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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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22 décembre 2007 6 22 /12 /décembre /2007 11:58

Raisonnement III

 

 

Nous en étions restés au schéma ternaire de l’abduction. Je le reprends : 

-Tout A est B (règle)

            -C est B (résultat)

            -C est A (cas)

Soit, en revenant à notre syllogisme de départ :

            -Tout H est M (règle)

            -S est M (résultat)

            -S est H (cas).

En remplaçant S par un autre sujet que Socrate ayant la qualité « mortel », selon la méthode des variations, on voit tout de suite les dangers de l’abduction (mettons souris) :

            -Tous les hommes sont mortels

            -une souris est mortelle

            -donc une souris est un homme !

(Ne riez pas trop fort, ce genre de paralogisme est extrêmement fréquent, explicite ou sous-jacent, dans nombre d’allocutions et d’interventions, même chez les scientifiques comme le montre la suite).

C’est évidemment la même faute logique que celle commise par Claude Bernard : les propositions universelles ne sont pas nécessairement commutatives. Rien n’autorise à passer de « tout A est B » à « tout B est A ». A est un sous-ensemble de B, mais le contraire n’est pas vrai. Ce n’est donc pas parce qu’un sujet possède la qualité B qu’il appartient à A.

Le grand sémioticien Umberto Eco a montré que ces problèmes de logique, pourtant élémentaires, pose de redoutables problèmes aux savants dès qu’ils sont en présence d’un phénomène nouveau ou d’un spécimen inconnu. (Je vous rappelle que pour Dewey, comme nous vivons dans un monde sans cesse changeant, selon la théorie de l’évolution généralisée aux périodes courtes, et notamment à la vie humaine, toute situation présente toujours nécessairement des aspects nouveaux. Tout phénomène est donc essentiellement conjoncturel, ce qui implique qu’il n’est pas appréhendable et explicable dans le cadre d’un raisonnement figé, reproductible à l’identique. Point capital pour le pragmatisme et sur lequel nous reviendrons).

Il aura fallu quatre vingt ans aux naturalistes pour ranger l’ornithorynque dans une espèce.

Le problème était le suivant :

Cette animal est doté, entre autres d’un bec de canard (d’où son nom : orithoriynchus ananitus : au bec d’oiseau comme celui d’un canard), d’un pelage, de pattes griffues et palmées, d’une queue de castor.

On cru d’abord à un canular, à un montage. Mais l’animal existe vraiment. Plusieurs spécimen sont expédiés d’Australie et disséqués. D’où la question : qu’est-ce que c’est ?

Et pour répondre à la question, quantité d’abductions :

-tous les oiseaux ont un bec ; l’ornithorynque a un bec ; donc c’est un oiseau mais,

-tous les oiseaux ont des ailes ; l’ornithorynque n’a pas d’ailes, donc ce n’est pas un oiseau.

Ou, dans une autre série :

-tous les animaux à pelage sont des mammifères ; l’ornithorynque a un pelage ; donc c’est un mammifère. Oui mais :

-tous les mammifères sont vivipares ; l’ornithorynque est ovipare, donc ce n’est pas un mammifère…

Jusqu’à ce qu’on admette que l’ornithorynque ne rentrait dans aucune catégorie préétablie, et qu’il fallait créer un fichier pour une nouvelle espèce, celle des monotrèmes qui regroupe les mammifères ovipares.

Le grand intérêt de cette enquête (Inquiry dirait Dewey) est révélé par son caractère naturaliste. Je veux dire par là que ce n’est pas un pur problème de logique formelle et que, pour cette raison, la solution passe par la vérification, par l’observation factuelle. Il s’agissait de savoir si, en fait, l’ornithorynque pondait ou pas des œufs, comme il s’agissait peu avant de savoir s’il possède ou pas des mamelles. Une femelle qui pond des œufs ET allaite ses petits renversait toutes les vérités établies en sciences naturelles, et notamment ces catégories incompatibles des ovipares et des mammifères. La leçon à tirer est que, dès qu’on quitte le socle sûr de la déduction, qui elle s’accommode fort bien d’un pur raisonnement intellectuel, l’induction et l’abduction nécessite absolument un retour à l’expérience pour se voir valider. L’induction et l’abduction ne peuvent donc s’exercer légitimement qu’au sein de la méthode expérimentale, et c’est exactement le sens de ce que Dewey préconise en pédagogie. Il faut un cadre au raisonnement, et ce ne peut être que l’expérience.   

Ce qui revient à dire que l’observation est une donnée indispensable de l’abduction. La déduction peut fort bien s’en passer puisqu’elle suit les implications d’une démonstration formelle dont la validité ne dépend que de l’enchaînement logique de propositions conçues comme des « expressions bien formées ». Une proposition déduite est déclarée vraie, fausse ou indécidable (ne jamais oublier cette troisième possibilité, statistiquement majoritaire !) sans recours à l’expérience puisqu’il ne s’agit que d’un raisonnement par procédure, d’un ensemble d’opérations abstraites, raison pour laquelle démonstrations et déductions se font, pour la plupart, dans le médium de langages formalisés de type logico-mathématique, ne faisant intervenir que des algorithmes,  opérateurs, quantificateurs et autres foncteurs [(⌐a Vb)→(a&c) ≡ d], alors que l’abduction s’exprime prioritairement dans la langue vernaculaire, commune.

Mais, pour l’abduction, quel est alors le rapport exact entre observation et raisonnement ?

