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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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6 décembre 2010 1 06 /12 /décembre /2010 10:56

Courtes réflexions sur le chapitre 3 (première partie) de La société du malaise de Alain Ehrenberg.

 

Le nom du philosophe Ralph Waldo Emerson revient souvent dans l’étude comparative d’Ehrenberg, notamment à la fin de la troisième partie consacrée à la crise de la self reliance, notion qu’on traduit généralement par « confiance en soi ». Elle représente probablement la fiction, l’élément central du mythe organisateur des valeurs de la société civile américaine et, en cela, elle mérite qu’on s’y attarde.

La notion d’opportunity est peut-être le corrélat de la self reliance dans la mesure où, si l’on suit Emerson, cette dernière implique une absence de limite, ou plutôt de limitation, qui définit l’ouverture aux possibles.

A l’image des grands espaces de l’Ouest, le champ des opportunités est ouvert. Il n’est pas limité non plus par le passé proche ou lointain.

Rapportée à cette fondamentale ouverture, l’opportunité se présente comme la définition même de la Liberté, et la self reliance comme le moyen, la capacité de la mettre en œuvre.

La conquête de l’Ouest, l’élan qui repousse toujours plus loin les limites, illustre l’épopée de la Self Reliance vers l’opportunité.

De ce point de vue, celui qui s’avance crânement, cent ans plus tard (les swinging sixties)  vers des horizons sans cesse renouvelés, qu’il s’adonne à la conquête de l’espace ou à l’addiction aux hallucinogènes, ne fait qu’expérimenter les opportunités délivrées par un nouvel « espace » d’expérience (Space out). Il repousse la limite vers une new frontier, laquelle, comme l’horizon, recule indéfiniment au fur et à mesure qu’on s’en approche.

 L’esprit pionnier, celui d’un « moi sans contrainte » saisissant des opportunités, par son idéal d’authenticité, vient toutefois désarticuler l’union des trois composantes qui scelle le pacte social de l’american way of life et que Ehrenberg rappelle à satiété :

Indépendance-compétition-coopération.

En fait, la coopération ne s’exerce jamais qu’au sein du groupe restreint, elle privilégie l’association sur la Société, la relation sur le lien.

Nombre de pages d’Emerson et de son ami Thoreau paraîtront très antisociales (mais non misanthropes), avec leur idéal du pionnier solitaire qui n’a affaire, occasionnellement, qu’à ceux de sa sorte, instaurant un hiatus entre l’urbanité et les « espaces ». Deux Amériques, donc, qui prétendent n’en faire qu’une. Nous pourrions avoir recours au concept de montage qui définit la notion de mythe adéquat dans les travaux de Pierre Legendre. Le montage articule efficacement, quoique mystérieusement, des valeurs symboliques hétérogènes (par exemple le Droit romain et la théologie chrétienne dans la civilisation européenne). Je crois que l’autonomie à l’américaine rassemblant indépendance et coopération est l’un de ces montages. De fait, tout au long de son étude, Ehrenberg cherche à expliquer comment indépendance et coopération peuvent se concilier, en dépit de leur apparente antinomie, soit la fusion improbable du pionnier et du citadin.

 Mais, dans le triptyque Indépendance-compétition-coopération, le dernier terme est à comprendre comme le vivre-ensemble des petits agrégats de proximité : l’association, la famille, le quartier, l’équipe, jamais comme l’appartenance solidaire à la société américaine dans son ensemble (the great Society). L’absence du grand ensemble social (le peuple, la nation) limite la solidarité et exacerbe le grand consensus US : l’individu libre et moralement  responsable, ce qui fait dire à Ehrenberg : « la moralité est le concept social américain dont l’équivalent français est l’Etat » (p.131). Mais « moral » signifie ici essentiellement : responsable de soi, au sens où étant propriétaire de moi-même, je ne puis me défausser sur un tiers de l’état de ce bien qui n’incombe qu’à moi.

Je fais l’hypothèse peu risquée que l’ère du pionnier solitaire étant largement révolu (y compris dans l’usage des stupéfiants de la génération des beatniks et des hippies, les précurseurs psychédéliques cédant la place aux simples consommateurs) le grand mythe de l’indépendance individuelle, de la liberté, de l’autonomie se vide de tout contenu actualisable : il n’y a plus d’espace à conquérir, ni extérieur ni intérieur, et c’est pourquoi l’individu du modèle américain se voit condamné au narcissisme, cette forme vide et avide de la personnalité, remplaçant la stimulation de l’individualisme compétitif par l’individualisme des affects (p.115).

Il s’agirait d’une personnalité socialement induite, d’une psychopathologie d’époque, socialement dominante, comme pouvait l’être l’hystérie dans la Vienne 1900. Je laisse ces considérations largement inspirées de Christopher Lasch puisque nous les reprendrons le mois prochain.

