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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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5 octobre 2009 1 05 /10 /octobre /2009 11:17

Régis Debray "Etes vous démocrate ou républicain?" publié dans le Nouvel observateur du 30 novembre 1989 suite à la première affaire de voile.


 « La question ne sera-t-elle donc jamais posée ? Celle qui commande à tous les débats du jour l'identité d'une république, par quoi notre pays fait, en Europe et dans le monde, exception. Hier, un Code de la Nationalité. Aujourd'hui, un foulard. Demain, n'importe quoi : polémiques écrans, batailles sans raison. On ne guérira pas ces mauvaises fièvres sans en déceler la cause première.


Nous payons tous à présent, par une indéniable confusion mentale, la confusion intellectuelle entre l'idée de république issue de la Révolution française, et l'idée de démocratie, telle que la modèle l'histoire anglo-saxonne. On les croit synonymes, et chacun de prendre un terme pour un autre. Pourquoi les distinguer ? La société libérale et consumériste n'est qu'une figure parmi d'autres de la démocratie, mais si dominante et communicative qu'on la croit obligatoire, y compris dans les pays où la démocratie a pris d'autres visages.


Refuser par exemple à une jeune musulmane l'entrée d'une salle de classe tant qu'elle ne laisserait pas son voile au vestiaire ? « Bonne action », clamera le républicain. Non, « mauvaise action ! » s'indignera le démocrate. « Laïcité », dira l'un. « Intolérance », dira l'autre. (Vous et moi avons répété la scène ces derniers temps.) Querelle de mots ? Non : quiproquo des principes.


On peut se dire républicain sans se conduire en démocrate : certains voient même là notre tentation, voire notre héritage national. Royaume- Uni, Espagne, Belgique et beaucoup d'autres monarchies constitutionnelles témoignent à l'inverse qu'on peut être démocrate sans être républicain. Il est des républiques de nom, qui n'ont ni les principes ni les contraintes de la nôtre : ainsi l'Allemagne et les Etats-Unis,  qui méritent pleinement leur nom de démocraties (quoiqu'il y eût  beaucoup de république dans la démocratie de Lincoln, comme le montre encore aujourd'hui la puissance du Congrès). L'absence de monarchie héréditaire
ne fait pas plus une république, au sens fort et propre du mot, que l'appellation démocratie populaire n'annonçait le pouvoir du peuple.


Chaque époque a ses fétiches. Nous avons à présent, et c'est tant mieux, les droits de l'homme, l'Europe, la société civile, l'État de droit. Démocratie est le plus grand de ces grands mots et il se voit de loin. On comprend l'attrait qu'il exerce sur les peuples de l'Est européen et de  Chine, la vertigineuse espérance qu'il incarne à leurs yeux. Mais chez nous, c'est l'un de ces mots-valises qui confondent le genre et l'espèce, la classe et l'ordre. Nous sommes tous, en Europe, démocrates. Vive les élections libres ! Certes, ô combien. Mais l'humaniste ne crie pas « vive les glandes mammaires » parce que tous les hommes sont des mammifères.
Les baleines, les chèvres et les humains donnent à téter à leurs petits, mais on demande à l'humaniste un peu plus de précision, et à l'humanité un petit effort supplémentaire. Comme l'Homo sapiens est un mammifère plus, la république est la démocratie plus. Plus précieuse et plus précaire. Plus ingrate, plus gratifiante. La république, c'est la liberté, plus la raison. L'État de droit, plus la justice. La tolérance, plus la volonté. La démocratie, dirons-nous, c'est ce qui reste d'une république quand on éteint les Lumières.


C'est une chose étrange en Europe qu' « une République indivisible, laïque, démocratique et sociale » selon le préambule de notre Constitution de 1958 (ou de 1946).


Ce statut de droit légitime un état de fait. A histoire unique, Constitution unique. Il en découle un certain nombre d'usages, d'inhibitions, de passions et de devoirs dont nos amis et voisins
démocratiques ne cessent de s'ébaudir ou de s'indigner. Comme l'indiquent les articles stupéfaits ou rigolards consacrés à « l'affaire du voile » par les journaux européens les plus sérieux, il va de soi pour un Anglais ou un Danois que les Français sont une fois de plus tombés sur la tête. Ils n'ont pas tort. Depuis 1789, et plus exactement depuis 1793, lorsque des insensés eurent l'audace d'arracher à Dieu, pour la première fois, le gouvernement des hommes sur un canton de la planète, nous sommes marginaux et à contre-courant. Deux cents ans après et en dépit des apparences, notre République n'a pas en Europe de véritable équivalent. En 1889, il n'y avait que deux républiques sur notre continent : la France et la Suisse. Malgré quelques changements de noms, alentour, je me risquerai à soutenir que la situation, cent ans plus tard, n'a pas beaucoup changé.


A l'Audimat planétaire, nous voilà encore plus à l'index. Dans un monde où sur quelque 170 Etats souverains plus de 100 peuvent être déjà qualifiés de religieux, les nations laïques forment une minorité en peau de chagrin. Dans la Communauté européenne qu'on dit sécularisée, la laïcité n'est nulle part un principe constitutionnel. Pas plus qu'elle ne
l'est aux Etats-Unis d'Amérique (où le Premier Amendement ne stipule que la séparation des Eglises et de l'État), ou en URSS, où régna  pendant soixante ans une religion d'Etat, le marxisme-léninisme  (les Eglises n'ont évidemment pas l'exclusivité du cléricalisme).
Les crucifix continuent de trôner, bien sûr, dans les écoles publiques d'Espagne.
La déchristianisation n'empêche pas les petits Danois de commencer leur journée scolaire par un psaume. Ni le « God Save the Queen » de retentir en Grande-Bretagne où l'anglicanisme est d'Etat. Ni le Code pénal allemand (article 166) de sanctionner le blasphème, comme celui de la Hollande, patrie de la tolérance, où Rushdie n'a dû d'être publié qu'à l'article 147 dudit code qui punit les seules injures faites à Dieu mais non à ses prophètes. Rappelons qu'en France le blasphème a cessé d'être un délit en 1791.


Coupons court aux anecdotes. Pasteurs ou prêtres fonctionnarisés, enseignement religieux obligatoire à l'école sauf demande expresse des parents, partis confessionnels domi­nants, bonne conscience ou culpabilité omniprésentes en toile de fond : dans l'Europe du Marché commun, la politique n'a pas véritablement conquis sa pleine autonomie sur le religieux, lequel garde par ailleurs le monopole du spirituel. Dans l'Europe vaticane et luthérienne, où pape, mollahs et rabbins battent le rappel des ouailles, la république reste un corps étranger, dont rien n'assure qu'il est inassimilable. Les décisions communautaires ne se prennent-elles pas désormais à la majorité ?


La laïcité n'a pas sa raison en elle-même : s'y arrêter ou s'en obséder, c'est la ruiner à terme. Elle n'est qu'un effet secondaire et dérivé d'un principe d'organisation. La clé de voûte de ce « pilier »  n'est pas la démocratie -rarement laïque - mais la république, qui l'est nécessairement. Sa remise en question est logique. N'est-ce pas dans l'hiver 1940 que les devoirs envers Dieu furent rétablis dans les programmes de l'école primaire, et en 1941 que les curés furent autorisés à venir faire le catéchisme en classe ? Au moment où, cachée derrière un auguste Maréchal, une technocratie jeune, compétente et moderniste prenait à Vichy, entre un Mea culpa et un Te Deum, les commandes de l'État français, en lieu et place de « la République athée ».


Nous le savons bien : il faut mettre plus de démocratie dans notre République. Lui enlever cette mauvaise graisse napoléonienne, autoritaire et verticale ; cette surcharge de notables, cet héritage monarchique, cette noblesse d'Etat qui l'empâtent. La République française ne deviendra pas plus démocratique en devenant moins républicaine. Mais en allant jusqu'au bout de son concept, sans confusion.


Opposer la république à la démocratie, c'est la tuer. Et réduire la république à la démocratie, qui porte en elle l'anéantissement de la chose publique, c'est aussi la tuer. Comment les démêler, s'ils sont indissociables ? Selon quels critères idéaux ? Tout gouvernement, pour
borné que soit son horizon, repose sur une idée de l'homme. Même s'il ne le sait pas, le gouvernement républicain définit l'homme comme un animal par essence raisonnable, né pour bien juger et délibérer de concert avec ses congénères. Libre est celui qui accède à la possession de soi, dans l'accord de l'acte et de la parole. Le gouvernement démocratique tient
que l'homme est un animal par essence productif, né pour fabriquer et échanger. Libre est celui qui possède des biens -entrepreneur ou propriétaire. Ici donc, la politique aura le pas sur l'économie ; et là, l'économie gouvernera la politique. Les meilleurs en république vont au
prétoire et au forum ; les meilleurs en démocratie font des affaires. Le prestige que donne ici le service du bien commun, ou la fonction publique, c'est la réussite privée qui l'assure là.

