Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Accueil

Page d’accueil provisoire

 

 SO  PHI

Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

Rechercher

16 juin 2010 3 16 /06 /juin /2010 19:42

L’autofiction comme description du réel.

 

En marge, tout à fait en marge, de toute conception du « réel » déjà théorisée et systématisée, nous pourrions convenir de quelques définitions liminaires.

 

1) Réel, au sens des lois de la nature. Un réel inhumain donc, au sens où Schaeffer dit de cette réalité qu’elle « n’est faite ni à notre mesure ni à notre image» (p.371), d’où le hiatus entre notre conception de l’action selon une causalité intentionnelle et l’immense champ du réel résiduel pour lequel ce type de causalité « n’est qu’un épiphénomène » (id.)

Le réel de la gravitation et de l’entropie se soucie de nous comme d’une guigne.

2) Réalité, au sens de la configuration d’un monde, comme dit Heidegger, c’est-à-dire d’une organisation fondée sur un sens (mythe, idéologie) et sous-tendue par des rapports de force (l’autorité + le pouvoir, du type : alliance du sabre & du goupillon). Réalité socio-politique donc, theatrum mundi, susceptible d’être décrite littérairement dans une Comédie humaine ou cartographiée dans une sociologie pour laquelle « les faits sociaux sont à traiter comme des choses » (Durkheim).

La réalité se définit étymologiquement justement d’être l’ensemble des choses (res). Evidemment, ce sont des choses humaines et non des objets inertes. Le serveur n’est pas garçon de café comme cet encrier est encrier disait Sartre dans L’Etre & le néant (encore qu’on trouverait difficilement une chose qui témoigne plus profondément d’une activité humaine que ce qui sert à écrire ! Heidegger préférait lui, pour désigner la chose vraiment chose, l’exemple de la pierre).

Il n’en reste pas moins que ce monde « réel » procède d’une réduction aux « faits sociaux » (à charge de définir ce qu’est un « fait » considéré comme social par rapport à un autre qui ne le serait pas, ce qui ne va pas sans difficultés).

3) Cette réalité sociologique se double d’une réalité psychique, clairement établie à l’issue des analyses de la Traumdeutung :

« La réalité psychique est une forme d’existence particulière qu’il ne faut pas confondre avec la réalité matérielle ».

« Une forme d’existence » donc, expression par laquelle Freud affirme un clivage ontologique et pas seulement conceptuel, ce qui nous ramène à nos interrogations fondamentales sur dualisme et monisme : une ou plusieurs ontologies ?

 

Dans l’autofiction, s’agit-il précisément d’un de ces trois niveaux de réalité ?

Clairement, non. Ceux-ci ne sont que des repères dans le champ des forces qui nous régissent.

Il nous faut être beaucoup plus subtils pour parvenir à cerner les faits réels, les « événements réels » dont traite l’autofiction.

Mais qu’est-ce qu’un fait réel ?

On pourra s’en faire une idée en lisant les premières pages de l’autobiographie qu’Althusser rédigea après le meurtre de sa femme.

« Voici la scène du meurtre telle que je l’aie vécue » écrit-il d’emblée. (Je n’y insiste pas, nous y reviendrons lors de notre séance du 28 juin).

Encore s’agit-il d’un « souvenir intact et précis » qui, en tant que souvenir, élague évidemment une part importante de ce vécu. De l’événement, seul ce qui est « gravé » subsiste. La rétention sélectionne.

On touche là à un quasi axiome que Barthes avait formulé au moment des manifestations de 68 (Essais critiques IV, p. 189 & 193) :

« Décrire l’événement implique que l’événement a été écrit […] la violence est une écriture ».

Pour sa part, Althusser écrit dans L’avenir…p.25 :

« Sacrifiant tout le reste [sic], j’ai seulement voulu retenir l’impact des affects émotifs qui ont marqué mon existence et lui ont donné sa forme… »

On songe à Sénèque :

« Ducunt volentes Fata, nolentes trahunt » (épitre CVII). Le destin guide ceux qui s’y soumettent et traîne les rétifs.

Les Fata, les Parques, pourraient bien alors nous dire quelque chose de cette réalité des « faits & événements strictement réels » qui expriment sinon un destin, du moins une destinée (de fata à factum (acte, action), il n’y a qu’un pas).

Quelle différence ?

Le destin est prescrit. Il était écrit sur le grand rouleau que je me lèserai le genou et n’arriverai pas au bout de l’histoire de mes amours dit Jacques le fataliste à son maître, « faute de savoir ce qui est écrit là-haut, on ne sait ni ce qu'on veut ni ce qu'on fait, et on suit sa fantaisie qu'on appelle raison, ou sa raison qui n'est souvent qu'une dangereuse fantaisie ». La destinée procède de la convergence ponctuelle de tendances et d’aléas :

« Il s’est produit une incroyable rencontre d’événements purement accidentels pour les uns, non fortuit pour les autres, dont la conjonction était totalement imprévisible …. » répond le « vieil ami médecin » à la question d’Althusser :

« Que s’est-il passé ce dimanche 16 novembre [1980] entre moi et Hélène… ? » (p.273).