Je voudrais par contre insister sur l’héritage d’Emerson qui a fait récemment un retour remarqué dans les milieux universitaires et éditoriaux, aussi bien aux Etats Unis qu’en Europe. On se souvient d’un essai de Jean Pierre Lebrun intitulé Un monde sans limite, essai d’une clinique psychanalytique du social, où états limites et narcissisme allaient de pair. Je ne crois pas exagéré de dire que ce monde sans limite est déjà largement celui décrit par Emerson, celui du « rêve américain »  (qui n’est pas du tout l’american way of life et en serait plutôt la subversion anticipée comme la contre-culture US le montre bien ; qu’on pense à London ou Kerouac, à Easy rider, Thelma & Louise, Into the Wild plus récemment…et tant d’autres exaltant l’aventure de la route, la fuite en avant), rêve américain dont, peut-être, d’une certaine façon, le narcissisme est la forme énuclée, évidée, épuisée et trop tard venue, résidu imaginaire de la plénitude ambulatoire du pionnier, bref, nostalgie de l’espace comme ensemble d’opportunités sans cesse renouvelées. C’est pourquoi l’empowerment, le renforcement capacitaire a peu de chances de rencontrer le succès, car ce sont moins les capacités individuelles qui font défaut que les opportunités où elles trouveraient à s’employer. Le monde est plein, saturé, la surproduction faisant image paradigmatique (songez aux étranges images de ces immenses parkings de véhicules et d’avions invendus). La devenue mythique route 66 n’est plus qu’un vestige indiqué par une pancarte sur des tronçons d’asphalte défoncé. Raison pour laquelle le retour de l’individu sur lui-même, sur sa propre « responsabilité morale » rend nécessaire des « opportunités artificielles » que regroupe la self help sous la forme d’organismes pourvoyeurs d’aide à l’autonomie.

 

Self help.

La thématique de l’estime de soi, de la confiance en soi est devenue, comme on dit, porteuse (plusieurs dizaines de titres en français ces dernières années).

Ce succès n’est pas que livresque, il implique, aux USA quantités d’associations, de groupes et de sociétés labellisées vendant programmes, stages et méthodes visant à retrouver ou à renforcer :Self-esteem, self-confidence, self-trust, self-reliance….

A titre d’exemple je vous livre cet encart trouvé sur le net d’une association nommée : The Option Institute :

 « La foi optimale en vous-même vous indiquera comment hausser le volume de votre voix intérieure…En cinq jours …vous vous débarrasserez des jugements sur vous-même et des anxiétés qui vous empêchent d’entendre cette voix intérieure et de vivre la vie que vous souhaitez. Vous apprendrez à croire en vos choix avec une absolue confiance en vous – même face à l’adversité ».

Je crois que nous avons là, déjà, en quelques mots, un des traits essentiels de la notion telle qu’elle se présente dans la culture contemporaine. La confiance en soi est d’abord l’écoute de la voix intérieure, écoute qui suppose l’éradication du jugement qui la recouvre. Se faire confiance c’est ne pas (se) juger. Soit, de façon assez étonnante, tout le contraire de la réflexivité morale qui prévalait dans le Kantisme.

Cette voix intérieure n’est plus du tout  « la voix terrible de la conscience », celle justement, qui juge, mais celle de la spontanéité dont Emerson faisait l’indice de l’authenticité.

Allons y voir de plus près.

A cet effet, je vous propose quelques extraits de l’essai d’Emerson. Self Reliance paru en 1841 :

 « La terreur qui nous détourne de la confiance en soi, c’est notre cohérence, la déférence envers nos actes et nos paroles passées. »

Ce qui est fait est fait. Il y a prescription pour ce que j’ai commis jadis ou naguère. Déculpabilisation. Or, on le sait, la culpabilité fait limite.

 

“Live ever in a new day”,  vivez au jour le jour, vivez constamment dans un nouveau jour.

Dissipation de l’hier, on ne vit qu’au présent, présentisme qui annonce un trait contemporain.

« Une grande âme n’a tout simplement rien à faire avec la cohérence […]. Dîtes ce que vous pensez maintenant, en mots crus, et demain dîtes ce que demain pense en mots tout aussi crus, bien qu’ils contredisent tout ce que vous dîtes aujourd’hui. »

La confiance en soi passe donc par la récusation de la cohérence comme continuité personnelle, la première personne se conjugue toujours au présent. Je suis seulement ici et maintenant, nullement responsable du révolu, de l’inactuel.

 

“When we have new perception, we shall gladly disburden the memory of its hoarded treasures as old rubbish.”

« Quand nous percevons quelque chose de nouveau, déchargeons joyeusement notre mémoire de ces trésors amoncelés, ce ne sont que vieilles ordures. »

.