En république, chacun se définit comme citoyen, et tous les citoyens composent « la nation », ce « corps d'associés vivant sous une loi commune et représenté parle même législateur » (Sieyés). En démocratie, chacun se définit par sa « communauté », et l'ensemble des communautés fait « la société ». Ici les hommes sont frères parce qu'ils ont les mêmes droits, et là parce qu'ils ont les mêmes ancêtres. Une république n'a pas de maires noirs, de sénateurs jaunes, de ministres juifs, ou de proviseurs athées. C'est une démocratie qui a des gouverneurs noirs, des maires blancs et des sénateurs mormons. Conci­toyen n'est pas coreligionnaire.

Au-dessus de la nation, il y a l'humanité. Au-dessus de la société, il y a Dieu. Le président à Paris prête serment sur la Constitution votée par ceux d'en bas, et à Washington sur la Bible, qui émane du Trés-Haut. Le premier, après son « Vive la République ! Vive la France ! » terminal, ira se faire encadrer dans sa bibliothèque avec les « Essais » de Montaigne dans les mains. L'autre terminera son discours sur « God Bless America » - et se fera photographier sur fond de bannière étoilée.


En république la liberté est une conquête de la raison. La difficulté est que si on n'apprend pas à croire, il faut apprendre à raisonner. « C'est dans le gouvernement républicain, disait Montesquieu, qu'on a besoin de toute la puissance de l'éducation ». Une république d'illettrés est un cercle carré, parce qu'un ignorant ne peut être libre, participer à la rédaction ou prendre connaissance des lois. Une démocratie où la moitié de la population serait analphabète n'est nullement impensable.


En république, l'État est libre de toute emprise religieuse. En démocratie, les Eglises sont libres de toute emprise étatique. Par « séparation des Eglises et de l'État », on signifie en France que les Eglises doivent s'effacer devant l'État, et aux Etats-Unis que l'État doit s'effacer devant les Eglises. On comprend pourquoi : en souche protestante, terrain d'élection de la démocratie, le droit à la dissidence était inclus dans la croyance, l'esprit de religion ne faisant
qu'un avec l'esprit de liberté, En terrain catholique, le droit à la dissidence a dû être arraché par l'État à l'Eglise parce qu'elle se posait en proprié­taire éternel du Vrai et du Bien. Et le rang assigné aux recteurs d'université et aux membres de l'Académie par le protocole républicain est celui qu'occupent cardinaux et évêques dans les cérémonies démocratiques. Une république fait passer ses écrivains et ses penseurs avant, une démocratie après ses agents de change et ses préfets de police. Bon indice que l'évolution du protocole.


L'idée universelle régit la république. L'idée locale régit la démocratie. Ici, chaque député l'est de la nation entière. Là, un représentant l'est de sa seule circonscription, ou « constituency ». La première proclame à la face du monde les droits de l'homme universel, que personne n'a jamais vu. La seconde défend les droits des Américains, ou des Anglais ou des Allemands, droits déjà acquis par des collectivités bien limitées mais réelles. Car l'universel est abstrait et le local concret, ce qui confère à chaque modèle sa grandeur et ses servitudes. La raison étant sa référence suprême, l'État en république est unitaire et par nature centralisé. Il unifie par-dessus clochers, coutumes et corporations les poids et mesures, les patois, les administrations
locales, les programmes et le calendrier scolaires. La démocratie qui s'épanouit dans le pluriculturel est fédérale par vocation et décentralisée par scepticisme. « A chacun sa vérité », soupire le démocrate, pour qui il n'y a que des opinions (et elles se valent toutes, au fond). « La vérité est une et l'erreur multiple », serait tenté de lui répondre le républicain, au risque de mettre les fautifs en péril. Le self-government et les statuts spéciaux ravissent le démocrate. Ce dernier ne voit rien de mal à ce que chaque communauté urbaine, religieuse ou régionale ait ses leaders « naturels », ses écoles avec programmes adaptés, voire ses tribunaux et ses milices. Patchwork illégitime pour un républicain.


La démocratie peut laisser proliférer les particularismes, s'éclater les égoïsmes parce qu' In God We Trust est sa devise intime, au reste inscrite sur chaque billet vert. La one nation under God ne risque pas de se désagréger parce que Dieu est un bon fédérateur. Elle peut se montrer
matérialiste à gogo, individualiste en diable parce que le consensus intercommunautaire est pris en charge, quelle que soit la diversité des truchements confessionnels, par le message d'Abraham, (déposé sur la table de nuit de toutes les chambres d'hôtel). Les libéraux qui veulent importer en république une moitié de démocratie, sans son volet religieux, ne remplacent pas ce qu'ils détruisent car, amputée de son credo puritain, cette forme de gouvernement tourne à la jungle sans foi ni loi. Le pragmatisme n'est pas à la portée de la république, qui dépérit sans « grand dessein ». Car la métaphysique dont toute cité terrestre a besoin, elle ne peut la demander au Créateur ni à aucune Révélation. Elle doit être à elle-même sa propre transcendance. Elle peut donc mourir de gestion.


En république, l'État surplombe la société. En démocratie, la société domine l'État. La première tempère l'antagonisme des intérêts et l'inégalité des conditions par la primauté de la loi ; la seconde les aménage par la voie pragmatique du contrat, de point à point, de gré à gré. Au règne des fonctionnaires, là où l'État, « recteur et vecteur de la formation nationale»(Pierre Nota), a aussi assuré, et depuis longtemps, la régulation sociale, s'oppose celui des juristes en terre marchande et protestante, là où la règle advient par le local et le privé. Aussi bien le nombre de juristes (avocats, notaires, conseils juridi­ques) est-il en France très inférieur à celui des pays voisins :1 pour 2000 habitants, mais I pour 1 000 en Grande-Bretagne, 1 pour 1200 en RFA et 1 pour 500 aux Etats-Unis.


Une république se fait d'abord avec des républicains, en esprit. Une démocratie peut fonctionner selon la lettre, dans une relative indifférence, en se confiant à la froide objectivité de textes juridiques. 50 % d'abstentions aux élections privent une république de substance, mais n'entament pas une démocratie. Le gouvernement des juges n'est pas républicain. Pas seulement parce qu'il dépossède le peuple législateur de sa souveraineté il dispense chaque citoyen de vouloir, en son âme et conscience, ce que les lois lui dictent.


Et cela n'est pas contradictoire avec ceci que la démocratie met à l'honneur le moralisme parce qu'elle confond le privé et le public, les vertus personnelles et les obligations civiques. On y prend volontiers la charité pour la justice, l'abbé Pierre pour phare, la Croix-Rouge et les Restos du Coeur pour une réponse satisfaisante à la « question sociale ». La république qui sépare soigneusement le privé du public - pour les mêmes raisons qu'elle sépare le spirituel du temporel - se refuse à juger ses hommes publics sur leur vie privée (comme aux Etats-Unis). Elle préfère le civisme. A ses yeux, on ne fait pas de bonne politique avec de bons sentiments ni même une morale. Il peut donc lui arriver d'exercer une justice sans charité.


Une démocratie, si elle est petite ou moyenne, ou en dette avec son passe, peut avoir un statut de protectorat militaire sans malaise ni reniement. L'Allemagne, le Japon, l'Italie sont des démocraties. Une république ne peut remettre à un tiers le soin de se défendre sans se
nier comme république. La liberté à l'intérieur ne fait qu'une avec la souveraineté à l'extérieur. S'y appelle patriote celui qui, ne séparant jamais l'amour de la liberté de l'amour de son pays, ne reconnaît à sa patrie aucune supériorité d'essence sur ses voisines. En opprimant plus
faible qu'elle, une république viole ses propres principes, et le découvre tôt ou tard. En démocratie, les patriotes portent le nom de nationalistes, qui sont gens redoutables car prêts à échanger la liberté contre la puissance.


Là où chaque citoyen doit pouvoir répondre de la liberté des autres, et donc, le cas échéant, porter les armes, on met la nation dans l'armée et l'année dans la nation. Que vaudrait l'égalité des citoyens devant la loi sans l'égalité devant la mort, et dés maintenant le service national ? Le principe républicain recommande l'armée de conscription. En démocratie, la défense nationale est souvent en temps de paix l'apanage de professionnels (comme aux Etats-Unis et du Royaume-Uni).


En république, la citoyenneté ne dépend pas d'une situation de fait mais d'un statut de droit. Le droit de vote, par exemple, on l'a ou on ne l'a pas, mais si on l'a, c'est à part entière. La souveraineté populaire ne se débite pas en tranches et les droits politiques ne se hiérarchisent
pas. Une démocratie en revanche peut admettre d'avoir des citoyens de première, deuxième, troisième classe (un peu comme à Athènes) : elle seule peut distinguer entre « droit de vote aux élections municipales » et « droit de vote aux élections nationales » - distinction contraire à l'éthique comme à la légalité républicaines.


