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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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17 mai 2010 1 17 /05 /mai /2010 22:55

Loin de Moi II .

 

I. Je voudrais commencer par un petit satisfecit et une mise au point.

La satisfaction vient d’avoir involontairement anticipé le thème du récent Salon du livre. Je sais que plusieurs articles sur l’autofiction ont circulé parmi vous à ce propos et je me réjouis de ce complément à nos échanges.

La mise au point concerne l’un de ces articles, celui de Camille Laurens, qui me paraît fautif sur deux points essentiels touchant le genre autofictionnel.

 

II. Je vous avais laissé la dernière fois sur quelques jolies citations du Contre Sainte Beuve de Proust, et notamment celle qui oppose les « enfants du silence » aux « enfants de la parole », les livres et la conversation, le « moi de l’écrivain » et celui de « l’homme du monde qu’il est par ailleurs. je souhaite reprendre cette opposition d’un moi social et d’un moi personnel, initié par Rosset, en me référant cette fois-ci à Descartes comme figure du solitaire dans la foule, comme possibilité  donc, d’une personne affranchie du social, ou du moins du social ambiant.

 

III. Le détachement de l’identité sociale suppose un rapport particulier au réel, réel qu’on peut bien considérer comme l’antonyme de la fiction (raison qui nous rendait indispensable Doubrovsky dans sa tentative  a priori impossible de fonder une fiction sur des « faits strictement réels », de fictionnaliser le réel, donc, tout simplement, de le dire.

Lorsqu’on se dépouille, autant que faire se peut, de son « identité sociale », quel rapport au réel entretient-on ? Je m’appuierai pour ce faire sur un des Fragments de Barthes : Le monde sidéré. [Ce troisième volet ne sera développé qu’à la séance du 21 Mai].

 

 

I. L’épreuve du vrai

 

1) "Affronter l'épreuve du vrai", par Camille Laurens (Le Monde Des Livres du 25.03.10) :

« Malgré toute l'admiration que j'ai pour Serge Doubrovsky, je pense qu'il faut se garder du mot "autofiction", celui-ci n'étant plus, hélas, à quelques exceptions près, qu'une injure. On passe trop de temps à expliquer ce qu'elle n'est pas (un règlement de comptes, une victimisation plaintive, une autobiographie honteuse, un déballage nombriliste, une haine du roman) et plus personne ne sait ce que c'est. Le mot date de 1977, mais le meilleur exemple d'autofictionneur reste... Proust, qui prend les libertés nécessaires avec la réalité factuelle. »

 

 Proust, le meilleur autofictionneur ? Non pas, car Proust joue avec l’épreuve du vrai, n’hésitant pas à mélanger traits personnels et situations pour en faire une « réalité » composite, alors que Doubrovski a, dès l’origine insisté sur des « faits et événements strictement réels », l’adverbe prenant ici toute sa valeur. Pas de liberté avec la stricte réalité des faits, et notamment, pas de liberté avec les personnes-personnages qui sont les acteurs de cette réalité événementielle.

Le baron de Charlus procède de plusieurs « modèles », dont l’alors général Lyautey et le comte Robert de Montesquiou. Quant au personnage d’Albertine, on ne sait exactement dans quelle mesure elle représente un avatar du  chauffeur-secrétaire Alfred Agostinelli. Nous sommes loin de Ilse, pathétiquement présente « en personne » dans Le Livre brisé.

 

Je poursuis la citation de Laurens :

« Même à Cerisy, une décennie pourtant dynamique n'a pas suffi à s'accorder sur une définition de ce "genre" trop hybride pour en être un. Philippe Forest parle plutôt de "roman vécu", d'autres d'"autobiographie critique", je préfère "écriture de soi" pour désigner quelque chose qui donne beaucoup de soi sans se réduire au moi ni s'y complaire […] »

Evidemment la substitution de l’autofiction par « écriture de soi » n’est pas satisfaisante, la part de la fiction y étant indéterminée (ce qui n’était pas le cas chez S. Doubrovsky qui se limitait au « présent » et à la réécriture des dialogues), pas étonnant alors que le genre devienne « hybride » et empreint de duplicité. Laurens ne joue pas le jeu. Il ne s’agit d’ailleurs pas de le lui reprocher, chacun jouant au jeu qui lui convient, mais reconnaissons à S D le mérite de son invention, et ne le lui contestons pas sous le prétexte d’en faire autre chose (si l’on « prend des libertés avec la réalité factuelle », on n’est tout simplement plus dans l’autofiction).