L’essai Self Reliance commence de façon très significative par la mise en exergue de l’adage romain : Ne te quaesiveris extra, « ne te cherche pas hors (de toi) ».

« Society everywhere is in conspiracy against the manhood of every one of its members.[…]. The virtue in most request is conformity. Self-reliance is its aversion. It loves not realities and creators, but names and customs.”

“Partout la société conspire contre l’humanité de chacun de ses membres […] La vertu qu’elle requière est le conformisme. La confiance en soi en est l’aversion… »

 « Celui qui veut être un homme doit être un non-conformiste »

Non-conformisme qui n’a rien à voir ici avec le dandysme, le “plaisir aristocratique de déplaire”, mais qui exprime une nature, « ma nature » ; et peut-être a-t-on là le germe d’une pensée innéiste dont une certaine Amérique prosélyte se délecte aujourd’hui : le Bien et le Mal sont inhérents au sujet :

… « qu’ai-je à faire des traditions sacrées si je vis pleinement de l’intérieur? –Mais ces impulsions peuvent venir d’en bas, et non d’en haut. - …si je suis l’enfant du démon, et bien je vivrai de façon démoniaque. Aucune loi ne peut m’être sacrée que celle de ma nature ».

Passage remarquable qui nie toute perplexité, tout problème lié à la réflexivité d’une conscience. Les « impulsions » ne sont pas à débattre ni à combattre, elles sont l’expression de ma nature propre, la donne imposée par la Providence. Aussi suis-je bon ou mauvais par nature et ne puis-je qu’exprimer cette nature par mes actes.

 

“I shun father and mother and wife and brother, when my genius calls me. I would write on the lintels of the door-post, Whim.”

« Lorsque mon génie m’appelle, je chasse père et mère et épouse et frère. J’écrirais volontiers au linteau de ma porte : Caprice. » (on peut traduire aussi par lubie, fantaisie, coup de tête, foucade, tocade) »

Soyez vous-même et n’imitez jamais (« I must be myself…insist on yourself, never imitate »).

 

There are no fixtures in nature. The universe is fluid and volatile…”

« Rien n’est installé (fixé) dans la nature… ». Cette fluidité caractérise l’aspect majeur des sociétés contemporaines selon le sociologue Zygmunt Bauman, auteur de La vie en miettes : Expériences postmodernes et moralités (La vie liquide 2006, L’amour liquide : de la fragilité des liens entre les hommes 2004).

“The only sin is limitation” ; Seule la limite peut-être imputée à faute.

 “Power is in nature the essential measure of right. Nature suffers nothing to remain in her kingdoms which cannot help itself. […] the self-sufficing, and therefore self-relying soul.”

« Dans la nature, la puissance est le critère essentiel du droit. La nature ne peut supporter que subsiste en son royaume ce qui ne peut s’aider soi-même….l’âme auto-suffisante et donc confiante en elle-même ».

“At the name of society, all my repulsions play, all my quills rise and sharpen (Lettre à Margaret Fuller, 1840).”

« Au seul nom de société, toute ma répulsion s’émeut, toutes mes piques se dressent et pointent ».

“No law can be sacred to me but that of my nature…the only right is what is after my constitution, the only wrong what is against it.”

« Aucune loi ne m’est sacrée hormis celle de ma nature…le seul droit est celui de ma constitution, le seul tort (dommage), celui qui la contredit ».

 

“Nature hates calculators; her methods are saltatory and impulsive. Man lives by pulses …the mind goes antagonizing on, and never prospers but by fits. We thrive by casualties. Our chief experiences have been casual…”

« L’homme vit par impulsions…l’esprit ne va que par antagonisme et ne prospère que par saccades. Nous prospérons par accidents. Nos principales expériences sont fortuites  ».

On retrouve là, dans ces accès, crises et soubresauts la démarche créative et chaotique qui progresse et s’affirme dans l’exécration de la cohérence (consistency) et fait confiance aux impulsions. L’accidentel, le contingent, sous l’apparent désordre de la rencontre souvent contrariée du caractère et de l’opportunité, permettent seuls l’expression de l’authenticité. Il nous faudra garder ces fortes pages en mémoire pour aborder la question de La culture du narcissisme, psychopathologie culturelle qu’explique en grande partie le déclin réel et le maintien imaginaire du self américain (le livre de Christopher Lasch auquel nous consacrerons la prochaine et dernière séance, porte en sous-titre programmatique : « La vie américaine à un âge de déclin des espérances »).

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Published by Patrick G. Berthier - dans séminaire du C H. des Murets
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commentaires

voyance gratuite en ligne 16/05/2016 11:48

Merci beaucoup pour toutes cette richesses d'articles plein de lumière, de sagesse et très encourageant.

voyance par mail gratuite 11/11/2015 11:43

J’adore ! Un site sur lequel on ne voit pas le temps passer !!
Merci à vous !