En république, il y a deux lieux névralgiques dans chaque village la mairie, où les élus délibèrent en commun du bien commun, et l'école, où le maître apprend aux enfants à se passer de maître. Ou encore, pour faire image, l'Assemblée nationale et la Sorbonne. En démocratie, ce sont le temple et le drugstore, ou encore la cathédrale et la Bourse.


La république, dans l'enfant, cherche l'homme et ne s'adresse en lui qu'à ce qui doit grandir, au risque de le brimer. La démocratie flatte l'enfant dans l'homme, craignant de l'ennuyer si elle le traite en adulte. Nul enfant n'est comme tel adorable, dit le républicain, qui veut que l'élève s'élève. Tous les hommes sont aimables parce que ce sont au fond de grands enfants, dit le démocrate. Cela peut se dire plus crûment: la république n'aime pas les enfants. La démocratie ne respecte pas les adultes.


En république, la société doit ressembler à l'école, dont la mission première est de former des citoyens aptes à juger de tout par leur seule lumière naturelle. En démocratie, c'est l'école qui doit ressembler à la société, sa mission première étant de former des producteurs adaptés au
marché de l'emploi. On réclamera en ce cas une école « ouverte sur la vie », ou encore une « éducation à la carte ». En république, l'école peut être qu'un lieu fermé, clos derrière des murs et des règlements propres, sans quoi elle perdrait son indépendance (synonyme de laïcité) à l'égard des forces sociales, politiques, économiques ou religieuses qui la tirent à hue et à dia. Car ce n'est pas la même école, qui se destine l'une à libérer l'homme de son milieu et l'autre à mieux l'y insérer. Et tandis que l'école républicaine sera réputée produire des chômeurs éclairés, on verra dans l'école démocratique une pépinière d'imbéciles compétitifs. Ainsi va la méchanceté, par tirs croisés.


La république aime l'école (et l'honore); la démocratie la redoute (et la néglige). Mais ce que les deux aiment et redoutent le plus c'est encore la philosophie à l'école. Il n'est pas de moyen plus sûr pour distinguer une république d'une démocratie que d'observer si la philosophie s'enseigne ou non au lycée, avant l'entrée à l'université. On verra que dans la partie la plus démocratique de l'Europe, celle du Nord, de souche protestante, c'est l'enseignement religieux qui en tient lieu dans les classes terminales. Les systèmes d'enseignement démocratiques tiennent la philosophie pour un supplément d'âme facultatif, à se partager entre pasteurs et poètes. En république, la philosophie est une matière obligatoire, qui n'a pas pour fin d'exposer des doctrines mais de faire naître des problèmes. C'est l'école et notamment le cours de philosophie qui, en république, relie d'un lien organique les intellectuels au peuple, quelle que soit l'origine sociale des élèves.


Parce qu'elle est une idée, philosophique, la république est interminable, Elle se poursuit elle-même indéfiniment dans l'histoire, et ce qui la porte en avant est cet infini même, cette insatisfaction de soi. Parce qu'elle est un fait, sociologique, la démocratie peut se trouver belle en son miroir. Ce contentement de soi assez fréquent permet une propagande ethnocentrique mais efficace, Se jugeant indépassable, une démocratie se donne en modèle mondial, non sans bonne conscience. Se sachant imparfaite, et toujours trop particulière au regard de la République universelle qu'elle appelle de ses voeux, une république ne sera jamais qu'un exemple.

En démocratie, où l'opinion fait loi, l'argent fait prime. Les appareils de production d'opinion coûtent en effet de plus en plus cher, L'image déclasse l'idée, l'oral domine l'écrit ; et dans les campagnes électorales d'une démocratie, l'affiche exhibe la photo couleur (coûteuse) du candidat, non sa profession de foi écrite noir sur blanc (bon marché). Aussi le publicitaire commande-t-il au responsable politique, qui en règle générale devra manoeuvrer, après son élection, sous chantage médiatique. Il réglera sa politique selon les images qu'on peut ou non en donner, ajustant ses décisions successives aux degrés d'un baromètre dit d'opinion, lui indiquant chaque semaine la cote de popularité des uns et des autres. Tout comme le directeur d'une chaîne de télévision ajuste dans sa programmation l'offre à la demande en fonction des résultats de l'Audimat.

 

En république, le principe, qui est autre chose que le compromis des intérêts, règle les conduites. Un parti politique, par exemple, n'est pas une machine à conquérir et conserver le pouvoir. Il s'accorde non sur un visage ou une vague promesse mais sur un programme, et si le Souverain passe contrat avec lui, par son vote, ce parti sera tenu d'honorer son contrat. Pas plus qu'elle ne confond l'instruction avec l'information ou la recherche des raisons premières des choses avec les dernières  nouvelles du monde, la république ne fait pas l'amalgame entre le suffrage et le sondage, la cité et la société. Car ceux qui confondent le peuple et la foule, ce qui est institué et ce qui est déchaîné, finissent par confondre la justice et le lynche. Ce qui doit être et ce qui est. Ce qui mérite de rester et ce qui mérite de passer.

Le maître mot en démocratie sera donc communication. Et en république, institution. Il n'est pas étonnant que dans le vocabulaire républicain, instituteur ou institutrice soit un terme noble, comme la fonction, alors qu'il tend à faire honte en démocratie. Du rectangle sacré - tableau noir ou petit écran - dérivent deux types de nomenklatura. Chaque régime sa noblesse. Celle de la vie et celle du diplôme. Le journaliste, le publicitaire, le chanteur, l'acteur, l'homme d'affaires composent le Gotha d'une démocratie. Le professeur, le tribun, l'écrivain, le savant, et même, paradoxe apparent, l'officier, composent celui d'une république.

Une démocratie peut vivre à son aise dans le vacarme ambiant, sûr qu'à terme un ordre s'en dégagera tout seul. En république, la distinction et le discernement exigent des enceintes et des plages de silence. La première peut se définir comme un optimisme du bruit et la seconde comme un optimisme du recueillement. La « fête de la musique » (comme s'appelle ce jour-là le bruit) incarne la philosophie d'une démocratie, la minute de silence concentre l'âme d'une république.

La mémoire est la vertu première des républiques, comme l'amnésie est la force des démocraties. Là où l'homme fait l'homme, chaque enfant en naissant est âgé de six mille ans. Quand on n'a que l'histoire pour soi, s'amputer du passé serait se mutiler soi-même. Quand c'est Dieu qui fait l'homme, il le refait intact à chaque naissance. Inutile de se remémorer ce qu'il y avait avant nous, chaque époque recommence l'aventure à zéro. Les plus grands honneurs seront rendus ici aux bibliothèques, là aux télévisions. Car, si les bibliothèques sont les cimetières préférés des grands morts, dont le culte définit la culture, la télévision tue le temps agréablement. Une république comme une bibliothèque est composée de plus de morts que de vivants, alors qu'en démocratie comme à la télé seuls les vivants ont le droit d'informer les vivants. Chaque système a ses inconvénients, on en discute.


La république aime l'égalité, sans être égalitariste. Car ce n'est pas la justice mais le ressentiment qui entend niveler les conditions et les récompenses sans tenir compte des capacités et des efforts. Il s'agit de les proportionner - éternel problème sans formule passe-partout, dont la solution toujours précaire appelle l'interminable combat pour la justice. L'égalité sociale n'est pas au programme de la démocratie où l'on parle d'autant plus haut et fort des libertés publiques et individuelles qu'on veut surmonter l'embarras suscité par les inégalités économiques. Sous le terme d'« égalité », le démocrate peut se contenter de l'égalité juridique devant la loi ; mais le républicain y ajoute obligatoirement une certaine équité des conditions matérielles, sans laquelle le pacte civique devient, à ses yeux, un faux-semblant léonin. Le fait que des  myriades de parias et d'intouchables y meurent chaque jour sur les
trottoirs n'empêche pas l'Inde d'être une authentique démocratie (malgré son nom de République). Le fait qu'à New York des milliers de homeless et de drogués dorment dans les parcs en hiver, que les pauvres aient leurs hôpitaux et leurs écoles et les riches les leurs, sans comparaison possible, n'enlève rien au rayonnement mondial et justifié de la statue de la Liberté. Il n'y a plus, dans un pays, de république, mais il y a encore démocratie lorsque l'écart des revenus et des patrimoines y est de l à 50. L'idéal républicain postule, lui, un certain respect des proportions. Les salaires faramineux des vedettes et des puissants du jour, par hasard révélés au public, ne suscitent chez le fauché démocrate qu'un haussement d'épaules simples rançons, dira-t-il, de la liberté d'entreprendre. Ce n'est pas, en revanche, pour le républicain, poser à l'ascète ou au spartiate que de réprouver les fossés du luxe et l'accroissement des privilèges. La pauvreté émeut une démocratie elle ébranle une république. La première veut un maximum de solidarité- et quelques dons. La seconde, un minimum de fraternité, et beaucoup de lois. Et ce que l'une confie à des fondations, l'autre le demande d'abord à des ministères.