« La scène du meurtre » peut-être décrite parce qu’elle est déjà une écriture, une dramaturgie, avec un décor, des personnages et une action.

Ce qu’Althusser se refuse, lui aussi, à nommer journal, mémoires ou autobiographie (p.25), assemble une succession de « scènes », exactement comme Doubrovsky (la scène du pacte, les scènes de ménages, la scène de la promenade avec sa fille, celle de la morgue…) Scènes qui sont comme des réductions phénoménologiques d’un vécu passé, une présentification dans un souvenir consigné.

Le mot de consigne s’avère d’ailleurs des plus intéressants par la puissante polysémie qu’il exerce (de la consigne de la gare aux instructions données, en passant par la retenue du collégien et l’emballage remboursable).

 

L’événement, du moins sa possibilité, serait déjà en partie virtuellement écrit (ce que certains logiciens ont appelé un « monde possible », et ce serait l’aléa qui en assurerait comme la rédaction optionnelle décisive, à la rencontre de deux réels :

Réel I. : Le réel de la structure (réel de la nature (expérience) ; réalité sociale (champ) ; réalité psychique (ICS))

Réel II. : l’idiotie du réel (le fortuit, la conjoncture, l’aléa, les singularités).

 

Comme le suggère l’ami médecin d’Althusser, c’est la conjonction de I et de II, des structures et des singularités aléatoires qui produit les faits, la rencontre des deux « réels ».

N’est-ce pas ainsi que s’écrit l’Histoire ? L’assassinat aux confins des Balkans d’un archiduc d’opérette (aléa) déclenche, par le jeu des alliances (structure), un cataclysme mondial.

Certains ont appelé cela l’effet papillon (instabilité de comportement d’un système chaotique).

Petite cause grands effets ? Oui et non. Le réel de la structure est à la fois imposant, écrasant et particulièrement sensible aux aléas.

(Un bon exemple de l’effet papillon dans la théorie du chaos serait l’analyse des cas de panique de foule, parfois « motivée » par une simple rumeur, voire une simple clameur. Autre exemple, hélas des plus actuels : les engouements et effondrements subits, par contagion, des marchés boursiers, qu’une simple annonce alarme ou exalte).

 

Mais que se passe-t-il lorsque le réel semble fuir (dans tous les sens du verbe) ? Tel était bien le cas dans la dépression relatée par Rosset (A propos de la page 100 de Route de nuit : le réel « carton-pâte »).

Une des figures analysée par Barthes permettrait, me semble-t-il, d’avancer une réponse : celle du « Déréel » (Barthes, Fragments d’un discours amoureux, 1977, Seuil, pp. 103sq : « Le Monde sidéré »).

 

« Le monde est plein sans moi, comme dans la Nausée ; il joue à vivre derrière une glace ; le monde est dans un aquarium ; je le vois tout près et cependant séparé, fait d’une autre substance[…] comme si j’étais drogué.» p.104

« […] pas une marchandise derrière sa vitrine, ne fait envie […]

« Je suis de trop, mais, double deuil, ce dont je suis exclu ne me fait pas envie. » 105

« je n’ai plus aucun langage : le monde n’est pas « irréel » (je pourrais alors le parler ; il y a des arts de l’irréel, et des plus grands), mais déréel : le réel en a fui, nulle part […] »106

Mais non ! Le réel, c’est justement çà : « le monde plein sans moi », avec lequel je n’ai pas de relation sauf de proximité séparée : la vitre, la vitrine, l’aquarium. Je le vois parfaitement et n’en suis séparé que par l’épaisseur du verre, mais c’est «  l’autre monde », celui que je vis « comme une hystérie généralisée » (p.104). Ce que Barthes prend pour le déréel, c’est le réel, celui qui surgit dès qu’on se déprend de la comédie humaine, de l’envie notamment, i.e du désir mimétique théorisé par René Girard, et sur lequel joue à plein la propaganda. Exemples privilégiés de déréalisation : une affiche pour un spectacle de Coluche, des marchandises en vitrine, bref, ce qu’il est convenu d’appeler produits de la société de consommation et de la société du spectacle.

 

« […] sur son affiche, Coluche ne me fait pas associer : ma conscience est séparée en deux par la vitre du café ».

 

La conscience que je prends du monde ne génère pas de chaîne associative, de « flux de conscience ». Conscience sans flux, comme un plan séquence dans lequel il ne se passerait rien, comme une caméra de surveillance enregistrant des allées et venus routiniers (on sait qu’un tel plan séquence est très vite insupportable et que ceux qui les visionnent doivent être relayés fréquemment.

Phénoménologiquement parlant, ce dont je prends conscience est insignifiant, impression d’un donné, de data de sensation sans remplissement de sens : « j’ai froid » dit Barthes, pour tout commentaire de l’affiche. Ce froid marque une sorte de degré ultime dans l’indifférence dans la mesure où il n’y aucun lien de cause à effet entre le percept et la sensation qui, dès lors, ne peut même plus être interprétée comme une réaction.

