Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Accueil

Page d’accueil provisoire

 

 SO  PHI

Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

Rechercher

27 janvier 2011 4 27 /01 /janvier /2011 11:07

Narcisse avec Adam

Psychopathologie de la vie américaine.

 

 

« Le narcissisme est un phénomène social et pas seulement pathologique ».

 (Alain Ehrenberg, La société du malaise, Odile Jacob, 2010, p.128).

 

1. Les grands espaces et l’individualisme.

Gardons sous le coude les puissantes maximes d’Emerson et aventurons avec Ehrenberg du côté de sa postérité dans l’Amérique contemporaine.

L’idée d’un « moi sans contrainte » n’y a pas disparu mais elle a transfiguré l’individualisme baroudeur en égocentrisme grégaire, la self reliance en self défaillance et l’aventure en jérémiade. Le pionnier s’avançait à découvert, ne s’autorisant que de lui-même, l’entrepreneur de soi sédentaire sollicite le cordial thérapeutique.

Une citation de Richard Sennett (p.114) offre une définition de ce narcissisme culturel qui ferait loi pour l’Amérique (et ses importateurs) :

« un refus du moi qui centre tout sur le moi ».

Comme beaucoup de formules circulaires bâties sur une paradoxale antinomie (« le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas »), la proposition utilise deux occurrences du même mot dans des acceptions différentes. Il ne s’agit pas du même « moi » dans la principale et dans la subordonnée.

Le premier exprime l’affirmation d’une instance bien nommée autonomie en ce qu’elle consiste à ne se soumettre qu’à ses propres lois. Mais ce « pouvoir d’affirmation de soi » (p.113), par définition, ne peut s’exercer sur soi-même, sinon sous la forme de la maîtrise, et c’est justement ce que le narcissisme semble rejeter au prétexte de l’inauthenticité puisque, pour lui, l’autonomie n’est que l’hétéronomie incorporée, introjectée, une autorité d’occupation, au mieux une servitude volontaire. Le « sire de sé », selon une vieille expression rapportée par Quignard, corsète l’émotion, l’affect et la spontanéité par une puissance de répression : le self government.

Dès lors que l’affirmation de soi entend se passer de ce qui paraît la brider, elle ne repose plus que sur une demande sociale de reconnaissance, voire de notoriété puisque la confrontation avec le grand dehors lui est barrée.

Lorsque l’indépendance liée aux espaces et la compétition liée aux opportunités se sont retirées comme un jusant, le pionnier, le hobo (trimardeur), le hacker, le self made man … relèvent de figures désormais caduques de l’histoire américaine. Un « individualisme artificiel » intérieurement vide relaie l’ « individualisme authentique » conquérant du vide extérieur (116).

 

2. La culture du narcissisme, pp. 35sq.

Pardonnez-moi de traiter l’ouvrage de Lasch tout aussi cavalièrement que j’ai commenté celui d’Ehrenberg, mais mon propos ne doit signifier rien d’autre qu’une incitation à leur lecture. Je tente purement et simplement, dans l’écheveau brassé de ces centaines de pages, de suivre l’hypothétique fil conducteur d’une pensée qui avec vous se cherche, de frayer une passe vers l’élucidation de notre problème : l’effet réel des fictions.

Je m’arrêterai donc sur quelques pages du début (35 sq.) et quelques pages de la fin. Les premières commémorent « l’Adam américain » du XIX°, les dernières déplorent le Narcisse américain du XX°. Les deux, loin de s’opposer, me paraissent en continuité, tant ce Narcisse est un Adam déchu. Cette déchéance demeure adamique.

Quant au chapitre 9, il interroge le refus du vieillissement qui fait pendant au « présentisme » (Pierre André Taguieff) ainsi qu’au déni de la différence générationnelle par laquelle on prétend incarner « sa propre postérité » (268).

Narcisse immergé dans la « société postmortelle » est l’avatar postmoderne de l’Adam américain dans l’illimité du nouveau monde. La seconde utopie s’édifie en écho à la première.

Disons quelque chose de ce nouvel Adam et de ce qu’il en reste.

Into the wild, que ce soit la wilderness des grands espaces, de la route ou de l’asphal jungle[1], les appétits trouvent à la fois pitance et résistance, adjuvance roborative et adversité stimulante dans l’extériorité du grand dehors. C’est bien elle qui absorbe et dissout des appétits, qui, dans le narcissisme, sont privés d’exutoire et s’auto-intoxiquent jusqu’à la consomption.