On peut aussi traduire ces deux sensibilités en idéologies rassurantes et répéter avec les grands ancêtres le socialisme, c est la république, et le libéralisme, la démocratie, poussées l'une et l'autre jusqu'au bout. Mais cette opposition, parfaitement exacte, apparaîtra rétro aux
lecteurs de « Globe ». Les socialistes eux-mêmes, ces « vieux républicains », se voulant désormais jeunes et branchés, le thème « inégalités sociales » passe derrière l'antienne « droits de l'homme ».


Un républicain se gardera de dissocier l'homme du citoyen parce que c'est l'appartenance à la cité qui donne à un homme ses droits politiques. Dés le moment où l'individu n'est plus traité comme citoyen mais comme un simple particulier, l'esclavage pointe à l'horizon - et dans l'immédiat, l'arbitraire, qui est l'absence de lois. La liberté en république n'advient à l'individu que par la force des lois, c'est-à-dire par l'Etat. Il n'est pas étonnant que les démocrates ne parlent que des « droits de l'homme » quand un républicain ajoute toujours : « et du citoyen ». Ajout qui n'est pas à ses yeux complément mais condition. Comme la laïcité est la condition de la tolérance et non son opposé.


Cela n'interdit pas qu'en son privé, et assez souvent, le républicain réfractaire à l'air du temps se conduise en « individualiste » et le démocrate, âme poreuse que le social oblige, en « socialisé ». L'individualisme, dont la démocratie fait religion, devient alors l'âme d'un monde sans individus, l'arôme spirituel du mouton. La statistique promeut plus sûrement l'opinion médiocre que l'opinion éclairée. Les chambardeurs qui vénèrent la différence, brocardent vulgates et orthodoxies, baptisent « liberté » le « fais ce que voudras », se ressemblent parfois plus entre eux que les esprits rangés pour qui la liberté consiste à bien penser et à faire ce qu'on doit. Thélème n'est pas toujours où l'on pense.


Combler les écarts entre individus, c'est l'idéal d'un monde où une discussion est dite utile lorsqu'elle permet à des adversaires d'harmoniser in fine leurs points de vue en émoussant les arêtes, comme si la démocratie nous imposait ce devoir envers autrui : tomber d'accord.
En république, on ne juge pas inutile de débattre pour clarifier ses différences, voire pour les aiguiser dans un mutuel respect. « Les extrêmes me touchent » est le mot d'un républicain. « Tout ce qui est excessif est insignifiant » celui d'un démocrate. La gageure du républicain: allier la malséance à la courtoisie. Incommode, on le voit, > ce régime qui a d'abord besoin d'esprits incommodes.


La démocratie, qui marche au consensus, a besoin, pour se désennuyer, de scandales et de « révélations », comme de « in » et de chic, la mode servant d'ombre portée au conformisme. Monstre d'orgueil et âme noble, Stendhal est le républicain par excellence. Son ami Mérimée, un démocrate profond. Victor Hugo est républicain, Sainte-Beuve démocrate. (Faubert ni l'un ni l'autre.) Il fallait être un peu seigneur pour dire non à Napoléon III, ami des pauvres et champion avoué de la démocratie, à qui le suffrage universel donna la majorité jusqu'à la fin. Minoritaire, un républicain s'enflamme. Un démocrate en minorité est un homme (ou une
femme) déprimée(e).


Il n'y aurait pas jeu de société plus actuel que le « qui est quoi ? » Joxe et Chevènement, «républicains » ? Lang et Jospin, « démocrates » ? Chevènement a rendu son honneur à l'Ecole, mais Joxe admet volontiers  le « foulard » dans l'école publique. Rien n'est simple. Mitterrand semble «républicain » dans l'adversité, « démocrate » par beau temps, vent en poupe  (cela vaut mieux que l'inverse). Janus bifrons, il file à présent des jours tranquilles à l'Elysée. Michel Rocard est un démocrate type.


Dans les allées du pouvoir, partout, les républicains ont cédé le pas. En publicains ont cédé le pas. En
règle générale, le républicain n'aime pas l'économie, qui le lui rend bien, Les inspecteurs des Finances, eux, adorent la démocratie. On sait qu'avoir l'économie pour idéal conduit vite à faire l'économie de l'idéal. A l'inverse, ne pas faire ses comptes, c'est faire bon marché de la sueur des hommes. Trop d'économisme tue la république ? Pas assez, aussi. Rien n'est simple. « Le Monde » fut longtemps un journal « républicain ». « Libération » est un journal « démocrate » depuis le début. Antirépublicain de naissance, en quelque sorte, par filiation soixante-huitarde.

Il pourrait s'en déduire une petite caractérologie amusante pour longue soirée d'hiver. Si forte est l'interpénétration des types que vous serez sûr, au moment de dire une vérité, de faire aussi une bourde, Mais comment résister à la tentation d'observer que le républicain est meilleur à l'écrit et le démocrate à l'oral ? L'un séduit (hommes ou femmes) en marquant ses distances : c'est un froid(e). Il (ou elle) peut en jouer. C'est un être de fidélité, mais égoïste. L'autre est
chaleureux, plus facile d'accès. Il propose à tous et à toutes et tout de suite de bons moments. C'est un être de proximité. De fugacité aussi. Quand il parle en public, le républicain semble emphatique ou cassant. Ce qu'il dit est peut-être juste, mais cela sonne faux. Le démocrate est
enjoué et piquant : c'est peut-être faux mais ça sonne juste. Pour celui-ci, un homme en tête du hit-parade ne peut pas être tout à fait mauvais. Ni un auteur non reconnu vraiment bon. L'autre aussi lira son Top 50 mais de bas en haut. Le républicain est-il misogyne ? Et le démocrate
androgyne ? Dangereux dans notre culture sont les poncifs sexuels. Mais éclairantes, les polarités. Disons alors que l'Homo republicanus a les défauts du masculin, l'Homo democraticus, les qualités du féminin.  Au républicain importe surtout le temps qui passe, celui qui ronge et dégrade l'énergie.


D'où l'angoisse, la crispation. On se raidit parce que cela se défait tout seul. Au démocrate importe d'abord le temps qu'il fait. Pas d'inquiétude, les saisons tournent, et le soleil viendra après la pluie. Le jean après le tchador. La réconciliation après la bataille. Il croit si peu en la guerre qu'il prépare déjà la paix au premier coup de feu. C'est dangereux en période de crise. Qui est le sage, qui est le fou ? Comment savoir ? Il faudrait les marier, ces deux-là. Ça réduirait les risques. Rassurez-vous. La vie le fait toute seule, comme en se jouant.


En matière politique, la critique des beautés n'est guère conseillée. On préfère s'attarder sur les anomalies et les monstruosités. Non sans motif: elles nous dévoilent, dit-on, le fond des choses. Il y a une pathologie de la république. Au siècle dernier, Hippolyte Taine, l'auteur
le moins lu et le plus cité par nos hommes de gauche modernes (à leur insu), a tout dit sur le jacobin glacial et sans âme, égaré par l'esprit de géométrie, méprisant les hommes réels au nom d'une idée de l'homme. Cet « abominable » théoricien ce « régent de collège » est un danger public ambulant. Regardez-le passer. Sec, maigre, suspicieux – une guillotine au fond des yeux. Ecoutez-le parler. Il explique tout et ne comprend rien. Et tout n'est pas faux dans cette caricature conservatrice. Il est vrai qu'une république malade dégénérera en caserne, comme une démocratie malade en bordel. Une tentation autoritaire guette les républiques incommodes, comme la tentation démagogique les démocraties accommodantes.


Il serait décent de mettre en vis-à-vis les dérapages, mais les adversaires de chaque modèle crieront à la fausse symétrie. C'est un fait qu'aujourd'hui la critique du modèle républicain s'exerce volontiers à partir de sa maladie. Dans la fermeté des principes, on dénoncera la
rigidité des attitudes; dans la volonté de cohérence, le goût de la coercition ; dans la logique, le simplisme. Le républicain inculpé ne trouvera qu'avantage à retourner le compliment au démocrate : vous me jugez arrogant (le terme le plus fréquemment associé à « français » dans
toutes les bouches d'Europe) ? Je vous trouve bien complaisant. Dogmatique, moi ? Regardez-vous dans la glace, jeune homme plus éclectique que vous on meurt. Vous vantez votre souplesse, pour vous cacher votre mollesse. Réaliste, vous ? Opportuniste, vous voulez dire.
Vous me voyez guerrier et sectaire? Je vous vois capitulard et courant d'air. Ces échanges de politesses permettent à chaque camp de resserrer les rangs. La diatribe a cet avantage qu'elle évite le dialogue. Chacun se trouve beau dans le miroir déformant du voisin : la polémique par la pathologie est une ruse classique du narcissisme.


