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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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26 janvier 2010 2 26 /01 /janvier /2010 18:58

Le Cogito de Doubrovsky

23 01 2010

 

Rappel de ce qui nous mène à l’autofiction :

Une certaine littérature contemporaine à valeur sociologique (Dubet y voit l’expression littéraire de la « société liquide »). Elle donne à lire l’émancipation démocratique comme l’apothéose du moi banal, de l’individu ordinaire. On a remarqué que l’autofiction naît justement de la démarcation des grands genres de l’écriture en première personne, autobiographie, mémoires, journal… qui ne concernent que des auteurs d’exception. L’autofiction revendique une écriture propre à la vie de « l’homme sans qualité », et en cela, elle procède à une nouvelle nuit du 4 Août par laquelle on abolit les privilèges du mérite. Doubrovsky écrit au moment où John Rawls et Pierre Bourdieu déconstruisent l’idée de mérite sur laquelle s’établissait la hiérarchie républicaine en remplacement de l’ordre ancien. Cette déconstruction se poursuit aujourd’hui avec le philosophe Yves Michaud (Qu’est-ce que le mérite, 2009) et la sociologue Marie Duru-Bellat (Le mérite contre la justice, 2009) tandis que le philosophe américain Stanley Cavell fait l’apologie de la catégorie de l’ordinaire. Désormais, l’artiste, loin du romantisme, est un homme quelconque, ce qui peut s’entendre à partir du thème foucaldien de « la mort de l’homme », de l’homme de l’humanisme porté par le héros créatif prométhéen, Vinci, Michel Ange…, le « génie » comme révélation démiurgique du potentiel humain. Georges Canguilhem a interprété cette « mort de l’homme » comme un « épuisement du cogito », i.e la fin du dualisme que soutenait le cartésianisme : moi qui pense, j’en impose à la nature, en moi (mon corps) comme au dehors (le monde). Nous ne perdons donc pas de vue le problème qui reste le nôtre depuis le début, à savoir la fiction comme émanation naturelle d’un corps pensant et non pas d’un esprit qui lui serait pour ainsi dire greffé.

Epuisé, le cogito ne l’est toutefois pas tout à fait puisqu’il ressurgit chez Doubrovsky sous une forme étrange qui doit beaucoup à Sartre.

 

Moelle= Moi + Elle, la substantifique moelle du  « roman conjugal ».  

 

« Elle pense à moi, donc je suis.” C'est malheureusement l'obsession d'un cogito faussé. Il y a une chose qui me frappe comme relecteur de ma propre œuvre, c'est l'obsession du cogito dans tous mes livres. Il est mis à toutes les sauces. Il y a chez moi un ancien khâgneux et un ex-cartésien, et un sartrien qui, à l'époque, avait lu attentivement tout ce qui concernait le “cogito pré-réflexif”, et ça revient comme une métaphore ou une ritournelle de tous mes livres. Un cogito tordu. […]

Michel Contat — En fait, vous êtes un Narcisse qui s’intéresse aux autres […]

Serge Doubrovsky - Oui, sa propre gueule on s’en lasse très, très vite. […] D’ailleurs, dans mon cogito très particulier “elle pense à moi donc je suis”, elle” compte plus que moi; ce n’est pas “cogito ergo sum”, je n’arrive pas à cette solitude autosuffisante du cogito, je n'ai pas de Dieu pour m’en sortir, comme Descartes. Mon cogito est donc tordu par la présence du “pour-autrui”.

[…] c'est un livre étrange parce qu'il est fait à deux. Tous les gens qui ont étudié le livre ont remarqué cette dédicace: “ Pour Ilse, par Ilse, son livre. ” »

(Entretien initialement publié dans Michel Contat, Portraits et rencontres, Genève, Ed Zoé, 2005).