Le mythe originaire américain ne puise pas dans la mythologie grecque mais dans la Bible. Richard W. Lewis le décrit ainsi dans : The American Adam: Innocence, Tragedy and Tradition in the Nineteenth Century. 1955 :

« Adam avant la chute … un individu non sujet à l’histoire …solitaire, confiant (self-reliant) et autopropulsé (self-propelling)… dans un monde recommencé sous l’impulsion d’une nouvelle initiative, le don divin d’une seconde chance pour l’engeance humaine, après que la première ait été si désastreusement ratée dans le crépuscule du vieux monde ».

Christopher Lasch, après avoir évoqué l’œuvre de Lewis, nous dit que « le narcisse contemporain ressemble superficiellement à ce moi impérial… ». Que veut dire ici l’adverbe « superficiellement » ? Pour Narcisse comme pour Adam, « la volonté individuelle est toute puissante et détermine totalement le destin de la personne » (toujours p.35). Ce n’est donc pas sur ce point que la ressemblance est de surface.

Narcisse revendique l’indépendance originelle de l’Adam US dans la dépendance issue de l’urbanisation. Le trappeur travaille à la chaîne chez Ford ! Il demeure dans l’esprit un nouvel Adam mais « la concentration de la société industrielle » a stérilisé les espaces, l’open, l’ouvert.

Equation de Narcisse : être un Adam enfermé. Le cercle de l’indépendance est inscrit dans celui de la dépendance. Contradiction d’un « moi grandiose » assigné à des positions sociales confinées. L’ouverture, l’openness, est l’un des grands thèmes de la culture US. Elle s’oppose naturellement à l’idée de limite.

Mais la métaphore biblique va très loin car la self reliance de l’Adam américain n’est pas la volonté de puissance nietzschéenne qui s’en approche apparemment de près. La différence tient évidemment à la mort de Dieu chez le philosophe allemand, alors que celui-ci est bien vivace dans l’épopée du Nouveau Monde sous les traits de l’incontournable Providence. Comment un tel alliage, celui de la libre volonté individuelle et de la volonté divine, est-il possible ? Il faut remonter aux contemporains d’Emerson pour le savoir. On lit ceci sous la plume acerbe d’un disciple du célèbre théologien Jonathan Edwards :

« L’âme humaine est cette substance merveilleuse qui n’en est pas moins active d’être agie, pas moins libre d’être sous contrôle. C’est une roue à l’intérieur d’une roue, parfaitement autonome quoique mue par la machinerie externe. Bien qu’elle ait été créée voulante (Willing), elle est d’elle-même volontaire, et libre bien sûr ».

Edward D. Griffin, An humable attempt to reconcile the differences of Christians respecting the extend of the atonement. 1819.

Cette image d’une roue libre dans un engrenage résout élégamment le problème d’une volonté libre déterminée. Je n’irais pas jusqu’à dire que cette élégance métaphorique emporte l’adhésion rationnelle mais enfin, c’est un peu à la manière du proverbe populaire charbonnier est maître chez lui, ce qui ne l’empêche nullement d’être assujetti au Prince comme sujet aux maladies et à la disette. Le sujet est un souverain lige, absolument autonome quoique intégralement soumis ! L’aporie d’un être créé libre demeure évidemment entier (la volonté de la créature est sans commune mesure avec celle du créateur), mais là n’est pas la question. Nous n’interrogeons que le mythe américain, montage d’un « Adam d’avant la chute » propulsé dans un Nouveau Monde. Soit l’innocence dans l’espace vierge. L’anhistorique dans la radicale nouveauté d’un recommencement. L’avant et après l’Histoire se rejoignent pour donner naissance à l’expérience américaine et à sa Manifest Destiny. L’Histoire comme désastre continué du péché originel à la découverte de la nouvelle Terre promise, celle de la seconde chance, du born again. L’ancien monde est pris dans l’Histoire, le nouveau est un champ d’expérience.

« L’Adam américain, comme ses descendants aujourd’hui, cherche à s’émanciper du passé » (Lasch, toujours p.35)

Pour Adam comme pour Narcisse, le temps historique, la structure mémorielle et institutionnelle de la culture est l’ennemi. La spontanéité, la confiance en soi et l’ouverture indéfinie de leur champ d’application forment les données du nouvel Adam dans le nouveau monde. C’est assez dire, comme le note Lasch, que grande est « la tentation de rejeter toute civilisation et de retourner à la vie sauvage » (37), puisque cette sauvagerie ne réfère qu’à l’exercice d’une innocence en liberté, d’un état de nature.

