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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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17 janvier 2010 7 17 /01 /janvier /2010 16:21

CH. Les Murets 4

L’autofiction comme non-fiction. (« Fictions d’événements et de faits strictement réels »).

 

 

Commençons par la recension d’un livre, Le roman comme laboratoire. De la connaissance littéraire à l’imagination sociologique, (Anne Barrère & Danilo Martuccelli, Presses Universitaires du Septentrion, 2009). Livre portant sur certains aspects de la production littéraire contemporaine lu et évalué par un sociologue de renom. En voici quelques très courts extraits (l’intégralité de la critique peut se lire en ligne sur le site de La vie des idées dans la rubrique société).

 

« La première caractéristique de ces romans, qui doivent tous en cela au « nouveau roman », est la disparition du personnage social, la disparition de la rencontre d’un individu, d’un rôle social et d’une histoire […]

Ces romans intimistes […] mettent aussi à plat le récit et ses logiques sociales profondes au profit d’une superposition d’histoires et d’événements parfaitement contingents, chaotiques, hasardeux.

[…] les objets, les ambiances, les atmosphères, les climats, les brèves rencontres, le désir plus que l’amour, y remplacent l’intrigue solide des roman traditionnels. […]

Les auteurs et les personnages des romans ne croient ni à la consistance de la société, ni à leur propre consistance […]

[…] remplacement des rôles par des affects, des situations par des ambiances, de la société par des objets […] 

[…] cette littérature […] est celle de la fluidité du social. D’une certaine manière, elle confirme bien des thèses sur la post-modernité, la ‘’ société liquide’’ […] »

(La fiction du social par François Dubet [30-10-2009] La vie des idées).

 

 

De l’article de Dubet, on peut tirer un certain nombre d’enseignements sur ce qui nous occupe.

 

1) L’autofiction constitue un genre d’époque, c’est le roman de la postmodernité comme le réalisme était le genre de la première révolution industrielle. A ce titre il intéresse le sociologue puisqu’il témoigne de l’air du temps.

2) En cela, c’est le roman de la « société liquide », de la liquéfaction des relations comme trait d’époque ; liquéfaction dont le sociologue Zygmunt Bauman (La vie liquide, l’amour liquide, le présent liquide) s’est fait une spécialité. Métaphore de la liquidité qui tente d’exprimer la déstructuration, la désinstitutionalisation des collectifs, des individus et de leurs liens. Précarité du lien, fragilité de la relation. Le lien est institutionnel, fort et durable, la relation est personnelle, labile et occasionnelle. (La famille, tout spécialement le couple est un bon exemple de désinstitutionalisation puisqu’il passe du sacrement du mariage quasiment irrésiliable au contrat du Pacs avec bail éventuellement renouvelable, voire à l’union libre, au foyer monoparental délibéré comme pour les single mothers américaines ou au célibat revendiqué où le partenaire devient un intermittent de la relation).

3) ces « romans intimistes » et même « narcissiques » font fusionner l’auteur, le narrateur et le personnage. Il s’agit donc d’un genre interne à l’autobiographie mais qui pousse l’exercice à sa limite, une autobiographie sans concession dans la mesure où elle fait sauter le verrou de l’intimité, de la réserve. « Tout dire » (du moins de ce qui vous passe par la tête), l’impératif de la cure analytique devient le projet de l’autofiction.

4) L’héritage du nouveau roman tient en grande partie à la découverte de l’inconsistance de la société, devenue véritablement « société des individus », selon la formule de Norbert Elias, mais inconsistance qui frappe tous les rapports, y compris et surtout les rapports avec soi-même. D’où cette découverte qui pourrait servir de devise et de légitimation à l’écriture contemporaine : le réel est discontinu. Il est évidemment très éclairant que Pierre Bourdieu, le maître de François Dubet, cite abondamment Alain Robbe Grillet dans un texte qui dénonce L’illusion biographique, soit l’impossibilité de faire de sa vie une histoire :

« L’avènement du roman moderne est précisément lié à cette découverte : le réel est discontinu, formé d’éléments juxtaposés sans raison dont chacun est unique, d’autant plus difficile à saisir qu’ils surgissent de façon sans cesse imprévue, hors de propos, aléatoire […] Tout cela, c’est du réel, c’est-à-dire du fragmentaire, du fuyant, de l’inutile, si accidentel même et si particulier que tout événement y apparaît à chaque instant comme gratuit, et toute existence en fin de compte comme privée de la moindre signification unificatrice ».