 

{Laure-Marie Aubertin, entretien réalisé le 7 novembre 2008} :

« "Elle pense à moi, donc je suis", j’ai répété cette formule en effet plusieurs fois dans le Livre Brisé. Le cogito n’est pas pour moi l'acte d'une substance au sens cartésien. Il ne se suffit pas à lui-même, mais pour moi, c’est quand même l’acte fondamental. Il faut se rappeler que j’écrivais à une époque qui était très structuraliste, où Foucault a publié un article qui avait fait beaucoup de bruit sur "la mort de l’auteur" et donc c’est toute la subjectivité qui était niée. Donc pour moi le cogito cartésien a toujours été un fondement absolu. Même si je le mets à diverses sauces à travers les livres, ce « cogito ergo sum » reste tout à fait capital pour moi […] le cogito de Descartes. C’est ce qui me fait exister, l’existence  est, en son être propre, subjective […] l’on ne vit pas seul. C’est aussi un cogito sartrien, il se projette dans le monde, il n’est pas isolé dans sa propre substance. Il a sa facticité dans le monde et dans l'Histoire, comme Sartre l'a bien montré… »

 

Que retient, finalement, Doubrosky du cogito ? Essentiellement le soliloque scripturaire. Les heures d’ascèse cloîtrée affairée sur le clavier. Ce n’est pas un cogito de l’âme ou de l’entendement, une émanation substantielle de sa seule personne (ce que n’est d’ailleurs pas le cogito de Descartes), mais une pensée double, binoculaire, qui convoque et moi et l’autre. D’emblée, ce cogito pense elle et moi, selon la modalité de la relation. On pourrait l’écrire cogito ergo sumus, voire Je nous pense. Une subjectivité à deux. Dans l’autofiction, l’autre est coprésent, voire inscrit dans le processus même de la rédaction, dans sa dynamique puisque Ilse, lectrice du tapuscrit à chaque étape de son élaboration, intervient par ses réactions dans la rédaction des pages suivantes. Le livre n’est pas exactement écrit à quatre mains, mais résulte d’un système de va & vient entre l’auteur et sa lectrice. Aussi la troublante dédicace du Livre brisé : « Pour Ilse, par Ilse, son livre » se justifie-t-elle amplement. La voix existentielle du narrateur n’a de consistance que dans ce « pour Ilse », ce « pour autrui » sartrien qui fait de l’autre le centre d’attraction du projet. Ou plutôt des autres car le reproche pointera bientôt que l’autre se décline au pluriel. Ainsi D. dans le livre consacré à sa mère commence-t-il par parler de son père, et dans celui dédié à sa femme, à se souvenir des précédentes.

Quoiqu’il en soit, l’important sans doute consiste à repérer cette place de l’autre-lecteur, cette mise en place de l’autre privilégié dans le procédé d’écriture qui s’inaugure avec le Monstre. De son propre aveu, la première tentative d’autobiographie, qui semble n’avoir pas excédé le choix du titre, se nommait : L’un contre l’autre. Titre prémonitoire dans son ambivalence, le « contre » pouvant aussi bien signifier l’étreinte que l’adversité.

 

Moi-m’aime.

 

« ‘’Elle’’ compte plus que moi ». Il n’y a pas de raison d’en douter, encore faut-il comprendre en quel sens. Le livre brisé permet d’approcher cette compréhension :

Elles, je les vois […] De moi je ne peux rien apercevoir […] Orphée, quand il regarde en arrière, Eurydice qu’il ne peut pas voir. Moi, suis orphelin de moi-même. (214)

Nouvel Orphée, Doubrovsky ne perd pas Eurydice en se retournant, par contre, il ne parvient toujours pas à se voir, à se produire lui-même, au sens que peut avoir le mot dans les arts du spectacle, car c’est bien lui qu’il cherche, et non celle qu’il risque de perdre :

Depuis toute une vie que je bourlingue à ma recherche, je ne me suis jamais trouvé. (238)

Dès lors, ce n’est plus Orphée mais Narcisse :

Je l’aime beaucoup, ma femme. […] Mais, forcément, je m’aime encore davantage.[…] Moi m’aime. D’abord. (280)