C’est cet état de nature perdu, une seconde fois, qu’il s’agit de retrouver. Par quels moyens dès lors qu’on est privé des espaces qui le rendaient possible ? Par la thérapie. « La thérapie s’est établie comme le successeur de l’individualisme farouche …santé mentale signifie  suppression des inhibitions et gratification immédiate des pulsions » (41). On voit que loin de renoncer au mythe de l’Adam américain, Narcisse fait tout ce qu’il peut pour le soutenir, unguibus & rostro, et c’est son échec qui signe le narcissisme : persister à vouloir s’inscrire dans un individualisme d’aventurier et tourner dans le cerclage de fer de l’individualisme du vide intérieur.

 

3. Individu & société.

D’Adam à Narcisse, ce qui change concerne, on l’a vu, le rapport à l’extériorité. L’européen a rapport à l’autre, l’américain a affaire à la Nature, à la wilderness, au monde sauvage, quelle qu’en soit la teneure. Narcisse est un Adam non pas chassé mais privé du jardin d’Eden. Il n’a pas de lieu où faire valoir l’affirmation de soi. Pour emprunter à Rousseau une de ses célèbres dichotomies, il était doté d’un amour de soi qui s’affirme et s’exprime dans ses actes, il se retrouve avec un amour-propre sans cesse blessé dans la confrontation avec celui des autres.

Avec l’urbanisation intensive, faire société devient un impératif.

Il y a, dans l’histoire de la philosophie, deux façons de le faire.

Soit naturellement, à la manière de Saint Thomas, pour qui un individu se réalise en réalisant en même temps la société à laquelle il appartient, dont il est membre et comme un organe de ce Tout.

Soit artificiellement dans la mesure où la communauté n’existe pas véritablement, n’étant qu’un agrégat d’individus qui seuls existent. La société n’est qu’une façon de parler. On aura reconnu les thèses nominalistes de Guillaume d’Occam.

Le montage américain apparaît alors comme la tentative de préserver la thèse d’Occam de l’individu seul existant tout en la liant à celle de Thomas d’Aquin d’un corps social expression d’une communauté réelle et naturelle. Ce sera le triptyque repéré par Ehrenberg d’une symbiose entre l’indépendance individuelle et la compétition-coopération sociale.

La tradition anglo-saxonne, du nominalisme au pragmatisme en passant par l’empirisme, a toujours privilégié la singularité de l’existant au détriment des grandes entités métaphysiques.

 

4. Somewhere out of the world[2].

Je pastiche à dessein la célèbre supplique de Baudelaire, puisque le nouveau continent n’est pas anywhere, n’importe où, mais bien somewhere, quelque part, lieu d’une destinée, nouvelle Terre Promise.

Difficile de résister au plaisir de citer quelques bribes du poème :

« Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. […] Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas […] Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie : « N’importe où ! N’importe où ! Pourvu que ce soit hors de ce monde ! ».

Anywhere out of the world est donc le cri de désespoir de l’européen (Hood est britannique, Baudelaire français) auquel répondrait somewhere out of the (old) world comme exultation de l’Adam américain.

Un autre lieu, un autre temps délivré de celui de l’histoire, c'est-à-dire du passé comme du devenir, voué à l’entropie. Lasch montre bien comment l’irrésistible évolution technologique de la société américaine la conduit à la fois à tourner le dos au passé obsolète et à pérenniser le présent, chacun devenant sa « propre postérité », la vieillesse, de dégradation biologique inéluctable accédant au rang de maladie, et relevant donc, à ce titre, d’une thérapeutique. C’est ce qu’a vu et amplifié le mouvement transhumaniste de Nick Bostrom.

Narcisse, à l’instar du portrait de Dorian Gray, ne vieillit pas, il s’installe dans un présent continué. C’est que, paradoxalement, le vieux monde est à la fois devant et derrière, comme dans cette terrible nouvelle de Dino Buzatti où un jeune criminel pratiquant une ardente et incessante chasse aux vieux, sent ses forces diminuer et se voit finalement, pourchassé lui-même. Comme le disait Céline, la jeunesse n’est rien d’autre que de l’entrain à vieillir !