 

« Tantôt le monde est irréel (je le parle différemment), tantôt il est déréel (je le parle avec peine). […] Dans le second cas, je perds aussi le réel, mais aucune substitution imaginaire ne vient compenser cette perte […] Tout est figé », pétrifié, immuable, c’est-à-dire insubstituable […] »107

Rosset : Le réel est sans double. Qu’on ne puisse rien lui substituer constitue la preuve assurée qu’on a bien affaire à lui : « l’imaginaire est forclos » comme le dit Barthes à la ligne suivante. Le réel, on ne peut ni le représenter, ni le parler, ou très difficilement, « avec peine », parce qu’il déjoue toute association. La métonymie ne concerne que le langage, celui qu’on nomme « figuré ». Vient un moment où les choses mêmes de la production humaine ne veulent plus rien dire et basculent dans l’insignifiance : « sur son affiche, Coluche ne me fait pas associer ».

Idiotie du réel. Ιδιωτης : particulier, singulier, idiot. « Il est insolite par nature » (L’objet singulier p.22).

 

« L’irréel se dit abondamment (mille romans, mille poèmes). Mais le déréel ne peut se dire ; car, si je le dis […] c’est que j’en sors ».

 

L’aphasie, l’ineffable n’est que l’envers de la sidération du monde qui brusquement se fige dès qu’on cesse d’y participer. Le monde ne va pas de soi, il demande une adhésion, un engagement, une entrée en scène que Descartes avait cerné en trois mots (hoc mundi theatrum conscensurus). Non seulement l’humoriste ne fait pas rire mais il ne fait, il ne nous fait rien du tout, ni chaud ni froid. Barthes note que cette désaffection, ce degré zéro de l’affect survient une fois que le restant d’agressivité, de mauvaise humeur qui « maintenait vivant, relié au monde », est tombé. Sentiment rare, étrangement et profondément humain, de ne plus être concerné par le monde, d’en être « séparé ». Vécu sans doute proche des analyses heideggériennes de l’ennui.

 

« Mais qu’est-ce que je fous là ? » p.108

Voilà la question ! Etre (ici) ou ne pas (y) être, voire : ne pas en être ? On peut, très vite, décrocher de la comédie humaine, s’apercevoir que « le monde est plein sans moi » et que, corrélativement, « ce dont je suis exclus ne me fait pas envie ». Infinie redécouverte du constat définitivement établi par La lettre du voyant : « la vraie vie est ailleurs ».

La question révèle toute la différence entre le déréel de Descartes et celui de Barthes : ce dernier considère le monde ambiant et s’y sent exclu. Descartes, avant Durkheim, considère les faits sociaux comme des choses, mais des choses insignifiantes, dont le manque d’intérêt le laisse libre, libre de penser à cela seul qui lui importe.

Descartes s’exclut de lui-même dans la fausse inclusion d’un monde qui ne lui fait pas envie mais, contrairement à Barthes, il s’en trouve heureux puisque c’est très exactement ce qu’il recherchait. La déréalisation du monde ambiant ouvre sur le monde des Méditations. Et ce dernier ne peut s’ouvrir que parce que le monde de la marchandise s’installe dans une omniprésence inconsistante, là et absent, non investi, agité et indifférent. Le déréel est condition de l’émancipation. Non pas d’une identité personnelle toutefois, mais du geste, du cheminement libre de la pensée. Là où l’insignifiance du réel est malaise chez Barthes, elle est aise chez Descartes puisque associée aux « commodités ». Mais dans les deux cas, le théâtre du monde révèle sa nature : le carton pâte.

 

« Amor Fati. Le sage n'entend pas subir l'inéluctable, la mort dans l'âme, mais l'accepter comme l'expression de la Raison divine, qui sait mieux que nous ce qui importe au bien de l'univers (27). On connaît la célèbre prière de Cléanthe: «Guide-moi, ô Zeus, et toi, ma Destinée, vers cette place que vos décrets m'assignent. Je suivrai sans murmure. Si je refuse, me voilà un méchant, et je ne devrai pas moins suivre» (28). «Ducunt volentem fata, nolentem trahunt», traduira Sénèque d'une maxime vigoureuse: «les destins guident ceux qui acquiescent; ils entraînent ceux qui résistent» (29). C'est la fameuse métaphore du chien attaché à une voiture: qu'il résiste à la traction ou qu'il abonde dans son sens, il n'en sera pas moins emporté par sa force supérieure (30). Entraînés par le destin, les hommes sont semblables à ce chien, estiment les stoïciens: le plus sage est celui qui conforme sa volonté à l'ordre universel, cette conformation n'étant cependant pas résignation contrite mais optimisme, acte de foi et confiance en la raison cosmique. » (Christophe Paillard, Fatum stoïcum)

Partager cet article

Repost 0
Published by Patrick G. Berthier - dans séminaire du C H. des Murets
commenter cet article

commentaires

voyance par mail 16/05/2016 11:55

Un site adorable que je viens de découvrir par hasard, bravo !!

voyance gratuitement 27/01/2016 10:09

Merci pour tout ce travail que cela représente et pour tout le plaisir que j’y trouve.