Alors ‘’Moi d’abord’’ ou d’abord ‘’Elle’’ ? Contrairement aux apparences, je pense que ce n’est pas une antinomie, parce que, d’une certaine façon, en effet « elle compte plus que moi » et voici comment :

 […] Tu occupes une place essentielle dans mon livre comme dans ma vie. Seulement, le personnage principal, ce n’est pas toi, c’est moi. (219)

Elle occupe une place ‘’essentielle’’ dans l’exacte mesure où sans cette place, il n’y aurait pas de livre. L’autofiction n’est pas une robinsonnade, le roman vrai d’un ermite, d’un naufragé de la vie, mais l’ethnographie d’un rapport à l’autre. Chaque ouvrage de Doubrovski pourrait porter la même dédicace que Le livre brisé en changeant simplement le prénom, comme il le reconnaît lui-même : Elisabeth dans La dispersion, Rachel dans Un amour de soi, sa mère dans Fils

Cette place doit nécessairement être occupée pour qu’une écriture, et peut-être une vie, soit possible. Ce qui n’empêche nullement que cette place essentielle soit dévolue au protagoniste, c’est-à-dire au personnage secondaire. A la fois indispensable et déboutée dans ses prétentions au premier plan, l’Eurydice de Doubrovsky permet cette curieuse tension qui fait le ressort même de l’autofiction, une subjectivité à deux :

[…] cette vie qui n’est faite que pour moi je ne peux la vivre qu’à deux  (p.394)

On pourrait en extraire la formule du cogito Doubrovsky : que pour moi à deux.

A comparer avec les alterfictions, par exemple le Ingrid Caven de Jean Jacques Schuhl, où l’auteur se cantonne au rôle essentiel mais modeste de narrateur intradiégétique. Une sorte d’aède dans le chant duquel Eurydice réintègre la première place. L’alterfiction est bien l’envers, le symétrique inverse de l’autofiction.  

 

Un autre cogito, duel et tordu

 

 

 « Ainsi l'homme qui s'atteint directement par le cogito découvre aussi tous les autres, et il les découvre comme la condition de son existence. Il se rend compte qu'il ne peut rien être (au sens où on dit qu'on est spirituel, ou qu'on est méchant, ou qu'on est jaloux) sauf si les autres le reconnaissent comme tel. Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l'autre. L'autre est indispensable a mon existence, aussi bien d'ailleurs qu'à ma connaissance que j'ai de moi. Dans ces conditions, la découverte de mon intimité me découvre en même temps l'autre, comme une liberté posée en face de moi, qui ne pense, et qui ne veut, que pour ou contre moi.»           (Sartre, L'existentiaIisme est un humanisme, pp.66-67, Nagel)

 

Cogito intentionnel : je pense donc je suis... quoi? Le cogito cartésien est lacunaire, à compléter d’un attribut. Et même : je pense [à quoi?] donc je suis [quoi] sur le mode : je pense (à elle), donc je suis (joyeux, triste...).

Le cogito cartésien s’exprime dans un formalisme qui abstrait l’intentionnalité. Pas de pensée pure. Je pense, sans complément, sans objet, je pense (tout court, à rien) n’a jamais cours. D’où la notion de cogito pré réflexif signifiant simplement avoir conscience de ce que l’on fait : “j’écris Paludes” répond Gide lorsqu’on lui demande à quoi il pense. Cogito qui boucle sur la première personne, Je ( ) donc Je ( ), mais le cogito sartrien déboîte de l’intersubjectif : elle me téléphone donc je suis aimé. On aura reconnu la réécriture de Doubrovsky : “elle pense à moi donc je suis” (objet de désir). Elle donc Je. C’est un peu plus compliqué dans la prémisse : elle me (parle, regarde...). Construction  véritablement intersubjective dans laquelle deux sujets sont pris et indexés dans le jeu des pronoms personnels (sujet & complément). Protagoniste et antagoniste sont donnés d’emblée.

Elle me ( ) donc Je ( ). A l’intérieur de la première parenthèse : un comportement ; dans la seconde une “humeur”, Stimmung, “disposition”...