 

2) « Se garder du mot autofiction » ? Le mot est intéressant, pourtant. « Nouant ensemble l'autobiographie, qui suppose une authenticité, et la fiction, qui, sans être forcément oeuvre d'imagination, est toujours façonnage ou feinte, l'autofiction souligne sa duplicité et la nôtre. Elle ne propose pas une affirmation du moi, mais dissout au contraire, plus que n'importe quelle autre forme littéraire, toute certitude identitaire, toute illusion de transparence. A l'ère du soupçon (Nathalie Sarraute), elle insiste sur le doute, l'ambiguïté, l'indécidable et le vide qui nous fondent. Son objet est l'individu dans cet écart de soi à soi qui intéresse aussi la psychanalyse, et particulièrement l'individu qui écrit. »

 

Non ! Son objet n’est pas l’individu mais la relation. Relation double d’ailleurs : de moi à l’autre, et du Je à la langue (je vous renvoie au cogito doubrovskyen).

 

II. Larvatus Prodeo

 

L’une des grandes tentatives de recentrement du sujet sur lui-même, du pur rapport de soi à soi, se trouve chez Descartes, dans cet épisode fondateur du bivouac solitaire de la trêve hivernale des débuts de la terrible Guerre de Trente ans.

« …Le commencement de l’hiver m’arrêta en un quartier où, ne trouvant aucune conversation qui me divertît, et n’ayant d’ailleurs, par bonheur, aucun soins ni passions qui me troublassent, je demeurais tout le jour enfermé seul dans un poêle, où j’avais tout loisir de m’entretenir de mes pensées. Entre lesquelles l’une des premières fut que je m’avisais de considérer que souvent il n’y a pas tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces, et faits de la main de divers maîtres, qu’en ceux auxquels un seul a travaillé. » (DM, 2de partie, 1637).

Cette première pensée devenue principe congédie tout simplement, comme la suite l’explique, toute éducation, empilement hétéroclite de matières et de méthodes, et, par delà, tout apport extérieur vécu comme intrusion. Il s’agit simplement de « bien diriger sa raison » et cela exige l’interruption du social, le débranchement du moi social (cf. le « tantôt je pense et tantôt je suis » de Valéry. Je ne pense que dans ce hors-monde du silence du social où la perturbation de l’amour propre  et du besoin de la reconnaissance de l’autre se trouvent hors jeu).

« …je me trouvai comme contraint d’entreprendre moi-même de me conduire …comme un homme qui marche seul et dans les ténèbres ».

Le Discours, comme les Lettres, utilise de façon récurrente la métaphore des bâtisses à abattre. Il faut les abattre pour les rebâtir lorsqu’elles sont « en danger de tomber d’elles-mêmes et que les fondements n’en sont pas bien sûrs ».

La morale par provision de la 3° partie file la métaphore pour proposer la conception d’un moi qui serait, entre sa désaliénation et son émancipation, comme locataire de lui-même, habitant un espace provisoire de pensée. Après avoir abattu le premier logis et en attendant que le suivant soit disponible, il faut un logement d’intérim, un habitat transitoire :

« Comme ce n’est pas assez, avant de commencer à rebâtir le logis où on demeure, que de l’abattre […] mais qu’il faut aussi s’être pourvu de quelque autre où on puisse être logé commodément pendant ce temps qu’on y travaillera ; aussi, afin que je ne demeurasse point irrésolu en mes actions […] je me formai une morale par provision… »

Morale dont la première maxime «  était d’obéir aux lois et coutumes de mon pays », c’est-à-dire de faire exactement comme tout le monde sans adhérer un seul instant, autrement que sur le mode de l’hypocrisie conformiste, à ces mœurs provisoires (j’entends évidemment ici l’hypocrisie dans son acception étymologique : jouer un rôle, faire l’acteur).

