur action. Ce faisant, il oublie que ces conséquences « collatérales », non désirées, non intentionnelles, sont tout aussi des fins que l’objectif qu’il s’était fixé, des résultantes de son action.

Même en gardant la dimension intentionnelle, une fin ne peut être séparée de l’action qui la porte, des moyens qui la produisent. Aussi la question se pose-t-elle : « Pourquoi ne reconnaît-on pas universellement qu’une fin est un dispositif de l’intelligence pour guider l’action, un instrument pour libérer et harmoniser les tendances contrariées ? » La réponse tient en un jeu de mots : « ends are endless ». Les fins sont infinies. « il n’y a pas de fixes finalités autonomes».

L’erreur kantienne (Dewey se montre en fait bien plus sévère, n’hésitant pas à parler de wilful  folly, d’entêtement dans la folie) consiste à s’obstiner dans la fixation d’une finalité unique. Faisant implicitement référence à la célèbre querelle sur un prétendu droit de mentir par humanité qui opposait Kant à Benjamin Constant, Dewey montre que la monomanie du bien revient à peu près à se cacher derrière son petit doigt (on évince du champ de préoccupation toutes les conséquences non désirables de son action de la même façon qu’on obturerait le champ de vision en plaçant un doigt devant l’œil en prétendant qu’il fait disparaître la montagne. Je synthétise un passage de la page 229). La fin ne peut donc jamais justifier les moyens puisqu’on ne peut jamais évoquer une fin unique mais seulement les conséquences multiples, volontaires et involontaires, conscientes et inconscientes, d’un seul et même acte. 

« Nous nous efforçons de maintenir l’action dans les sillons déjà creusés. Nous croyons dangereuses les nouveautés, illicites les expériences, interdites les déviances. Les finalités ainsi fixées et séparées ne reflètent que la projection de nos propres habitudes comportementales non inter-actionnistes ». Toutefois, le défaut inverse n’est pas moins inquiétant. Si l’esprit métaphysique des buts fixes fait l’objet d’une critique serrée, l’esprit pratique, pragmatique au sens vulgaire, n’est pas épargné. S’il prend le monde « comme il est », ce dernier se contente de l’aménager à la marge, autant qu’il est possible, dans son intérêt propre. Et dans ce cas, l’intelligence mise en œuvre n’excède guère la simple « manipulation », sans accéder à la « construction ». Sans aménité, Dewey nous dit qu’il s’agit là de l’intelligence du politicien, de l’administrateur et du manager, une intelligence pratique « qui a donné un sens péjoratif à un mot qui méritait l’éloge : l’opportunisme ; car la plus haute tâche de l’intelligence est bien de saisir et de réaliser d’authentiques opportunités, possibilités ».(234)

Quant aux classiques, dans leur condamnation des pulsions et leur engouement pour la volonté, la loi morale, qui les contrarie, ils semblent ne pas suspecter le moins du monde qu’ils sont eux-mêmes mû par d’inavouables pulsions (impulses) , en l’occurrence la timidité qui les conduits paradoxalement à se cramponner à l’autorité, puis, par vanité, à revendiquer pour eux-mêmes cette autorité dont ils deviennent pour ainsi dire dépositaire et qui leur interdit de se lancer dans de nouvelles aventures. L’amour de la certitude (Dewey a écrit un ouvrage critique magistral sur le sujet, qui sera bientôt traduit en français : La quête de la certitude) n’est rien d’autre qu’une demande de garantie anticipée pour toute action future. « Le dogmatisme transforme la vérité en compagnie d’assurance » dit plaisamment (et méchamment) Dewey. Il ignore tout de l’expérience, seule source de vérité. La sphère des fixes, finalité figée et principes immuables, tétanise toute velléité expérimentale et se fait le support d’un curieux sentiment de sécurité, « d’un refuge pour le craintif et du moyen par lequel l’audacieux fait du timide sa proie ». Cette anamorphose de la timidité en témérité est des plus intéressante puisqu’on reconnaît là l’essentiel de la position pratique kantienne exaltant la détermination véritablement colossale (puisqu’elle revendique rien de moins que l’expression de l’universel) de l’autonomie. Ce colosse est un nain trouillard nous dit tout benoîtement Dewey. La peur panique de l’aventure que représente toute expérimentation, au risque d’y perdre le maigre viatique de l’héritage traditionnel, se retourne en son contraire et s’hypertrophie en certitude ossifiée. 

Le pragmatisme, le vrai, l’authentique, embouque donc l’étroit chenal qui évite d’un côté le Sylla arrogant de la morale et de l’épistémologie kantiennes, de l’autre le Charybde non moins vaniteux du petit bricolage intéressé du libéralisme pris en mauvaise part.



[1] Voir les travaux d’ Anthony Wilden sur la téléologie, curieux bonhomme collaborateur de Lacan, de Girard, de Bateson…

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Published by Patrick G. Berthier - dans Séminaires Master 2
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voyance gratuite par mail rapide 02/03/2017 15:17

Très bon article, comme toujours. Il a le mérite de susciter le commentaire .