 

5) Si le réel est discontinu et l’existence sans signification unificatrice, alors l’intrigue se délite. Elle apparaît pour ce qu’elle est, un artifice créant l’illusion d’une cohérence, d’une consistance. Le roman du réel ne peut que rejeter cette fiction comme entorse à son projet. Avènement du roman sans intrigue, du roman brut, qui dit ce qui est.

6) Conséquence : L’intrigue déboutée laisse place à la juxtaposition des affects, des ambiances, des événements contingents. Il ne s’agira donc plus de récit mais de description. La trame de toute histoire possible s’en trouve déconstruite. Il faut pour approcher et capter le réel renoncer à la fiction. Truisme ? Non pas car, comme Bourdieu n’a cessé de le souligner, le vrai, le réel, tel qu’on l’a toujours appréhendé, est entaché d’illusion. L’autofiction est ainsi le roman des non dupes, ceux qui dégraissent l’expérience jusqu’à l’os du réel. Réel désormais identifié au contingent. Rien n’arrive que par accident. Disparaît alors ce que Descartes après d’autres appelait la « recherche de la Vérité ». C’était sans doute encore le sens de l’entreprise autobiographique d’un auteur comme Henri Frédéric Amiel (son Journal couvre 17000 pages !), une vérité du moi : "Tout mon secret, c'est de savoir m'objectiver’’ écrit-il en Mars 1852. On recherchait la Vérité. Désormais, on « rencontre » le réel. Il n’est pas l’objet d’une quête mais d’une rencontre.

 

En guise de résumé, on peut concevoir l’autofiction comme le croisement du journal intime et du non fiction novel. Le terme de roman non fictionnel vient de la parution de l’enquête  de Truman Capote (1965) De sang-froid (In cold blood) qui relate le meurtre d’une famille par deux assassins, leur détention, leur procès et leur exécution. Le roman devient alors le produit du journalisme d’investigation. En ce sens, l’auteur d’autofiction se fait le journaliste d’une tranche de sa propre vie. S’ajoute ce trait typiquement postmoderne de la fonte des consistances, individuelle, relationnelle et collective par abandon des fictions constitutives de l’identité.

Sur ce point, je voudrais évoquer deux théoriciens très marquants de l’époque dite structuraliste, lesquels n’entretiennent pas d’affinités particulières quoique enrôlés, sans l’avoir voulu,  sous la même bannière, mais convergents au moins sur un même refus de toute métaphysique, de toute spéculation, de toute fiction concernant les philosophies du sujet.

Le premier, Louis Althusser, écrit dans son autobiographie en guise de profession de foi :

« Ne pas se raconter d’histoire, cette formule reste pour moi la seule définition du matérialisme ».

A noter que c’est précisément Althusser qui tentera d’élaborer une théorie baptisée « matérialisme aléatoire » mais qu’il avait primitivement nommée « matérialisme de la rencontre ». 

Le second, Claude Lévi-Strauss, achève le cycle de sa tétralogie par un long Finale qui rive son clou au concept de Sujet et aux philosophies de la conscience qui le portaient :

« Ce peu de réalité à quoi il ose encore prétendre est celle d’une singularité, au sens que les astronomes donnent à ce terme : lieu d’une espace, moment d’un temps relatifs l’un par rapport à l’autre, où se sont passés, se passent ou se passeront des événements dont la densité […] permet approximativement de le circonscrire, pour autant que ce nœud d’événements […] n’existe pas comme substrat, mais en ceci seulement qu’il s’y passe quelque chose, et bien que ces choses elles-mêmes qui s’y entrecroisent, surgissent d’innombrables ailleurs et le plus souvent on ne sait d’où […] »

 

Voilà donc l’orgueilleux sujet, le moi hautain de la conscience de soi réduit à un carrefour spatio-temporel, une croisée des chemins hasardeuse. On le voit, la rencontre et l’entrecroisement  réfèrent chez les deux auteurs à la même réalité, celle d’un individu qui cesse de se comprendre comme sujet substantiel pour se percevoir comme singularité versatile et inconsistante.