On trouve dans Conan Doyle, déjà mis à contribution dans un cours précédent, une petite séquence dans laquelle Holmes répond à Watson sur cette question :

« l’observation m’indique que vous vous êtes rendu à la poste de Wigmore street ce matin ; mais c’est par déduction [en fait par abduction] que je sais que vous avez envoyé un télégramme…cet exemple peut servir à définir les limites de l’observation et de la déduction. Ainsi, j’observe des traces de boue rougeâtre à votre chaussure. Or, juste en face de la poste de Wigmore street, la chaussée vient d’être défaite ; de la terre s’y trouve répandue de telle sorte qu’il est difficile de ne pas marcher dedans pour entrer dans le bureau…Tout ceci est observation.

-Comment alors avez-vous déduit le télégramme ?

-Je savais pertinemment que vous n’aviez pas écrit de lettre puisque toute la matinée je suis resté assis en face de vous…Pourquoi seriez-vous donc allé à la poste, sinon pour envoyer un télégramme ? Eliminez tous les autres mobiles, celui qui reste doit-être le bon » (Le Signe des Quatre). 

Cette distinction entre observation et « déduction » (le terme est ici générique de tout raisonnement) ne paraîtrait pas probante aux pragmatistes. Ce que Holmes met au compte de la pure et simple observation procède bel et bien d’un raisonnement de forme syllogistique :

            -Il y a de la boue rougeâtre devant le bureau de poste de Wigmore street

            -vos chaussures portent des traces de boue rougeâtre

            -donc vous vous êtes rendu à la poste de Wigmore street

De la pure observation, rien ne s’ensuit sans raisonnement. Par eux-même, les faits n’ont pas de signification, les faits ne parlent pas d’eux-mêmes, ils demandent une interprétation (les cas abondent d’erreurs judiciaires dues à l’évidence manifeste de la culpabilité du prévenu. Je vous renvoie au film douze hommes en colère qui présente le démontage d’un de ces cas exemplaires où l’analyse fine des données démaille au fur et à mesure de son enquête l’ensemble du tissu d’évidences qui devait rendre, par sa simplicité, le procès expéditif).

La dernière phrase de Holmes est plus pertinente. Le raisonnement, en effet, consiste, pour l’essentiel, à développer un faisceau d’hypothèse concurrentes qui « expliquent » le faisceau d’indices organisé en problème. La suggestion (H) de l’étape trois du schéma de Dewey ouvre en fait sur une pluralité de suggestions connexes. L’hypothèse suggérée en active d’autres dès lors que des objections s’élèvent. Dewey donne cet exemple au chapitre 7 (L’inférence systématique) : un homme qui rentre chez lui trouve son appartement en désordre. Il pense immédiatement à un cambriolage, mais il ne relève aucun indice apparent d’effraction sur la porte. Il songe alors que ses enfants, particulièrement espiègles et agités ont pu jouer en renversant tout dans leurs ébats. Il hésite entre les deux interprétations et pour trancher, cherche à vérifier si quelque chose manque qui accréditerait l’idée du vol.

On voit par cet exemple que le raisonnement par abduction développe des suggestions rivales, exactement comme dans l’enquête mené sur l’identité de l’ornithorynque (mammifère ou ovipare ?). L’hypothèse, sitôt suggérée, se démultiplie et exige une sorte de va-et-vient entre proposition, objection, réfutation ou accréditation de l’objection, jusqu’à ce qu’une seule proposition soit recevable au titre de la solution du problème. C’est ce que consigne le quatrième item de Dewey, celui qui correspond proprement au raisonnement, et  qu’énonce également la quatrième étape de la procédure inspirée de Pierce :

«  - il n’y a pas d’autre hypothèse qui puisse fournir une meilleure explication que H ».

Pour clore, momentanément, ces considérations sur l’abduction, je voudrais en synthétiser les conséquences sur le plan éducatif, telles que Dewey les mentionnent à la fin du chapitre 6.

Il y fait cette remarque très importante que le but de l’éducation consiste à former des esprits logiques, ou plus exactement, entraînés à raisonner (logically trained). Il ne faut pas s’y tromper, il ne s’agit pas là d’une assertion banale car par « logique », Dewey entend « un esprit capable de juger jusqu’où chacune des phases du processus doit être poussée dans chaque situation particulière ». Autrement dit, chaque situation est un cas particulier relevant d’un traitement particulier, même si le cheminement abductif demeure le même. Il ajoute : « On ne peut imposer aucune loi d’airain. Chaque cas doit être abordé tel qu’il se présente, selon son importance et en fonction du contexte dans lequel il a lieu ». Contrairement à la déduction, l’abduction, si elle relève bien d’une méthode, n’a pas véritablement de modèle. Elle est pour ainsi dire à géométrie variable puisqu’elle doit s’adapter constamment à des situations toujours nouvelles s’organisant en problèmes toujours nouveaux.

« L’esprit (logiquement) entraîné est celui qui saisit le mieux les données de l’observation, la formation des idées, le raisonnement et la vérification requis dans chaque cas particulier et qui profite le mieux des erreurs passées ».

Il n’y a, pour Dewey, que des cas particuliers, que des expériences originales, raison pour laquelle il s’agit de former les esprits à une logique évolutive dont le fonctionnement d’ensemble reste identifiable et demeure le même, mais dont les modalités varient en fonction de la situation-problème considérée.  Sherlok Holmes et les médecins raisonnent toujours à partir du même canevas logique mais en déployant des investigations chaque fois originales puisque chaque nouveau cas est inédit, non conforme aux précédents, comme chaque nouveau patient est potentiellement porteur d’une forme nouvelle de maladie, d’un virus mutant ou inconnu. C’est du moins dans cette direction d’une expérience continue, plus exactement d’un continuum de l’expérience, que Dewey invite à penser la nécessité d’une éducation à l’adaptation permanente à un monde changeant.

 

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Published by Patrick G. Berthier - dans Licence
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commentaires

voyance gratuite 02/03/2017 15:17

Merci pour ce billet très agréable… et souriant (pour un sujet pas évident) !