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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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19 février 2010 5 19 /02 /février /2010 16:58

La place du mort

 

Avant de reprendre l’essentiel de mes notes du moment central de notre séance du 12 Février, je vous rappelle que l’excellent site internet « Autofiction » héberge nombre de documents intéressant notre séminaire (http://autofiction.org/) ; certains d’entre vous s’y sont déjà reportés avec profit.

 

« Si on pouvait se lire mutuellement dans les pensées, pas un couple qui n’exploserait en dix minutes. Elle veut que je nous expose. Epouse suicide, femme-kamikaze. Que je nous fasse hara-kiri, çà qu’elle demande. Qu’on s’ouvre le ventre, qu’on déballe comment on s’étripe […] ma femme me prend à mon propre piège. De ma faute. Pourquoi j’ai toujours parlé de moi dans mes livres. Maintenant, puisqu’on est mariés, elle veut sa place. Dans mon page, dans mes pages. » (« Le Livre brisé, p.51)

        

 « Elle veut sa place ». L’exigence émane du genre promu par l’écrivain. Puisqu’il ne parle que de lui, donc des autres femmes qui l’ont fait exister, il doit parler d’elle. L’autofiction deviendrait alors pleinement elle-même de quitter l’entreprise de l’évocation du temps perdu pour prendre à bras le corps celle du temps présent, de la présence. La paronymie de l’épouse qui s’expose et explose dit assez la dimension de défi que constitue cette proposition, faite par elle, d’un « recul des limites du dicible ». « Epouse suicide », véritable auteur, instigatrice de la trame tragique qui la mène droit au coma éthylique de la fin. Aussi y a-t-il, la concernant, une anticipation terrible et dérisoire à la « liquider », comme les autres, l’absorption du contenu d’une bouteille de vodka étant l’arme avec laquelle elle s’étripe (plus de 7mg d’alcool dans le sang à l’autopsie !). En abusant des jeux de mots lacaniens dont Doubrovsky est si friand, on pourrait dire que l’addiction d’Ilse fait écho à la diction de la mère que le fils adopte par mimétisme. De même, du lit au livre, du page aux pages, n’y a-t-il que le petit pas de l’homonymie.

« Se lire mutuellement dans les pensées », tel est donc le prononcé du pacte. Idéal de transparence que vient redoubler le thème de l’ouverture, même si ce doit être celle du ventre. Comme en politique, l’ouverture vise à ne rien laisser en retrait, et donc à intégrer l’extérieur d’une opposition qui se retrouve ainsi représentée au sein même de la majorité. Suppression de l’altérité, l’autre est inclus dans le même. En pédagogie, on prônait l’ouverture de l’école sur le monde contre l’institution sanctuaire. En règle général, l’ouverture cherche à supprimer toute frontière, toute limite, toute opposition entre l’intérieur et l’extérieur, par exemple entre les sphères publique & privée. Tout doit pouvoir s’exposer, le préfixe indiquant clairement que, désormais, tout se joue dans un extérieur englobant. Transparence et ouverture sont deux indices majeurs de la « globalisation » qu’on peut à bon droit considérer comme une des notions cardinales de la postmodernité. Car dans un monde globalisé il n’y a plus de « territoires », de lieux identifiables, particularisés, mais seulement des « non-lieux » comme dit l’anthropologue Marc Augé pour désigner des endroits de transit, de passage, de brassage : gares, aéroports, relais autoroutiers, supermarchés… La déterritorialisation deleuzienne devient alors la règle implicite. Pas de retrait, pas de retraite, de scène privée, de vie privée, tout s’expose, à l’instar de ce split screen, procédé cinématographique permettant, grâce à la fragmentation de l’écran, de multiplier les angles de vision, et donc de montrer en même temps le champ et le contrechamp, le proche et le lointain, voire le concomitant en d’autres lieux. Procédé devenu très courant avec le duplex ou les deux correspondants éloignés sont coprésents à l’écran. Polyptique de l’ubiquité. Je suis partout ou plutôt, le partout est présent, rassemblé devant moi, pour moi, comme sur une régie d’écrans de surveillance. Le livre brisé est une sorte de duplex où les protagonistes élaborent ensemble, mais l’un après l’autre, leur passé, leur « vient-justement-de-passer » commun. L’auteur est en duplex avec sa protagoniste comme avec leurs personnages de papier. En tout cas, Doubrovsky participe pleinement de cette ère du global, de l’ouverture qui réussit le tour de force d’exposer l’intime. Rien ne se vend mieux aujourd’hui que les révélations sur ce qui relevait naguère du secret, du privé, du « personnel ». A cet égard, rendre ainsi publique sa psychanalyse, soit les comptes qu’on règle avec l’Autre en soi, met le comble à l’indifférenciation de toutes les scènes possibles. Ce qui, à la lettre, s’appelle Cynisme (dont le mot d’ordre pourrait être : « rien de privé », rein de caché, rien d’intérieur). Le cynisme du duplex exclut la duplicité, celle des conventions sociales qui imposent une civilité en rabrouant le sans-gêne des humeurs et le chaos des pulsions vers quelque lieu d’écart. Le psychanalyste Akeret ne suffit plus, il faut « le dire à TOUT le monde ». Parce que l’existence est totalement extérieure ou elle n’est pas. L’intérieur n’est qu’un pli, un repli, une invagination de l’extérieur, remarque que l’on trouve chez Foucault. Ergo, il n’y a pas d’intériorité en soi, n’existe que l’extérieur, plus ou moins plissé. C’est une nouvelle phase de la lutte pour la reconnaissance qui s’esquisse, celle de la notoriété, de la bien nommée « surface de visibilité ». Esse est percipi, être c’est être perçu disait déjà le brave Berkeley. Il serait sans doute surpris aujourd’hui du total succès de sa formule.