 

Il ne fait pour moi aucun doute que cette exécution en règle de la permanence et de la consistance du Sujet saisit quelque chose de fondamental dans l’air du temps. La déconstruction de la fiction (Derrida et la déconstruction du logocentrisme) est bientôt suivie de sa relégation, de son éviction. La problématique de l’écriture postmoderne, son défi, devient donc : Comment décrire le réel, mon réel, et « ne pas se raconter d’histoire » ? Comment m’objectiver, à l’exemple d’Amiel, mais sans les illusions de la subjectivation ?

 

En s’employant à relever ce défi, l’autofiction ne cesse de se démarquer des genres proches de l’autobiographie, des mémoires, journal et autres récits de vie. Elle ne raconte plus mais décrit. Non pas récit mais chronique.

De même qu’on parle des « minutes » d’un procès, simple enregistrement par le greffe des témoignages sur l’affaire en jugement, il faudrait parler de la chronique d’une affaire au sens de la configuration ponctuelle d’une préoccupation, d’un souci personnel (j’ai à faire, j’ai affaire (avec, à quelqu’un)).

[Souci <- sollicitare : agiter, inquiéter, tourmenter. Se soucier de = d’abord : causer de l’inquiétude, puis : prendre de l’intérêt à (XIII°). Sollus (όλος, totus) + Cieo (κιω, κινεω) : mettre en mouvement, en branle).]

L’autofiction apparaît alors comme la chronique d’un souci, d’une polarisation sur un événement dont le retentissement mobilise toute l’attention. Qu’est-ce qui fait événement ? Le plus souvent, quelque chose qui concerne essentiellement le corps, comme siège des affects  et des perceptions. D’où une prédilection pour la maladie (Zorn, Nobécourt, Rosset et AMD sur son blog).

Depuis quelques temps déjà, les blogs favorisent ce type de témoignage en première personne. J’avais déjà signalé à votre attention l’un deux, rédigé par une journaliste victime d’un cancer métastasé, qui met quotidiennement en ligne la progression et le traitement de sa maladie.

Voici un extrait d’un récent billet :

 

16/12/2009

« Hier, un fauteuil roulant de location m'a été livré. Ça me servira pour aller à l'hôpital. Car, même avec deux béquilles, le déplacement est trop difficile. Question fauteuil, j'ai un léger problème : mes biscottos sont insuffisants pour l'actionner, d'autant que ma rue est en pente et que l'accès à l'hosto est très raide. Bref, je bats le rappel de toutes les nombreuses bonnes volontés qui m'entourent : Pierre, Grazia, Hélène, André, Daniel et les autres qui n'habitent pas trop loin et qui disposent de temps.

Oui, les limites du tolérable reculent. Il y a quinze jours, j'aurais poussé des cris d'orfraie à l'idée de me déplacer en fauteuil. Voilà, j'y suis. Je me prépare à une vingtaine de jours de telles joyeusetés, le temps que la radiothérapie du cerveau soit efficace et que celle sur le bassin ait pu avoir lieu. Hier après-midi, j'ai eu très mal aux jambes, même allongée, même immobile, même gavée de morphine. Ma nièce Hélène est passée me faire quelques courses, préparer mon installation nocturne. Elle m'a proposé de rester dormir. J'ai dit non. Puis je l'ai rappelée en lui demandant de revenir. Puis je l'ai re-rappelée lui disant de n'en rien faire, que ça allait mieux, la douleur se dissipait, les médocs faisaient enfin de l'effet. »

 

Et des bribes de quelques autres :

         « Je vais essayer de raconter au jour le jour cette nouvelle expérience […]

11 06 09

« Question 1: est-ce que mon nouveau cancer a un sens ? Finalement, je pense que oui.

 

25 11 09

« Je suis toute guillerette. Ma douleur dans l'aine a été identifiée et expliquée. Je suis comme soulagée, même si j'ai encore un peu mal, mais beaucoup moins. Oui, dès que les choses sont nommées, elles sont mieux comprises, et je peux faire avec.