“Ma compagne d’existence et d’écriture m’a quitté [...] Je suis mutilé de ma moitié.” (LB, p.311)

Moins cogito (ergo) sum que Coagito (ergo) sum, je remue, j’agite ensemble, puisque cogito n’est rien d’autre originellement que la forme contractée de coagito, où le cum marque bien la présence de l’autre. Cette agitation commune, ce remue-ménage, me fait être et me fait écrire. Coagito puis Colligo, je recueille, je réunis (cum lego, verbe qui donne lectum au Participe Passé. De l’agitation commune à la lecture, il n’y a qu’un pas, comme de l’auteur au lecteur (Ilse “première lectrice”).

Doubrovsky tente, via Sartre, de mettre en place un cogito doublement non cartésien qui :

1) ne se présente plus comme un soliloque, une introspection solitaire, mais s’appuie sur un cum, un “avec” (moelle, moi + elle),

2) ne se cloître pas dans une immobilité, une thébaïde mettant en veilleuse le corps (un cogito qui met le corps sous narcose, dirait Ecco) mais participe et même résulte d’une agitatio, d’un mouvement. Mais l’opération dernière relève du seul auteur, et en cela, le Je est sauvé et récupère une autonomie seconde, non plus fondée sur la seule raison auto-suffisante, comme chez Descartes, mais sur la liturgie quotidienne de la frappe à la machine, cette ascèse réglée (10h – 14h. d’esseulement sur la même machine à écrire dédiée au seul acte de l’écriture intransitive.)

Coagito du corps comme le Livre Brisé le montre assez : Le pacte du roman conjugal procède d’un défi, dont la première étape sera la description des premières étreintes et la dernière celle du cadavre de Ilse. Entre les deux abonderont les notations sur le corps, anatomique et dynamique (la démarche du little duck). L’écriture est une prise de corps, une contrainte par corps. (Description des beuveries, pp. 283-4)

Je la vois me considérant donc j’écris. Le va & vient entre elle & moi, et entre la vie vécue et la vie écrite me fait être. Le Coagitatio de Doubrovsky s’emploie à réfuter le vers de Char : “Quand nous cessons de nous gravir, notre passé est cette chose immonde ou cristalline qui n’a jamais eu lieu”, ou cette notation de Pierre Bergounioux : “Nous n’avons pas été”. Ce dernier auteur, qui ne revendiquerait probablement aucune affiliation à l’autofiction, entretient pourtant, dans ces Carnets de notes, certaine proximité avec Doubrovsky, en l’espèce, l’impossibilité de se désunir, de se démunir, de la Muse conjugale ; notamment : p.319 de son premier Carnet de notes :

« [Elle] dort près de moi et je reste émerveillé, comme au premier jour, comme à quatorze ans, devant le visage que les dieux ont donné à la loi morale, rien de moins, pour mon ravissement infini et ma rédemption. Qu’elle veuille bien souffrir un type de ma sorte dans son voisinage est la preuve que l’affaire nous dépasse, elle et moi, que nous avons exécuté un décret promulgué par des forces occultes. »

Sur le Colligo sum, cf. L’entretien Télérama N° 3130 de l’écrivain Jean Jacques Schuhl sur l’art du collage qui préside à la confection de la littérature contemporaine. Il ne s’agit plus de créer, mais de coller, d’assembler (comme pour la robe d’Ingrid Caven). Conception qui emprunte largement (ou qui résulte de) à la doctrine foucaldienne de la mort de l’auteur, et, par contagion, de celle de l’artiste. Or, l’artiste créateur est par excellence le porteur, le thuriféraire de l’individualisme (cf. Jacob Burckhardt : La civilisation de la Renaissance en Italie). S’il n’est plus qu’un plagiaire, un copieur-colleur, que devient l’individu? Un assembleur, un sampler?