Ce n'est pas un hasard si les formes monstrueuses de la république excitent à présent mille fois plus de railleries que celles de la démocratie. Le rapport des sarcasmes traduit le rapport des forces. Dans la République française de 1989, la république est devenue minoritaire.
Et le minoritaire aux yeux du démocrate est toujours laid.


Le démocrate a vaincu. Le républicain ne semble plus mener que des combats d'arrière-garde. Cette victoire par KO ne sanctionne pas la fin d'un match, pour la simple raison qu'il n'y a pas eu affrontement mais un glissement de plaques tectoniques sous nos pieds. La nation continue de parler en république, la société agit et pense en démocratie. Il y a décalage entre la norme et la culture, entre l'histoire de France et la vie des Français. Ce déphasage entre le protocole et les usages explique le porte-à-faux des élèves et des professeurs. Comme le montrent les
enquêtes sur le voile, un Français de plus de 45 ans a deux chances sur trois de réagir en républicain, et de moins de 25 en démocrate. La république paraît une idée de vieux. L'école laïque aussi, Ni l'une ni l'autre ne sont « sympas ». Elles impliquent des devoirs quand tout
alentour nous parle droits de l'homme, avoir sans débit, plaisir sans peine. Intégration sans règle. Les démocrates aiment mieux la jeunesse que les principes ?. Ce n'est pas une nouvelle. L'époque est à l'ample, non au cintré ; aux épaulettes, non à la blouse grise. Il faut vivre avec
son temps, peu importe la loi si elle est d'un autre âge. Ainsi avons-nous célébré en 1989 la naissance de l'idée française dans les formes américaines, et tout le monde d'applaudir au défilé Goude, apothéose démocratique, abomination républicaine. « On m'a volé mon Bicentenaire» ? Non : on m'a volé ma République.


Disons qu'il y a eu décalage entre l'intention et le résultat. Parti en 1981 pour « réconcilier le socialisme et la liberté », grandiose aventure, la gauche en est arrivée à réconcilier Raymond Barre avec Harlem Désir. C'est méritoire, mais pas vraiment surhumain, car ils n'étaient pas vraiment brouillés (la convivialité n'ayant jamais fait tort à la Bourse). Sous le nom de « socialisme », les descendants du Parti républicain prônent et pratiquent la démocratie libérale, Michelet a accouché de Tocqueville. Bonne ou mauvaise, la surprise mérite explication.

On ne reprendra pas ici dans le détail les crises, mutations, métamorphoses, écroulements, dépassements qui ont envoyé à la trappe, à domicile, le modèle républicain. Les sociologues font fort bien leur métier, et c'est évidemment un phénomène de société que l'abdication de
l'idée devant l'image, du père devant le fils de pub, de la chose publique devant les cultes privés.

Il faudrait évoquer l'affaiblissement matériel, objectif, mesurable, de la France dans le monde. Cette mise à niveau a rasé les vieilles haies du bocage, donnant libre cours au vent d'Amérique qui balaie tout sur son passage. Comme le soft chasse le hard, les santiags les galoches, le compact les 45-tours. Et le fax le bélino. Les sociologues parlent d'acculturation, comme les philosophes jadis d'aliénation, pour décrire ces situations où le propre est vécu comme autre et l'étrangeté comme propre. La république, frappée parait-il d'obsolescence technologique comme un produit de première génération, est sentie par ses inventeurs comme une chose étrangère et étrange, un folklore un peu comique. Non ou pas seulement parce que les sciences sociales ont supplanté la philosophie à l'université, mais perce que des deux côtés de la rue Soufflot, à l'angle du boulevard Saint-Michel, un Free Time et un McDonald's ont remplacé le Maheu et le Capoulade. Les formes du décor urbain ont plus d'incidence qu'on ne croit sur les contenus d'enseignement. Ce qu'on mange sur ce qu'on croit, et ce qu'on entend sur ce qu'on attend.


Notre establishment intellectuel, qui regarde l'histoire de France depuis les self-services d'outre-Atlantique, n'en revient pas de nos menus à prix fixe. Aussi a-t-il escamoté « De la République en France » sous « De la démocratie en Amérique ». Tournant le dos à Michelet, ce naïf, ce pompier, il a demandé à M. Tocqueville de présenter 1789 au public, c'est-à-dire d'expliquer la Révolution comme une simple étape locale de l'avènement démocratique mondial, qui met la Révolution entre parenthèses, et la République. Notre establishment médiatique monte en une « la fin de l'Histoire » de M. Fukuyama, fonctionnaire au Département d'Etat américain, qui, dans la revue « National Interest » (imagine-t-on une revue française avec un pareil titre ?), traduit fort improprement ce que M. Kojève expliquait fort subtilement à Paris après guerre et à sa suite des dizaines de philosophes français. Notre establishment politique tient pour un progrès qu'un gouvernement de gauche saisisse le Conseil d'Etat et non le parlement sur la question de l'école. « Etat de droit » fait chic, « peuple souverain », ringard. Le gouvernement des juges n'est-il pas le dernier mot de la démocratie ? Les « autorités administratives indépendantes » ne sont-elles pas, partout, des garants d'objectivité et de neutralité? Bien archéo, le naïf qui croit que le juge était là pour
appliquer la loi, et le citoyen pour la faire. C'est l'inverse.


Il faudrait évoquer l'abaissement de l'Etat et de l'idée d'Etat au-dedans. Le recul du service public sous couvert de la lutte contre les monopoles d'Etat. Le salut par la privatisation, le mécénat et la sponsorisation, l'alignement des chaînes publiques sur les chaînes privées, et tant de reconversions amplement décrites. La République ne veut pas un Etat fort mais un Etat digne. Quand, les ressources budgétaires en baisse, la dignité devient hors de prix, le mieux-disant démocratique emporte le marché. Ce n'est pas un choix mais un automatisme.

Il faudrait évoquer la crise de la raison et de l'universel du XVIIIème siècle, Hiroshima et Tchernobyl, mais aussi Lévi-Strauss, Freud, Nietzsche et le père Marx qui ont, sans aucun doute, relativisé les absolus de Condorcet, tous les présupposés de son club de pensée ingénument baptisé Société des Amis de la Vérité, qui le premier en France lança, en 1971, le manifeste républicain. Sans oublier le retour de la famille et des bons sentiments, la victoire de la tripe sur la logique, de l'humanitarisme sur l'humanisme. La promotion du médecin et
la dépression du militant. Le regain de la vie associative et l'évaporation des partis.

Il faudrait évoquer la décentralisation, le come-back des notables, la nouvelle gloire des féodalités provinciales, le retour de Maurras par la gauche, « vivre au pays » et « droit à la différence ». La réhabilitation démocratique de l'Ancien Régime et de ses « diversités ». La
régionalisation pédagogique, l'abandon subreptice du concours national comme de l'inspection générale, bref la liquéfaction de l'école comme institution au bénéfice des « communautés éducatives ». Il nous faudrait surtout et d'abord parler de l'Europe, notre beau messianisme de riches.

Ce gros et mol estomac se fait assez peu remarquer. C'est que nous sommes dedans, et son action est lente. Les sucs gastriques communautaires dissolvent en silence les divers résidus des accidents de l'histoire européenne. Contre-culture assez singulière, la république était l'un
d'eux. Sa digestion se fait démocratiquement à la majorité. Par réduction des marges de souveraineté de l'Etat et subordination du législateur au technocrate, qui n'a à répondre de rien devant personne. La bouillie sera-t-elle conforme ? Pas plus qu'on ne naît laïque on ne naît républicain : on le devient. On peut aussi, et pour les mêmes raisons, cesser de l'être. La république n'est pas une prédestination mais une situation. Elle se gagne par l'effort, et se perd sans effort. L'avenir dira si «l'intégration européenne » désignera ou non la meilleure façon qu'avait l'Europe d'enlever de sa chaussure le petit caillou français, que lui avait glissé en partant, la vilaine, notre Révolution.


Dans l'Europe des régions, des capitaux et des obédiences, le premier Etat-nation du continent devient retardataire. On s'était cru en avance parce qu'on avait chassé le Bon Dieu de la présidence, pour qu'une société se fonde non sur l'obéissance des fidèles, ni sur l'appétit de
consommateurs, mais sur l'autonomie des citoyens. Si Dieu revient un peu partout avec ses capucins et ses traders, en force ou en douceur, l'avant- garde se retrouve à la remorque. Pour se montrer concurrentielle, la France devra-t-elle alléger son train de vie, se décrisper en quelque sorte ? Une république à Bruxelles, n'est-ce pas bien encombrant ?