Bon, vous me direz, «mais pourquoi la métastase sur le fémur s'est-elle soudain réveillée?»
Là je sèche, nous séchons.

Ce que je sais, c'est que samedi dernier, j'ai cherché sur Google «métastases cérébrales», sur des sites universitaires, pas sur des forums tocards. Et le résultat, à prendre avec des pincettes mais sans se bercer d'illusions, n'est pas des plus réjouissants. Pronostic: trois à sept mois, avant de capoter. Evidemment ça m'a fait un petit choc, d'autant que ces métastases cérébrales sont pour l'instant indolores, quasi irréelles.

Reste que quelques heures après, je me retrouvais avec une méga douleur à l'aine, comme si j'avais voulu matérialiser quelque part le merdier. Ça vaut ce que ça vaut comme explication mais, me connaissant un peu dans mes méandres psychiques, ça a sans doute un sens. »

(K, histoires de crabe. Journal d'une nouvelle aventure cancérologique, par MDA. (Marie Dominique). En ligne sur le site du journal Libération).

 

Tous les billets collationnés constitueraient un livre très représentatif de l’autofiction. Une somme juxtaposée de faits, de micro-événements, d’impressions, de sensations, reliés ensemble par une simple consécution, un enchaînement causal et associatif, par contiguïté, chacun étant relié au précédent et au suivant sans organisation d’ensemble.

« Ca a sans doute un sens ». Oui, sans doute, mais de quel sens s’agit-il ?

 

Pour comprendre ce qui se joue entre l’autobiographie (Sartre : Les Mots), le Journal (Gide), les Confessions (Rousseau), les Mémoires (Chateaubriand) et l’Autofiction, il nous faut distinguer l’intrigue du sens pratique :

 

Le Μυθος, la mise en intrigue (implotment) qui préside aux grands récits, avec genèse, péripétie, voire catastrophe et dénouement, eschatologie. Le plot est le lieu du sens narratif, son noyau. L’intrigue est à comprendre comme sens symbolique, comme combinaison de mythèmes. Le sens comme intrigue, comme Μυθος, comme histoire, scénario (et à propos de scénario, le genre littéraire et cinématographique du road movie offre parfois de saisissantes séquences d’errance sans histoire autre que le défilement d’un trajet sans véritable but et sans objet. On y fait des « rencontres » au fil du temps et des kilomètres. C’est tout.

Le Πραγμα, la chose à faire, l’affaire (au sens où Montaigne dit « à demain les affaires »). Le sens pratique qui touche aux Πραγματα, aux affaires, aux choses « à faire » (agenda), à l’ordinaire, à l’agir.

 

Si cette distinction ne paraît pas suffisamment probante, on peut la renforcer par l’analyse du conte de Wladimir Propp qui fournit des indications précieuses sur ce qui constitue une intrigue, à savoir une typologie des personnages rapportée à des fonctions. Par fonction, écrit-il, nous entendons l’action d’un personnage, définie du point de vue de sa signification dans le déroulement de l’intrigue. On aura ainsi des mandants, des héros, des auxiliaires et des adversaires,  qui commandent, exécutent, facilitent ou contrarient l’action qui donne sens à l’histoire, que ce soit la quête du Graal, la Traversée de Paris où la reconnaissance en paternité (Vincere, l’admirable film de Marco Bellocchio).

 

Dans l’extrait de AMD, aucun des événements de l’agenda n’est pris dans une intrigue, et pour cause puisque, si l’hypothèse de Bourdieu reste pertinente (on verra qu’il emprunte cette forte intuition à l’empiriste anglais David Hume), la vie est un continuum d’enchaînements de causes et d’effets sans plan d’ensemble, donc sans histoire ; Je vous rappelle que JF. Lyotard définit la postmodernité comme « fin des grands récits », j’ajouterais même, fin des récits tout court, fin du récit. Comme s’il y avait désormais dans la culture, d’un côté le récit, la fiction, les histoires, de l’autre le réel, la chronique, la non fiction.