L’autofiction ne dit-elle pas l’impossibilité de l’originalité et de l’individualité, les deux étant corrélatives? Je ne suis moi-même qu’à deux, que par l’autre ; je n’ai rien d’autre à dire que ce qui est, le reproduire, à la manière de ce que les cartographes appellent une projection. L’entreprise tombe immanquablement sous le coup de la critique platonicienne des arts : à quoi bon refaire ce qui est, à quoi bon la mimèsis? La réponse tient probablement à mon allusion à la projection : les cartes servent à se repérer, se situer, s’orienter. De même les “récits non fictionnels en première personne”.

 

Le cogito sartrien inverse le cours du raisonnement. Non je pense, j’existe, mais j’existe, je pense, la fameuse revendication selon laquelle l’existence précède l’essence.

Ainsi ces phrases du chapitre Fondement où Doubrovsky entrelace son commentaire au texte de la nausée en le faisant sien :

« Mon existence, je ne peux pas la penser : elle qui pense à travers moi, elle qui me pense. Les pensées naissent par derrière-moi comme un vertige, je les sens naître derrière ma tête… ».

On se souvient de Nietzsche : non pas je pense mais çà pense en moi.

A rapprocher de « mes livres s’écrivent à travers moi » (D.)

         Elle (l’existence) me pense

         Elle (Ilse) pense à moi.

Ces deux ‘’elles’’ n’en font qu’un, pour autant qu’ex-sistere, c’est avoir son lieu hors de soi, à l’extérieur. Exister, c’est vivre avec Ilse, doublement, dans la présence du rapport ou de la représentation reviviscente par l’écriture.

L’écriture procède d’un cogito, d’un acte en première personne qui dérive d’une seconde, essentielle :

« Nous tenons pour cause, sous le titre du « je », ce qui est l’effet de son propre effet » écrit Paul Ricoeur dans le bien nommé Soi-même comme un autre.

Il s’agit du trope nommé Metalepse , soit la substitution de l’effet à la cause.

Vérité de La Palisse : il n’y a d’objectivité et d’objectivation que de l’objet. Objectum, celle qui se tient devant moi, me fait face dans une extériorité.

Husserl y voyait d’ailleurs l’impossibilité foncière de la psychologie : objectiver la subjectivité procède d’une insurmontable antinomie.

L’effet d’un effet, qu’est-ce à dire ?

-l’acte, puis l’habitus, résulte d’un coup de dé, d’une rencontre (l’alcoolisme d’Ilse pp. 348-9)

-le sujet de l’acte ne consiste qu’en la métalepse de cet acte. Puisqu’il a lieu comme événement, il doit avoir une cause : Moi.

De cette double illusion, de ce double effet, la lecture funèbre de Paul aux Romains, à la levée du corps de Ilse, donne une certaine idée :

Je ne fais pas ce que je veux et je fais ce que je hais, pris que je suis dans le nomos de l’amartia, là où je me trompe, me fourvoie, au gré des (mauvaises) rencontres (au carrefour, Oedipe rencontre Laïos).

Doubrovsky redécouvre tragiquement le Tragique :

« un hasard qui devient nécessité que l’on assume librement »

Réunion des trois termes dans leur incompatibilité. Hasard, nécessité, liberté. Mais le hasard, la rencontre, que les Grecs appelaient Τύχη, est premier, déterminant. Comme disait Althusser, quelque chose prend, comme on le dit de la glace. Embâcle psychique.

Le long chapitre final, Disparition, nous ramène à ce cogito tordu qui continue d’opérer après la mort de celle qui tenait la « place essentielle », et qui l’occupe encore davantage défunte que vivante :

« Cette œuvre de mots faîte largement de sa chair ».

Cette référence à la « chair » traduit très exactement le Σαρξ de Paul, mais il en fait au contraire non un corps pour la mort mais un corps de la vie qui vient rompre avec la conception dualiste corps esprit qui part de Paul, passe par Augustin et culmine avec Descartes. Cf. La seconde Méditation (De la nature de l’esprit humain et qu’il est plus aisé à connaître que le corps) :

« Je me considérais premièrement comme ayant un visage, des mains, des bras, et toute cette machine composée d’os et de chair, telle qu’elle paraît en un cadavre, laquelle je désignais par le nom de corps. Je considérais, outre cela, que je me nourrissais, que je marchais, que je sentais et que je pensais, et je rapportais toutes ces actions à l’âme…. »

L’âme, anima, à comprendre comme le principe de vie qui anime le corps intrinsèquement inerte, cadavre.