 

 

         Le narcissisme dont il s’agit dans cette culture US mondialisée, Lasch le dit clairement, est à comprendre comme narcissisme primaire (Postface p.297).

Lasch interprète ainsi le texte freudien de 1914 (Pour introduire le narcissisme) sur la célèbre distinction :

En deçà du repli libidinal sur soi résultant de « l’amour déçu » caractéristique de l’égoïsme du narcissisme secondaire, on trouve « l’illusion infantile d’omnipotence qui précède la compréhension de la distinction cruciale entre soi & son environnement ».

On pourrait noter au passage que ce refus d’un certain dualisme moi/monde est une constante de la tradition philosophique américaine. La self reliance d’Emerson se présentait comme confiance conjointe dans les forces de l’individu et dans les opportunités de sa réalisation aménagées par les desseins de la Providence. On retrouve ce monisme dans le pragmatisme dans son refus de distinguer sujet et objet, organisme et environnement, au profit de leurs relations toujours primordiales et comme antécédentes (l’organisme n’est jamais une monade). C’est en cela que ce narcissisme est culturel, car porté par des éléments et des traits marquant de civilisation US. Il n’est pas surprenant, par exemple, que Lasch fasse de l’exigence d’authenticité un des vecteurs de l’absence d’autorité puisque l’adéquation du comportement à l’humeur du moment est un trait positif du character américain, loué par Emerson, alors qu’il transgresse et abolit 2000 ans d’efforts de philosophie morale, des Stoïciens jusqu’à Kant (au moins !) dans la volonté de contrer passions et penchants en pliant l’ordre naturel à la loi morale.

Mais le plus important tient sans doute à la liaison que Lasch, lisant Freud, s’empresse de faire entre narcissisme et pulsion de mort, comme si l’une émanait nécessairement de l’autre.

Pulsion de mort d’ailleurs bien mal nommée puisqu’elle aspire plutôt à « la vie éternelle » sous les auspices d’un « équilibre absolu » dans « la cessation totale des tensions ».

Mieux vaudrait alors parler de pulsion d’immortalité (on sait que l’inconscient freudien ne se représente pas la mort) et c’est précisément ce que Lasch en déduit quelques pages plus loin sous l’intertitre explicite :

« Une vision faustienne de la technologie ».

Infantile par essence, dans son désir d’omnipotence, le narcissisme s’entretient et se prolonge par un pacte de jouvence dont le Docteur Faustus demeure le héros prémonitoire († 1537), associant la puissance de la science moderne naissante aux refus de la fuite irrésistible du temps.

Synthétisons :

-si le narcissisme se définit d’une omnipotence infantile.

-Si cette omnipotence se définit d’une absence de limite.

-Si la limite suprême et qui les résume toutes est la mort.

-Alors, le problème que le narcissisme doit résoudre est la mort.

(L’amour est le problème du narcissisme secondaire, la mort celui du narcissisme primaire).

Le personnage de Faust, à demi-légendaire (légende parue en Allemagne en 1587, traduction quasi immédiate en Anglais, tragédie de Christopher Marlowe en 1594, Faust I de Goethe en 1808…) présente non un savant contemplatif décryptant les lois de l’univers mais un thaumaturge, un magicien s’exerçant, par cornues et creusets, aux miracles alchimiques.

C’est cet aspect de la légende faustienne que Lasch retient et par lequel la technologie « exprime une révolte collective contre les limitations de la conditions humaines » (p. 301).

Si le narcissisme n’est plus une pathologie individuelle mais une culture, alors la mort comme limitation suprême à l’omnipotence est le problème que cette culture doit résoudre afin de promouvoir le mode d’organisation collective qui lui correspond, à savoir : La société postmortelle.[3]

 

« Le narcissisme est un phénomène social et pas seulement pathologique », offrant un « type de personnalité immédiatement reconnaissable […] insatiable, […] et terrifié à l’idée de vieillir et de mourir » (Lasch cité par Ehrenberg p.128).

C’est ce type de personnalité qui tient le premier rôle dans l’étonnant essai de Céline Lafontaine, qui radicalise la perspective postmoderne en isolant et dénudant sa ligne de plus grande pente.