 Tout se passe comme si l’autofiction projetait de venir à bout de l’opposition, de l’altérité, en l’exposant. Décrasser la dualité, le duel conjugal en le pétrifiant dans une trace. Le scribe congédie les bretteurs. Writing cure.

 

Cette résolution du dépliement de la relation duelle n’en est qu’à la lettre l’explication (et s’expliquer, dans le jargon des truands c’était se battre !) L’écriture dépurative n’en délivre pas moins une lecture véritablement tragique du « Livre Brisé », celle par laquelle on comprend que la « place » qu’Ilse réclame et met Doubrovsky au défi de lui donner, ne peut-être que la place du mort, et cela, comme dans une profération oraculaire, ils ne peuvent ni l’un ni l’autre le savoir tout en le sachant, d’un savoir comme on dit, insu. Quand on expose, çà explose, femme kamikaze … Il l’écrit, elle le lit, mais ils n’en comprennent pas la portée funeste, la faute tragique. La course à l’abîme se fait le regard rivé au rétroviseur.

Aristote, Poétique 13, 1453a17 : un homme tombe dans le malheur « non à cause de sa méchanceté ou de sa perversité », mais « à cause de quelque faute » (di’ hamartian tina, δι αμαρτίαν τινά). Où l’on retrouve l’origine de l’Αμαρτία de Paul comme faute tragique, comme faux-pas, dans l’action ou le raisonnement. Responsable mais pas coupable. Œdipe n’avait pas l’intention de tuer son père ni de coucher avec sa mère, et lorsqu’il le fit, il l’ignorait. Il l’a fait, non seulement sans le savoir et le vouloir, mais en tâchant de l’éviter ! Doubrovsky ne se prive pas de rappeler l’épisode p.349-50, « responsable de ce que je n’ai pas décidé, coupable de ce que je n’ai pas voulu… du fortuit nécessaire, de l’accidentel inévitable …Qui est responsable ? …On ne peut pas s’en sortir, ça la tragédie. »

On ne sait pas de quoi la catharsis nous purge, et le bébé pourrait bien y être évacué avec l’eau sale du bain. On ne voulait que « purger nos passions pour les mieux vivre », et ce chemin mène des passions de l’âme à la passion-supplice : « ma passion c’est un calvaire ».

« Corneille […] à raconter ses maux, souvent on les soulage. […] L’Amérique a compris que l’autobiographie est une thérapie. […] Consigner sa vie vous en débarrasse. (LB, p.257)

A notre livre elle s’était offerte en sacrifice […] C’est un rite qui purifie. L’écriture nettoie. Elle décrasse l’existence de ses scories. Nous livrer, mais nous délivrer. Nous voulions purger nos passions pour les mieux vivre ». (p.312)

Toutefois, à se débarrasser ainsi de la crasse, la trace s’accumule, le rejet des scories entasse la copie, et il ne s’agit nullement d’un effet qu’on dit pervers, mais d’une opération parfaitement revendiquée en tant que telle :

« qu’on disparaisse pas sans traces de tout ça ce soit pas en vain dans les ténèbres en silence Akeret c’est pas suffisant de lui raconter ça À LUI il faut que je le dise AUX AUTRES » (Folio 1480 du « Monstre »).

 

Enigme. Αίνιγμα, parole obscure, oracle. Proférer soi-même le délire pythique dont on est l’objet sans parvenir à s’en faire l’herméneute.

Les jeux de mots à multiple détente semblent produire des effets référentiels, une efficace tragique dans le réel. Le récit avance en poussant le malheur devant lui comme un bousier. Ecrire prescrit. Dire ce qui est noircit comme un ciel d’orage ce qui sera. Il y a une efficace externe, dans le monde, de l’écriture, une particulière force des mots de l’autofiction, saturés de teneur en réel. C’est du moins l’hypothèse que l’on peut formuler. Comme le disait on ne peut mieux Michel Contat lors d’un entretient avec l’auteur : « Il ne s'agit pas d'accuser, il s'agit de comprendre l'effet de la littérature sur ceux qui en sont les objets. »

Être l’objet d’un effet littéraire. Voilà une proposition qui mériterait une très savante démonstration dont les quelques éléments ci-dessus rassemblés ne peuvent donner qu’une très chétive intuition.

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Published by Patrick G. Berthier - dans séminaire du C H. des Murets
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commentaires

voyance par mail gratuite 27/01/2016 10:11

Bonjour !
Votre blog est très intéressant ; et présente bien tout ce qui est bon Merci !