Je ne crois pas farfelu de suggérer que l’origine du discrédit de la fiction comme production signifiante organisée à partir de la matrice d’une intrigue, vient du succès et de la vulgarisation du darwinisme qui conçoit l’histoire naturelle comme mue essentiellement par une sélection naturelle aveugle, sans finalité, s’adaptant au coup par coup au changement incessant et contingent des conditions d’existence. Le matérialisme aléatoire et les processus sans sujet d’Althusser, la singularité de Lévi-Strauss doivent presque tout au grand naturaliste britannique. La nature ne poursuit pas de fin. L’autofiction n’est que la « réalisation » (au sens où on prend soudain conscience de ce qui passait inaperçu), à l’échelle de l’individu, de ce constat. Si la Nature n’est pas l’héroïne d’une intrigue cosmologique, mais un pur processus stochastique, bref, si elle a bien une « histoire » historique, comme concaténation de causes et d’effets, mais pas d’histoire narrative, mythique, au sens du développement réglé d’une intrigue, par quel miracle un humain pourrait-il en avoir une ? L’autofiction pourrait alors se revendiquer d’une histoire naturelle de l’auteur. Fin des grandes questions, des grandes interrogations : d’où viens-je, où vais-je, qui suis-je… ? Remplacées par les questions pragmatiques de la vie ordinaire : que se passe-t-il ? Qu’est-ce qui m’arrive ? Que faire ? (Cette dernière question prenant irrésistiblement le pas sur les quatre grandes questions kantiennes : « Que puis je savoir ? Que dois je faire ? Que m'est il permis d'espérer ? Qu'est ce que l'homme ? »).

L’Agenda se substitue aux méditations, à la quête métaphysique : « ne plus se raconter d’histoire ». De façon très caractéristique, et bouleversante, le blog Histoire de crabe illustre cela. Non pas une réflexion philosophique, poétique ou spiritualiste sur l’approche inexorable de la mort, mais une description circonstanciée des symptômes et des remédiations, des grands embarras et des petits arrangements. Les examens à l’hôpital succèdent aux prises de dispositions à domicile qui préludent aux consultations du lendemain. C’est la synthèse du journal intime d’Amiel et des derniers jours d’un condamné dans le style du nouveau roman, voire du nouveau nouveau roman façon Houellebecq.

 

Autre thème, afin de ne pas se complaire dans le morbide, moins exploité mais tout aussi pertinent, la liaison ; non pas l’amour, qui s’organise vite en histoire, mais la passion, au sens étymologique de pâtir, de subir, d’être affecté et comme en proie au désir. Non pas le bovarysme sentimental de l’insatisfaction mais la fixation ritualisée de la « relation ».

 Le passion simple d’Annie Ernaux en représente un bon exemple.

« A partir du mois de septembre l’année dernière, je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme […] j’agissais exactement comme avant, mais [...] j’avais l’impression de vivre sur ma lancée […] sans participation réelle de ma réflexion ou de ma volonté » (p.13).

« Je ne fais pas le récit d’une liaison, je ne raconte pas une histoire […] j’accumule seulement les signes d’une passion […] cet inventaire […] l’énumération et la description des faits » (p.31).

A., son amant, parti depuis des mois réapparaît soudain, avant de disparaître à nouveau :

« C’est ce retour, irréel, presque inexistant, qui donne à ma passion tout son sens, qui est de ne pas en avoir, d’avoir été pendant deux ans la réalité la plus violente qui soit et la moins explicable » (75).

Difficulté de ce hiatus exprimant davantage une antinomie, une contradiction qu’un oxymore ou un paradoxe. On songe à la traversée de Paris. Gabin : je vois pas le rapport. Bourvil : Eh ben justement y’en a pas. Le rapport c’est qu’il n’y a pas de rapport. La passion prend sens de n’en pas avoir. L’absence de sens est une modalité du sens. Ca a le sens de ne pas avoir de sens. Mais ce sophisme, pur jeu de mots, est inacceptable dans une logique du tiers exclu. Le sens se définit justement d’une explication : on ne peut sortir de là à moins d’invoquer quelque mystère, i.e un sens caché, inaccessible ; or il ne semble pas exister de double fond, d’arrière-monde métaphysique dans les écrits de Annie Ernaux.