Cet essai s’inscrit justement dans la continuité des remarques de Lasch sur la technologie faustienne. Certes le diable a disparu mais ce n’était guère qu’un adjuvant entre la science et le désir d’atemporalité. Le projet d’une science qui nous délivrerait de la misère de notre finitude ne date pas d’hier et l’on sera peut-être surpris de trouver des accents digne du transhumanisme dans ce texte rédigé pourtant en …1627 :

« Prolonger la vie, rendre à quelque degré la jeunesse. Retarder le vieillissement. Guérir des maladies réputées incurables… »

(Francis Bacon, La Nouvelle Atlantide. Bacon qui fut au fondement de la science expérimentale).

Du XVI° de Faust au XXI° appelant de ses vœux le Posthumain, il ne s’agit pas de la transmutation du plomb en or et de la pierre philosophale mais de la découverte du secret de la salamandre, c’est-à-dire de l’autoréparation et de l’auto-régénération pour échapper à la décrépitude.

Parmi toutes les références que nous propose Céline Lafontaine, outre C. Lasch souvent cité, on retiendra la stupéfiante Christine Overall (Christine au-dessus de tout, ou Christine Absolue. Puissance du signifiant patronymique !).

Cette philosophe ultra-libérale consacre un livre entier à l’allongement de la vie humaine, solidement étayé par une série d’arguments dont l’un me paraît, en effet, difficilement objectable dans des sociétés en proie à la « sortie de la religion » :

« Je défends le prolongévisme [sic] parce que cette vie est la seule que nous avons » (cité p.57).

En effet, dès que la croyance en un autre monde s’estompe et que la mort n’apparaît plus comme un passage mais un terminus, la vie se réduit à l’existence terrestre.

Ce qui implique deux conséquences majeures :

-la première vient complètement déstabiliser le socle anthropologique à partir duquel les sociétés se sont édifiées depuis le paléolithique : 

« La mortalité en tant que fait positif ne disparaît évidemment pas de la société postmortelle ; ce qui s’efface en revanche, c’est son statut ontologique, c’est-à-dire son rôle fondamental dans l’édification de la culture, de l’ordre symbolique, qui donne sens à l’existence du monde » (p.187).

-La seconde substitue à l’impossible immortalité l’amortalité, soit le prolongement indéfini de la seule existence effectivement vivable. Alors, selon la percutante formule de Zygmunt Bauman : « l’eschatologie s’est définitivement dissoute dans la technologie » (cité p. 65).

Considérable révolution dans les mœurs et la pensée puisque les questions cruciales et existentielles qui relevaient de la métaphysique, sont désormais traitées concrètement et « positivement » par les biotechnologies, au point que des scientifiques ont pu créer l’Immortality Institute [sic !] lequel se donne tout bonnement pour mission de « combattre le fléau de la mort involontaire » et de « vaincre scientifiquement la mort » (p. 161, avec l’adresse du site internet de l’Institut).

Inutile de crier au délire puisque nous n’assistons jamais qu’à une ambition prométhéenne depuis longtemps annoncée, comme on l’a vu avec Francis Bacon, lequel ne passait pas exactement pour un grand délirant mais au contraire pour un savant de tout premier plan.

L’idéal de Perfectibilité n’a cessé de monter en puissance et, sous le nom de Progrès, postule explicitement le recul indéfini de toute limite, et partant de toute limitation à l’extériorisation du potentiel humain.

Céline Lafontaine nous rappelle que les déclarations transhumanistes les plus ahurissantes ne font que prolonger, soutenues par la puissance des technosciences et de la prochaine convergence NBIC, les espoirs des Lumières, comme l’atteste cette citation de Condorcet :

« Serait-il absurde, maintenant, de supposer que ce perfectionnement de l’espèce doit être regardé comme susceptible d’un progrès indéfini, qu’il doit arriver un moment où la mort ne serait plus que l’effet, ou d’accidents extraordinaires, ou de la destruction de plus en plus lente des forces vitales, et qu’enfin la durée de l’intervalle moyen entre la naissance et cette destruction n’a elle-même aucun terme assignable ? ».

(Esquisse d’un tableau des progrès de l’esprit humain, 1795, cité p.30).

Les prévisions progressistes du marquis furent largement confirmées par la statistique : d’une espérance de vie de trente ans à la naissance à la fin du XVIII°, on passe les 80 ans en 2010.