On peut penser que ce provisoire dure en fait toute la vie et que le logis à rebâtir se fait de façon tout intérieure. La métaphore des logis permet de cerner le problème de l’identité, ou plutôt de son défaut. Entre le logis hérité et le logis qu’on construit conforme à son dessein, s’interpose le local d’emprunt. Il symbolise en fait le monde dans lequel on va devoir vivre sans s’y sentir chez soi. Descartes, bien avant la rédaction du Discours, mais se rapportant à la même période, faisait alors de ce monde un théâtre :

« Ut comoedi, moniti ne in fronte appareat pudor, personam induunt: sic ego, hoc mundi theatrum conscensurus, in quo hactenus spectator exstiti, larvatus prodeo.

(Descartes, Cogitationes privatae, Préambule, AT, X, 213 4-7: 1619 (RD a 23 ans)).

« De même qu’on rappelle aux comédiens de porter un masque afin que le trouble ne puisse se lire sur leur visage, ainsi, moi, sur ce théâtre du monde où il me faut monter alors que je m’y tenais jusqu’ici en spectateur, je m’avance masqué » (ou : je m’avance possédé, délirant ; ou encore, comme un spectre !).

Traduction autorisée :

« Comme les acteurs appelés en scène, pour cacher la rougeur de leur front, revêtent un masque (persona), ainsi, moi, prêt à monter sur le théâtre du monde où je me suis jusqu’ici tenu en spectateur, je m’avance masqué (larvatus). »

Larvatus  répond à personam, mais Descartes utilise un terme beaucoup plus polysémique et d’ailleurs, Gaffiot ne donne même pas le sens de masque, masquer à larva, larvo. On peut gloser sur ce large spectre sémantique !

Larvatus, p.p de larvo = ensorceler! Larva = spectre, fantôme, masque, larvatio = visions, délire. (larvatus = délirant, chez Plaute).

Ce texte date de cette même période où Descartes, dans la fameuse nuit du 10 au 11 novembre 1619 fit trois songes décisifs, « enfermé seul dans son poêle ».

Bien sûr, on ne peut indéfiniment se cloîtrer et c’est justement pourquoi Descartes a recours au masque, à la dépersonnalisation qui rend socialement invisible. Il dévoile ainsi dans ses lettres à Guez de Balzac le subterfuge qui lui permet de prolonger l’expérience du poêle en pleine ville, au lieu de la chercher vainement dans la retraite :

« …mais malaisément se peut-il faire, que vous n’ayez aussi quantité de petits voisins, qui vous vont quelquefois importuner, et de qui les visites sont encore plus incommodes que celles que vous recevez à Paris… » ( Lettre à Guez de Balzac du 5 Mai 1631).

Ce que reproche Descartes à la  maison des champs où l’on peut faire retraite tient à deux choses. D’abord, il y manque toujours une infinité de commodités, qui ne se trouvent que dans les villes, et sans ces commodités, la gêne, la peine, la fatigue vous prive des « aises » et de la facilité de vivre qui semblent définir un aspect fondamental de la liberté cartésienne. Ce qui pourrait le distinguer d’un certain stoïcisme. La souffrance, les soucis vous requièrent et vous absorbent, vous interdisant la liberté de penser, laquelle nécessite quiétude et disposition de soi. La solitude cartésienne ne sera donc pas un ermitage austère.

Ensuite, « la solitude même qu’on y espère, ne s’y rencontre jamais toute parfaite », et à l’incommodité matérielle de l’inconfort rural vient s’ajouter l’incommodité sociale des importuns « au lieu qu’en cette grande ville où je suis, n’y ayant aucun homme, excepté moi, qui n’exerce la marchandise, chacun y est tellement attentif à son profit, que j’y pourrais demeurer toute ma vie sans être jamais vu de personne. Je me vais promener tous les jours parmi la confusion d’un grand peuple, avec autant de liberté et de repos que vous sauriez faire dans vos allées, et je n’y considère pas autrement les hommes que j’y vois, que je ferais les arbres qui se rencontrent en vos forêts, ou les animaux qui y paissent. Le bruit même de leur tracas n’interrompt pas plus mes rêveries que ferait celui de quelque ruisseau…» ( Lettre à Balzac, op.cit.)