Le modèle du pays libéral, qui suppose de moins en moins de citoyens dans les rues et de plus en plus d'individus à la maison, inspire la Communauté des convoitises, non celle des principes. « Eppur se muove ». N'est-ce pas fuir la réalité que d'habiller l'Europe des banquiers, la seule qui existe, avec le bleu de chauffe d'une Europe des travailleurs dont l'espoir ne luit que dans nos banquets ? La gauche française a fait de la construction européenne un mythe de substitution, censé combler le vide laissé dans les esprits par l'abandon du projet de construction d'une société nouvelle (ce dernier s'étant brisé, comme la barque de l'amour, contre la réalité). Elle n'avait peut-être pas le choix. Mais c'est un piège : si les socialistes veulent être de bons Européens, ils seront de mauvais socialistes. Et vice versa.

Il suffirait de bons républicains. Et qu'au lieu d'apprendre de nos partenaires le B.A.-Ba de la démocratie libérale, en bons élèves méritants, ils soient assez lucides et culottés pour leur proposer les rudiments de la république (laïque et démocratique). Il n'est rien dont l'Europe ait aujourd'hui plus besoin : restituer aux individus leur dignité de citoyens. Si l'espace public ne leur confère plus cette dignité, ils iront la chercher ailleurs. Car il n'est pas de lien social sans référence symbolique. L'Etat commun à tous viendrait-il à perdre la sienne que les Eglises et les tribus le remplaceraient bientôt dans cette fonction unificatrice. Par simple appel d'air. Quand une république se retire sur la pointe des pieds, ce n'est pas l'individu libre et triomphant qui occupe le terrain. Généralement, les clergés et les mafias lui brûlent la politesse, tant il est vrai que chaque abaissement moral du pouvoir politique se paie d'une avancée politique des autorités religieuses, et d'une nouvelle arrogance des féodalités de l'argent.

Car le sentiment ne suffit pas. Il faut à la liberté personnelle des institutions, à la volonté raisonnable des appartenances. Elles s'affaissent sans ossature. Une société de compassion et de bonnes paroles, sans règles ni discipline, ouvre la porte à des duretés imprévisibles. Hier, c'est l'Etat et ses censures qui menaçait l'autonomie de l'individu, comme la liberté de conscience et d'expression. Aujourd'hui, c'est de la « société civile » - tohu-bohu
d'appétits et d'intolérances masquées -que montent les plus grands périls (les demandes d'interdiction et d'exclusion). La loi du coeur ne peut à elle seule faire face à la montée de pouvoirs de plus en plus intolérants et incontrôlés - médias, clergés, sciences, administration. La défense de l'autonomie individuelle passe à présent par la défense de l'Etat républicain et de la société qui lui correspond. L'ironie du sort faisant du plus impossible des régimes politiques le plus nécessaire. Du plus ringard, le plus futuriste.


Et si la République, qui est d'hier, revenait demain ? Ce ne serait pas la première pirouette de l'opéra-planète qui n'a jamais cessé de suivre en son for intérieur le mot d'ordre de Giuseppe Verdi : « Tournons-nous vers le passé, ce sera un progrès ». Pour être résolument modernes, osons être archaïques. C'est en ressuscitant l'Antiquité gréco-romaine que les hommes de la liberté, ces grands nostalgiques, enjambant le XVIIIème vers l'arrière, ont devancé tous leurs contemporains. Nous oublions trop que l'Ancien Régime, c'était leur modernité à eux. Ne la trouvant pas assez moderne, ils vainquirent l'ancien par l'antique : le style Louis XV par la rhétorique Brutus, Boucher par David. L'invention du futur a de ces ruses, comme si l'histoire, parfois, devait reculer pour mieux sauter.


On voulait hier nous enfermer dans le dilemme d'un capitalisme libéral, élégant et cynique, et d'un socialisme étatiste, idiot et cynique. On a bien fait de ne pas choisir. Le premier ne satisfait pas l'essentiel en l'homme, qui est d'ordre culturel. Le second, qui trépasse, n'assurait
même pas le minimum vital. Voudrait-on aujourd'hui pour faire pièce au nous-autres de l'Homo religiosus nous sommer de rallier le moi-je de l'Homo economicus qu'on répondrait : merci beaucoup, le nous-tous de la reconnaissance civique suffit. Il se pourrait en effet que le progrès, rétrograde à sa façon, nous donne à choisir entre deux sortes de retour la régression religionnaire ou la régression républicaine. Les tribus ou la nation. Les capucins ou les proviseurs. Auquel cas nous aurions tout intérêt à demander à Condorcet, Michelet et Jules Ferry de revenir faire trois petits tours à la télé. Une République française qui ne serait pas
d'abord une démocratie serait intolérable. Une République française qui ne serait plus qu'une démocratie comme les autres serait insignifiante. »


Régis Debray

66% pour l’élection d’Obama, 53% pour la réélection de Busch, 84% pour l’élection présidentielle française de 2007. Le taux de participation aux présidentielles en France descend très rarement en dessous de 80%. En pourcentage des inscrits, le taux de participation us est inférieur à 60% sur la même période. [note de PB]

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Published by Patrick G. Berthier - dans TEXTES
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3 février 2009 2 03 /02 /février /2009 10:44

Article Volonté du dictionnaire de Buisson.

 

[ Les premières éditions du célèbre Dictionnaire de Pédagogie & d’instruction primaire sous la direction de Ferdinand Buisson ne comportaient que l’article Volonté de Gabriel Compayré, Buisson y a ajouté, dans l’édition de 1911, l’Education de la Volonté. Je les reproduis tous deux avec l’insert de la pagination originale en me référant à l’édition électronique de l’Institut National de Recherche Pédagogique, 2007.

P.B. ]

 

 

 

VOLONTÉ. — L'éducation de la volonté est assurément un des problèmes les plus délicats de la pédagogie. Comment former la volonté, c'est-à-dire le


 

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caractère, le libre gouvernement de soi-même, à un âge où la règle est d'obéir, dans la vie scolaire où tout est dépendance, sinon servitude? De même que le soldat ne peut être formé qu'à la caserne, l'ouvrier à l'atelier, de même, dira-t-on, l'être libre, en possession de sa volonté, ne peut se développer que dans la vie libre, à l'âge où affranchi de la tutelle de ses parents et de ses maîtres, ayant dit adieu à la discipline de l'école, il est enfin livré à lui-même et exerce sa volonté à ses risques et périls. Aussi s'est-il rencontré des pédagogues pour assurer que l'éducation de la volonté ne pouvait commencer qu'à l'université, c'est-à-dire au moment où l'enfant devenu jeune homme ne dépend guère plus que de lui-même.

Nous sommes loin de partager cette opinion ; l'éducation de la volonté commence avec les premières années, et l'âge de l'obéissance est aussi l'âge de la préparation à la liberté.

Il y a en effet diverses manières d'obéir. Comme le fait remarquer Mme Necker de Saussure, « il va deux sortes d'obéissance qui se succèdent chez l'enfant. L'une, involontaire et presque machinale, est une habitude qu'il a dû contracter dès le plus bas âge ; l'autre est le sentiment d'un devoir qu'il a l'intention de remplir. Il avait d'abord obéi sans y penser ; il pense ensuite qu'il doit obéir. »

En d'autres termes, l'obéissance elle-même peut devenir un exercice de la volonté. Mais il faut pour cela que les parents et les maîtres expliquent à l'enfant la raison de l'obéissance qu'ils exigent de lui. Vouloir, c'est se déterminer avec réflexion pour des motifs que l'on connaît et que l'on juge bons. L'obéissance de l'enfant ne sera donc volontaire que si elle est éclairée, si elle est non l'action passive d'un être dominé par la peur et mené par la contrainte, mais l'acquiescement raisonné d'une intelligence qui sait pourquoi elle obéit.

Ce n'est pas seulement en faisant raisonner à l'enfant les motifs de son obéissance, c'est aussi en mettant de la suite et de la constance dans les ordres qu'on lui adresse, qu'un maître terme contribuera à développer son caractère. Nous nous plaignons souvent de l'humeur capricieuse et volage, de la mobilité de l'enfant qui ne sait se fixer. Mais c'est bien souvent par notre propre faute que nous lui avons communique ce défaut, en nous contredisant sans cesse dans nos injonctions, en le déroulant par nos ordres et nos contre-ordres. C'est en ce point que l'éducation domestique est inférieure, pour la formation du caractère, à l'éducation publique. A la maison, en effet, il n'y a pas de règlement fixé et établi une fois pour toutes ; il n'y a que les volontés souvent changeantes et mouvantes des parents. Or, comme on l'a répété bien souvent, « l'obéissance à des lois, à des règles fixes, soumet la volonté sans l'affaiblir, tandis que l'obéissance à l'homme la blesse ou l'énerve ».