Mais, davantage que son recul, c’est surtout la conception de la mort qui doit retenir l’attention. Elle était la marque de notre inéluctable finitude. Le Memento mori servait aussi bien au stoïcien qu’au janséniste. Quelle que soit l’option philosophique, la mort s’y invitait en première instance, au titre de la condition humaine indexée à la conscience de se savoir mortel. Elle était la marque suprême du symbolique (au sens anthropologique du terme) pour autant que le symbolique ne se décrète pas, qu’il échappe à la maîtrise du sujet qui lui est soumis. On pourrait presque dire que le symbolique, ensemble des limites, est le corrélat de ce que les philosophes du grand siècle nommaient finitude. Désormais, elle n’apparaît plus que sous forme d’un scandale résiduel, celui du décès de « pauvres victimes d’un monde technologiquement sous-développé », incapable de transposer en temps utiles le secret de la salamandre (p.173).

J’ai fait état de deux conséquences majeures du « prolongévisme » amortel, le délitement du socle anthropologique de la culture et la foi rationaliste et positiviste dans le pouvoir faustien des technosciences, mais il y en aurait une troisième, sur laquelle se clôt d’ailleurs, ou peu s’en faut, l’ouvrage de Céline Lafontaine. S’interrogeant sur la filiation et l’inscription générationnelle dans ce véritable New Deal anthropologique, elle rencontre une nouvelle fois l’incontournable Christine Overall déclarant tout de go :

« Les personnes âgées n’ont pas d’obligation de mourir simplement pour laisser la place à un nouvel être humain » (p.220).

Auparavant, la Faucheuse ne leur demandait pas leur avis, mais, désormais, comme le soutiennent les transhumanistes, « tout le monde devrait être libre de prolonger sa vie […] Au même titre que l’euthanasie […], le prolongement de la vie constitue un droit humain fondamental » (p.184). Voilà donc advenu le temps de la mort volontaire, décrété, ou différée, voire refusée :

« Déconstruite et désymbolisée, la mort est devenue une affaire strictement individuelle et se décline sous forme de droit, et même de choix. » (id.)

Un mot du Voyage au bout de la nuit me revient en mémoire : « je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir ».

Mais ne plus « vouloir » mourir porte logiquement au comble l’exclusivisme narcissique :

« Quand la perspective de disparaître devient intolérable, le fait même de devenir parent, qui scelle le destin, ressemble quasiment à de l’autodestruction ».

         (Christopher Lasch cité p.220)

L’intolérable devenant technologiquement remédiable, alors :

« En éliminant la mort, il faut aussi éliminer la procréation car cette dernière est la réponse de la vie à la première ».

(Hans Jonas cité même page).

Remarques amplement confirmées par les analyses de Paul Yonnet & Marcel Gauchet, tout deux largement mis à contribution dans l’essai de Céline Lafontaine.

 

Lorsqu’après le temps des figures imposées, Faust a enfin le choix :

1)     Il choisit de ne pas mourir

2)     Il choisit de vivre sans descendance.

(Taux de fécondité 2009 des pays dits développés : 1,4 en Espagne, en Autriche, en Italie et au Japon, 1,35 en Allemagne et au Portugal, 1,6 en Russie …  seuil de reproduction : 2,1).

 

Epilogue :

Le chef de clinique Méphistophélès accueille Faust à l’Immortality Institute et lui prescrit un traitement très onéreux… indéfiniment prolongeable.



[1] Quand la ville dort de John Huston, 1950 (The asphalt jungle).

[2] (C'est du Bridge of Sighs de Thomas Hood, traduit par Baudelaire en avril 1865 que provient la citation qui sert de titre à ce poème. Edgar Poe avait déjà cité cette formule dans The Poetic Principle.)

 

[3] Céline Lafontaine, La société postmortelle, Seuil, 2008.

Partager cet article

Repost 0
Published by Patrick G. Berthier - dans séminaire du C H. des Murets
commenter cet article

commentaires

voyance gratuite en ligne 05/12/2016 18:00

Bravo ! Votre blog est l'un des meilleurs que j'ai vu !

consultation voyance gratuite 06/09/2016 17:55

site bien fait !!! Merci pour ce magnifique partage !!! bonne continuation

voyance gratuite par email 16/05/2016 11:42

Un grand moment de bonheur, de plaisirs et d'échanges culinaires, merci !

Voyance serieuse 11/11/2015 11:43

Un tout grand merci pour votre site. C’est un plaisir pour toutes & tous.
Bonne continuation

tarot 28/09/2011 12:52



Je vous félicite pour votre initiative. Vraiment, aucun mot ne peut
qualifier l'extrême qualité de votre travail.