 

Au même, le 15 Avril de la même année :

« Je suis devenu si philosophe, que je méprise la plupart des choses qui sont ordinairement estimées, et en estime quelques autres dont on n’a point accoutumé de faire cas. »

Le problème du theatrum mundi, de la comédie humaine, c’est qu’il y faut faire figure (bonne si possible !). On cherche toujours « le moyen de faire figure dans le monde » se lamentait Bossuer. Et bien Descartes, lui fuyait absolument ce souci.

A Amsterdam ou à Leyde, cet embarras est levé puisqu’il est l’unique exception du monde marchand au sein duquel pourtant il vit.

 

Je ne crois pas m’abuser en pensant que nous avons là réunies, via Proust et Descartes, l’essentiel des pièces à décharge qui permettent de relativiser le jugement catégorique de Rosset sur l’inexistence d’une identité personnelle.

Les considérations sur la dépersonnalisation dépressive qui clôturent Route de nuit autorisent la confrontation.

Rosset y diagnostique une « déconstruction de la personnalité, une sorte d’effacement du moi » (p.90). Il faudrait ajouter, oui, mais du moi social. Et en ce sens, ce dont il déplore les effets destructeurs est précisément ce qui se trouve requis pour l’édification du « moi véritable ». Cette « blessure d’abandon » qui ruine le « cogito tordu » de l’identité sociale par le désamour, est au contraire à rechercher dans le but d’abattre ce moi compromis et aliéné, prélude à une authentique reconstruction.

Le problème, on vient de le voir, étant que cette reconstruction d’un moi neuf ne pourra jamais vraiment voir le jour, sinon comme succédané précaire et alternatif dans la complète solitude du poêle ou de ce qui en fait office, comme la table de travail de l’écrivain.

Un peu plus loin, Rosset note que la dépersonnalisation dont il rend compte se présente comme déréalisation et que ceci le met en demeure de choisir entre la réalité du monde et la réalité du moi :

« …sentiment […] que c’est moi ou le réel qui ne sont faits que de carton-pâte, ou du moins ne relève pas du même type d’existence et ne peuvent par conséquent pas se croiser (sentiment bref mais horrifique que j’avais éprouvé au réveil d’une petite anesthésie)». (p.100).

On ne saurait mieux dire, et c’est très exactement la disjonction révélée par Valéry : le moi véritable et le moi social, immergé dans la Comédie humaine, ne peuvent cohabiter. Pour la claire raison qu’il n’y a d’identité personnelle que sous la stricte condition que la mondanité, au sens phénoménologique du terme, soit radicalement mise hors jeu. Je ne pense pas là où je suis et je ne suis pas là où je pense notait aussi Lacan, enchérissant sur Valéry.

Nous ne sommes « face à face avec nous-mêmes » que lorsque les autres n’y sont pas. Non seulement en société, mais même et surtout dans la solitude puisqu’il s’agit de se déprendre du social en nous, de faire en quelque sorte un travail d’exorciste sur un possédé. Nous sommes par là au plus près des intuitions de Rousseau sur la société perverse et la nécessité pédagogique incontournable d’y soustraire celui appelé à devenir lui-même, selon l’injonction de Pindare maintes fois reprise, notamment par Nietzsche : « deviens qui tu es ».

« All the world’s a stage / And all men and women merely players » dit Shakespeare (As you like it, II, 7).

Descartes a-t-il connu le théâtre élisabéthain, son contemporain, c’est peu probable mais on sait qu’il se passionnait pour la poésie dramatique et qu’on jouait couramment des pièces au collège de la Flèche durant sa formation. Le larvatus prodeo a donc toute la force de quelqu’un qui sait de quoi il parle.

La socialité est un masque, la société une comédie et le monde, le réel, la concrétion d’une substance étrangère. Il s’agit donc de faire semblant, toute adhésion au masque, au rôle, neutralisant les chances de « liberté », de détachement. Descartes en fait une expérience éminemment subjective, une décision et même une stratégie personnelle.

Ce semblant, ce faux-semblant peut, à l’inverse, provenir d’une déréalisation du monde ambiant, d’un effondrement de la réalité qui apparaît alors comme un décor de carton-pâte. C’est cette expérience symétrique inverse de celle de Descartes, subie et non voulue, que nous décrit Barthes dans les Fragments.

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Published by Patrick G. Berthier - dans séminaire du C H. des Murets
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Amicalement


Isabelle Grell (responsable de l'équipe autofiction)