Si jusque dans l'obéissance bien comprise on peut trouver des éléments pour l'éducation de la volonté, à plus forte raison doit-on en chercher dans les actes libres de l'enfant, aux heures où il est à peu près son maître, où il n'est plus tenu par des obligations impérieuses. Pendant les récréations, pendant les promenades, il faut laisser à l'enfant le plus de liberté possible, afin de l'habituer de bonne heure à se diriger lui-même. Les pédagogues espagnols contemporains recommandent fort, en ce sens, les excursions scolaires, comme moyens d'accorder un libre essor à l'initiative individuelle. Un enfant qui, pendant sa jeunesse ; aura toujours été conseillé et contraint dans toutes ses actions, aura quelque peine à devenir plus tard un homme indépendant et fort. Il restera en tutelle toute sa vie.

La volonté peut donc être cultivée directement, et exercée de bonne heure à un libre développement. Mais il ne faut pas oublier que la volonté, comme toutes les forces de l'esprit, dépend des autres facultés morales ; elle n'est pas un pouvoir isolé, affranchi de toute condition. La condition essentielle de la volonté, c'est l'intelligence. Tout acte de volonté suppose un acte de pensée. Là volonté pourrait être définie une pensée qui agit.

A proportion, par conséquent, que nous sommes

plus éclairés, plus réfléchis, que nous concevons plus nettement ce que nous avons à faire, que nous comprenons mieux pourquoi nous devons le faire, nous nous appartenons davantage, en un mot nous avons plus de volonté. Il faut donc exercer l'enfant à réfléchir, à ne pas se hâter dans ses résolutions, à ne pas céder du premier coup aux appels de ses désirs, à peser le pour et le contre avant de prendre une détermination ; et nous accroîtrons ainsi la force de la volonté, dont le pouvoir variable se modifie à proportion que notre énergie intellectuelle diminue ou augmente. On aura beaucoup fait pour préparer la liberté des actions quand on aura exercé chez l'enfant la liberté des jugements.

Une autre considération importante, c'est que nos actes de volonté dépendent non seulement des jugements qui les précèdent immédiatement, mais aussi des habitudes que nous avons déjà contractées, et qui, au moment où nous comparons les motifs de tel ou tel acte, pèsent de tout leur poids dans un des plateaux de la balance. Aucune de nos actions n'est indifférente, et chacune d'elles a son retentissement dans les actions qui suivent. Si nous cédons une fois à une inclination mauvaise, en nous promettant de lui résister le lendemain, nous commettons une grave imprudence : demain, en effet, nous n'aurons pas la même force pour lui résister. Tout acte accompli est un commencement d'habitude, et l'habitude entrave notre volonté. Il faut donc surveiller les moindres actes de l'enfant, mais les surveiller sans le gêner en ce qu'il fait de bien, en l'arrêtant seulement quand il fait mal. Ne lui passons aucune faute sous prétexte qu'elle restera isolée, et qu'il sera temps de s'y opposer lorsqu'elle se renouvellera. Dans toute velléité, quelque faible qu'elle soit, il y a une volonté en germe.

En résumé, l'idéal de l'éducation de la volonté consiste dans une discipline bien réglée, qui, sans négliger la surveillance nécessaire, octroie cependant à l'enfant les libertés permises. Il faut se tenir à égale distance soit d'un système de compression à outrance, qui élève l'enfant en serre chaude, qui étouffe chez lui toute spontanéité et toute initiative ; soit d'un système de complaisance excessive, qui autorise tous les caprices de l'enfant. De notre temps, c'est ce second défaut qui est surtout à redouter. Les parents sont généralement trop faibles. Ils oublient que si l'on doit parfois céder, il faut aussi savoir résister. Il est bon que la volonté de l'enfant sente à côté d'elle d'autres volontés. En résistant à l'enfant, on lui apprend à se résister à lui-même. C'est seulement quand il aura pris l'habitude d'obéir à autrui qu'il deviendra capable d'obéir plus tard à sa propre raison.

[GABRIEL COMPAYRE.]

 

VOLONTÉ (EDUCATION DE LA). — Ainsi que le fait entendre l'article qui précède, la première condition à remplir pour essayer de tracer un plan d'éducation de la volonté, c'est de renoncer à cette définition classique de la volonté qui en faisait une des trois « facultés de l'âme » au sens étroit et verbal du mot. Ou ce nom de « faculté » n'est qu'une étiquette, un titre collectif donné à toute une série de phénomènes et se bornant à les expliquer comme la« vertu dormitive » explique le fait de dormir ; ou ce terme désignerait l'acte complet et parfait du vouloir porté à sa plus haute puissance, tel qu'il se manifeste par exemple dans des traits de courage, de dévouement ou d'héroïsme.

Ni l'une ni l'autre de ces deux interprétations du mot volonté ne nous paraît répondre à la variété des faits psychologiques qu'il s'agit d'analyser et d'apprécier pour en trouver la loi.

Ce groupe de faits ne se compose pas d'actes tous semblables les uns aux autres, ayant même caractère et même portée. Dès qu'on observe avec soin les diverses formes de l'activité chez l'homme, dans chacune d'elles on distingue des degrés. Ce sont en quelque sorte les étapes de la volonté. Ses premières manifestations méritent à peine d'être appelées volontaires, tant elles sont incertaines, fugitives, capricieuses. D'autres leur succèdent, qui ont plus de fixité,


 

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de conscience et de suite, et qui finissent par se fixer parfois jusqu'à prendre l'aspect d'une véritable permanence : l'habitude, à force de répéter les mêmes actes, en a fait un caractère.

Précisons, dans les principales séries de notre activité, les trois phases que l'observation permet de distinguer.

Activité physique. — Il s'agit là surtout des mouvements musculaires. Ils sont de trois sortes : 1° mouvements réflexes ou instinctifs, au début spontanés, presque irrépressibles, désordonnés ; 2° mouvements proprement volontaires, coordonnés et soutenus par la force même qui a conscience de les produire ; 3° mouvements devenus habituels, rapides jusqu'à être presque instantanés, faciles jusqu'à s'accomplir inconsciemment. Ce sont les trois âges de l'action musculaire : appétition, effort, entraînement. Les tâtonnements du début font place à une tension énergique toute concentrée sur le même objet et agissant dans le même sens ; l'effort, à son tour, à mesure qu'il se continue, coûte moins et produit plus jusqu'à devenir inutile ; du moins, on ne le sent plus. Il y a volonté, mais non pas la même forme de volonté, avant l'effort, pendant l'effort, après l'effort.

Activité sensitive. — S'agit-il de sensations ? Même série de trois états : 1° celui de la sensation rudimentaire, fortuite, passive, où sans doute il faut bien un certain consentement de l'organisme, mais n'allant qu'à subir une impression visuelle, auditive, tactile, etc. ; 2° puis la sensation active : regarder, c'est-à-dire faire effort pour voir ; écouter, faire effort pour entendre ; saisir les objets, faire effort pour les toucher, etc. ; 3° enfin accomplissement de tous ces mêmes phénomènes sensoriels avec une prodigieuse rapidité qui devient un jeu : apprendre à manger, à marcher, à courir, à parler, à chanter, etc., c'est apprendre à faire jouer sans effort et pour ainsi dire sans y penser tout le mécanisme des sens dont le moindre mouvement était pour le petit enfant un véritable travail.

S'agit-il des sentiments? Trois degrés encore : le sentiment tel qu'il est chez l'enfant, prompt à éclore, prompt à disparaître, soudaine émotion aussitôt remplacée par une autre, non moins légère, superficielle et instable, mobilité extrême des impressions ; puis avec l'expérience et sous l'empire d'une certaine culture, le sentiment accompagné de conscience, mêlé de réflexion, se surveillant, s'épurant, se fixant, tendant à aimer avec constance ce qui est aimable ; et enfin le sentiment devenu permanent, inhérent à la personne, et lui faisant comme une seconde nature. C'est le même rythme dans le même processus qui va de l'instinct à l'effort et de l'effort à l'habitude.

Activité intellectuelle. — On y distingue plus clairement encore les trois mêmes degrés : l'attention spontanée ou l'intelligence suivant au gré du hasard ou de la fantaisie ce qui l'attire ou ce qui la captive ; puis l'attention réfléchie ou l'intelligence faisant effort pour suivre une marche réglée, ayant un but, un plan, qu'elle s'impose ou qu'on lui impose ; enfin l'attention méthodique, ou l'intelligence si rompue aux lois de la pensée qu'elle les suit comme par une impulsion naturelle et qu'en s'y conformant elle semble obéir à un penchant inné.