Doubrovsky semble postuler au contraire une extériorité première dont le corps est le capteur :

« çà vient du dehors toujours, rencontre accidentelle circonstances fortuites […] responsable de ce que je n’ai pas décidé coupable de ce que je n’ai pas voulu à n’y rien comprendre » (p.350).

…………………………………………………………………………………………………..

 

J’ajoute à ces notes les versets de Paul récités par le pasteur luthérien devant la dépouille d’Ilse, dans l’original (pour le plaisir de la graphie hellène et pour rappeler que la langue du Nouveau Testament est originellement le grec et non le latin!) et en traduction, versets qui agencent un tragique chrétien à partir du vieux fond tragique païen porté par la langue de Sophocle et sur lesquels j’avais improvisé un petit commentaire.

(Paul, Romains, VII, 14-25)

 

15 γάρ κατεργζομαι ο γινσκω· ο γρ θλω τοτο πρσσω, λλ’ μισ τοτο ποι.

Car je ne sais pas ce que je fais : je ne fais point ce que je veux, et je fais ce que je hais.

[…]

19 ο γρ θλω ποι γαθν, λλ ο θλω κακν τοτο πρσσω.

Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas.

20 ε δ ο θλω [γ] τοτο ποι, οκτι γ κατεργζομαι ατ λλ οκοσα ν μο μαρτα.

Et si je fais ce que je ne veux pas, ce n'est plus moi qui le fais, c'est le péché qui habite en moi.

 

Αμαρτία = erreur, faute, du verbe :

Αμαρτάνω = sens premier : manquer le but, dévier, s’égarer, faire fausse route, se tromper, se méprendre, faillir, puis, tardivement : fauter, pécher.

Lorsqu’on lit « péché », on suit le latin peccatum qui efface le sens premier du mot grec qu’il traduit. C’est sur de tels glissements qu’on passe d’un tragique à l’autre. Le grec de Paul résonne encore de façon ambivalente, instituant le monothéisme christique dans une parole qui évoque Oreste et Œdipe.

 

Jean Racine a composé en 1694 quatre cantiques spirituels pour la communauté des Demoiselles de Saint–Cyr (fondée en 1686 par Madame de Maintenon), chantés sur une musique de Jean Baptiste Moreau. Le troisième, Plaintes d’un chrétien sur les contrariétés qu’il éprouve au-dedans de lui-même, est tiré de notre Epître aux Romains, VII ; en voici la troisième strophe :

 

Hélas ! En guerre avec  moi-même,

Où pourrai-je trouver la paix ?

Je veux, et n’accomplis jamais.

Je veux ; mais (ô misère extrême !)

Je ne fais pas le bien que j’aime,

Et je fais le mal que je hais.

 

 

Les deux lois et la « guerre contre moi-même » ne pouvait que rappeler à Doubrovsky son analyse du drame cornélien : Serge Doubrovsky, Corneille ou la dialectique du héros, Gallimard, 1963.

Conflit des Νομοι, des lois, bien qu’évidemment il ne s’agisse pas des mêmes « lois » chez Paul et Corneille (encore que Polyeucte, entre autres, ne soit pas étranger à ce conflit entre le spirituel et le charnel).

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Dans Les Mots et les Choses, M. Foucault fit scandale en annonçant une probable « mort de l'homme », lequel serait destiné à s'effacer « comme à la limite de la mer un visage de sable ».

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Published by Patrick G. Berthier - dans séminaire du C H. des Murets
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voyance par mail rapide 31/05/2016 14:57

Je viens de découvrir votre blog aujourd’hui et je pense que je vais passer plusieurs jours dessus.