« prévoir, évaluer le pour et le contre, les conséquences […]choisir des toilettes et des maquillages, changer les draps du lit, acheter du whisky… »

Toutes ces actions ont bel et bien un sens, une direction, une intention : préparer le moment de la rencontre mais ce moment lui-même ne s’inscrit pas dans une histoire. Il n’est que la résolution par décharge de l’excitation de l’attente récurrente, chaque fois identique dans ses manifestations. Encore ce moment de jouissance peut-il révéler son inanité :

« Dès que j’entendais la voix de A., mon attente indéfinie, douloureuse, jalouse évidemment, se néantisait si vite que j’avais l’impression d’avoir été folle et de redevenir subitement normale. J’étais frappée par l’insignifiance, au fond, de cette voix & l’importance démesurée qu’elle avait dans ma vie ». (p.16)

Ce n’était donc que ça, que cette voix insignifiante que j’attendais.

Importance démesurée de l’insignifiance ! Attente fascinée et reconduite d’un objet trivial surinvesti. Mais, dans Passion simple, l’autre reste à sa place d’objet, hors sujet. Il ne dit rien et aucun portrait psychique de lui ne sera brossé, ni même esquissé. Il est l’objet de l’attente et celui de la rencontre et rien d’autre. On n’entre pas, ni par empathie ni par effraction, dans la conscience de l’autre. Le livre égrène donc simplement un soliloque descriptif énumérant des faits. Faits objectifs psychiques et physiques, humeurs et comportements cernant un réel composite aussi sidérant qu’insignifiant.

 

En résumé :

-Le sens mythique sous-tend toute Histoire comme intrigue (intricare), intrication d’éléments symboliques.

- Le sens pragmatique appartient à la théorie de l’action : faire ceci pour obtenir cela : faire des courses pour manger, prendre RV chez le médecin…

-Dans le premier cas, le sens de ma vie s’inscrit dans une saga peuplée de puissances métaphysiques

-Dans le second, le sens ne décolle pas de ce que Duras eut appelé « la vie matérielle ».

Mais elle aussi, à sa façon, laisse échapper le réel, qu’il faut alors tâcher de récupérer.

 

Terminons par la devise de Doubrovsky définissant son « autofiction », laquelle nous occupera pleinement la fois prochaine : « Fictions d’événements et de faits strictement réels ». Réel ? Qu’est-ce à dire ?

Un élément de réponse se trouve peut-être chez Clément Rosset (Le réel, traité de l’idiotie, Minuit, 1977), philosophe auquel nous aurons recours plus tard mais que je signale d’ores & déjà à votre voracité de lecteurs  :

« On connaît le mot de Reverdy : « l’homme est mauvais conducteur de la réalité ». L’aptitude proprement humaine, à rendre le réel par le langage est à l’origine de cette mauvaise conduction, de ce mauvais contact entre l’homme et les choses […] Parler le réel c’est le manquer […] Parler est inévitablement déborder le réel. » (82)

« …plus la représentation se précise, plus on constate que le réel s’est perdu en cours de route. Ce brouillage du réel dans sa représentation… »

 « Plus le sentiment du réel est intense, plus il est indescriptible » (L’objet singulier, Minuit, 1979).

 « […] tel est en effet le réel, et sa définition la plus générale : un ensemble non clos d’objets non identifiables. Une identification consiste à ramener un terme inconnu à un terme connu ; opération impossible dans le cas du réel … » (ibid. p.22).

Alain Robbe Grillet, 1984, Le miroir qui revient, Minuit p.208, cité par Bourdieu dans Actes de la recherche en sciences sociales N° 62/63, « L’Illusion biographique », juin 1986, repris dans Raisons pratiques, 1994.

Louis Althusser, L’avenir dure longtemps Stock/IMEC, 1992, p.161.

Claude Lévi-Strauss, 1971, L’Homme nu, Mythologiques IV, Plon, p.559.

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Published by Patrick G. Berthier - dans séminaire du C H. des Murets
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commentaires

isabelle grell 27/01/2010 10:43


Cher collègue, permettez-mi de vous signaler un site qui pourrait vous intéresser, vous et vos étudiants.
http://autofction.org 
Bien à Vous
Isabelle Grell