Activité morale. — Ici, enfin, tout le monde a remarque de tout temps la même progression, qui va de certains instincts moraux d'abord bien confus, bien faibles et bien vagues, à un effort qui les fixe et, quand il a duré assez longtemps, à un état constant où les actes qui coûtaient le plus se font désormais d'eux-mêmes et comme par un effet insensible à la fois et irrésistible de l'habitude.

La pédagogie doit s'inspirer de ces indications purement schématiques, qu'il appartiendrait à la psychologie de développer.

Si l'on reconnaît, dans tous les ordres de faits que nous venons d'envisager, les trois degrés qui, nous semble-il, y apparaissent, le premier soin de l'éducateur doit être d'en tenir compte et d'y adapter des méthodes appropriées.

Mais d'abord il sera bien entendu que ce n'est pas sa propre volonté qu'il doit exercer, c'est celle de

l'élève. C'est toute la différence entre le dressage et l'éducation L'instituteur institue un homme, c'est-à-dire qu'il ne lui donne pas des idées, dès croyances, des règles toutes faites : il le met en état de se les donner lui-même. Penser, sentir et vouloir pour autrui, ce n'est pas le rôle de l'éducateur, du moins s'il est laïque. Il n'a qu'une ambition : s'effacer. Il a horreur de ce qui fit jadis l'orgueil de certains maîtres: façonner ses élèves à son image. Il veut au contraire qu'ils puissent le plus possible se modeler eux-mêmes sur l'idéal qu'il les aura aidés à découvrir et qu'il leur aura fait aimer. Agir du dehors ou agir du dedans: ce sont les deux systèmes de gouvernement moral, de l'enfant d'abord, et plus tard de l'homme.

Si nous partons de ce principe, qui est celui de la morale laïque, nous n'avons plus qu'à l'appliquer aux trois périodes que nous avons distinguées dans l'éducation de la volonté.

Quoiqu'on les retrouve à tous les âges de la vie et dans toutes les phases d'une éducation quelconque, même chez l'adulte et le professionnel, on peut dire d'une manière générale que cette division correspond à trois périodes de la vie d'enfant.

Période d'éducation initiale : les instincts. — L'éducateur trouve dans l'enfant une nature qu'il n'a ni à créer ni à détruire de toutes pièces. Il a devant lui un petit être en qui couvent déjà, à l'état de germe, tous les instincts, ceux que nous appelons bons, ceux que nous appelons mauvais. Appelons-les seulement des instincts. Ce sera l'oeuvre de l'éducation d'en faire le tri, de stimuler les uns, de réprimer les autres, de les hiérarchiser, de subordonner les plus bas aux plus nobles, d'aider à faire surgir une vie humaine du tond de la vie animale, et tout au moins de ne jamais laisser compromettre l'équilibre mental et moral de l'être humain en formation.

Mais, à ce premier degré, il ne faudra pas perdre de vue la tâche qui prime toutes les autres. Avant le bon usage de la volonté et de la liberté, il convient d'en assurer l'usage. Il faut d'abord être capable d'agir pour l'être ensuite de bien agir. Il faut posséder une force avant de songer à la discipliner. Laissons donc le petit enfant s'épanouir, déployer librement ses qualités et ses défauts, manifester sa nature, et ne lui imposons pas prématurément la discipline des adultes, qui pour lui ne serait qu'une contrainte sans vertu morale.

L'école qui laisse à chaque enfant sa personnalité, sa physionomie, son moi vrai et naturel, ne retarde pas l'oeuvre éducatrice : loin de perdre du temps, elle en gagne. Plus l'enfant s'habitue de bonne heure, même pour les plus humbles détails de sa petite vie, à l'initiative, à la spontanéité, à agir comme il veut et à parler comme il pense, plus on aura de prise sur lui, le jour venu, pour former son esprit, son coeur et son caractère.

A titre d'exemple, supposons l'école maternelle ou la petite classe préparatoire de l'école élémentaire. Comment s'y fera cette toute première éducation de la volonté enfantine? Par les procédés que toutes les mères connaissent et dont la souplesse défie l'analyse, où tout glisse et tout passe avec une insaisissable rapidité, où se mêlent en un instant toutes les séductions de la parole, du sourire, du jeu, de l'exemple, de la caresse et de la menace, de l'amour et de la crainte, de la vérité et de la fable, de l'autorité de la maîtresse, de la diplomatie maternelle, de la grâce féminine, du commandement et de la prière, de l'imitation machinale et d'un premier éveil de la raison.

C'est bien dans cet heureux pêle-mêle du petit monde enfantin que commence toute éducation, depuis celle du nourrisson jusqu'à celle de l'enfant déjà grandelet. Et déjà là, sans contredit, on peut faire appel à la volonté en ayant soin de se rappeler de quoi est faite la volonté de l'enfant et qu'il en est de son être moral comme de ce petit corps tendre et frêle où les os mêmes pour ainsi dire sont encore en lait. Il n'y a que la main d'une mère qui soit assez légère pour y toucher assez délicatement. Et cependant c'est bien le commencement, si imperceptible et


 

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si ténu soit-il, du long ouvrage qui va remplir les années d'enfance et d'adolescence.

Période d'éducation active : l'effort. — Apprendre à faire effort, on peut dire que c'est le résumé, l'objet de l'école, de toute école, et d'abord de celle qui reçoit tous les petits enfants de la nation. Pas une faculté, pas une puissance de l'être physique, intellectuel ou moral que l'école ne se propose de mettre en jeu, non pas mollement, négligemment, quand et comme il plaira à chacun, mais d'après un plan bien arrêté, avec une intensité graduée, en vue de donner finalement une plus-value à la faculté qu'on exerce ainsi, avec la certitude d'obtenir de l’être qu'on a entrepris d'élever qu'il s'élève en effet au-dessus de lui-même, qu'il dépasse par la culture son état naturel et primitif. En ce sens l'effort est donc la leçon des leçons, l'âme de l'éducation.

Deux observations seulement sur cette pédagogie de l'effort qui demanderait tout un traité: ou, plus exactement, deux règles générales dont chacun se chargera de diversifier à l'infini les applications.

La première, c'est, comme le dit M. Compayré, de « soumettre la volonté sans l'affaiblir », et par conséquent de ne lui demander plus qu'elle ne peut faire ni en intensité, ni en durée, ni en difficulté, ni en obéissance, ni en uniformité. C'est encore un appareil des plus fragiles : qu'il s'agisse de la volonté dans son rôle régulateur, soit du sentiment, soit de la pensée, soit de l'action, on aurait tort, on serait coupable d'exiger de l'enfant ce qui est possible à l'adulte ou même à l'adolescent. Qui ne sait pas graduer l'effort n'en obtiendra rien. Qui ne s'astreint pas à le proportionner aux forces actuelles de l'enfant, non pas de l'enfant en général, mais de cet enfant en particulier, le fatigue en pure perte et souvent le rebute, ce qui est lui causer le pire des préjudices. Certains éducateurs mesurent la valeur de leur enseignement à la tension qu'il exige, tension nerveuse, sentimentale, intellectuelle ou morale. Ils se trompent. L'effort le plus utile est celui qui se fait joyeusement, non pas sans peine, sans lutte, sans énergie, mais au contraire avec une peine qu'on est content de s'imposer, avec la saine excitation d'une lutte qui passionne, avec le sentiment d'une énergie qui se déploiera dans le travail à peu près comme elle se déploierait dans le jeu. Pour cela, il est nécessaire d'observer scrupuleusement la grande loi de l'alternance du travail et du repos, de la suspension de l'effort par de longs intervalles de relâche, loi suprême de l'éducation, condition sans laquelle il n'y a rien à espérer de l'enfant.

La seconde règle, peut-être en apparence moins importante, mais qu'il faut encore moins perdre de vue, c'est que la vie de l'enfant, vie intellectuelle, morale, esthétique, sociale, se compose comme la vie physiologique d'un nombre incalculable d'infiniment petits. Elle se résout comme la vie du corps en une succession d'éléments microscopiques qui s'enchaînent à l'infini.

« Et c'est précisément, c'est exclusivement sur ces infiniment petits que porte notre action d'éducateurs. Etreindre l'être humain et, comme de haute lutte, en une fois, le transformer à notre gré, voilà ce que nous ne pouvons faire. Mais saisir l'enfant, être mobile et plastique, matière fuyante et changeante qui de jour en jour, d'heure en heure, s'agrège quelque atome nouveau, grains de sable ou plutôt grains de vie qui s'accumulent et se combinent en une insondable élaboration, saisir cet enfant, ou du moins quelque chose de lui, dans ces milliers de petits actes fugitifs par lesquels il nous donne prise sur lui, voilà notre rôle. Chacune de ces petites victoires n'est rien, sans doute. Sans doute l'inconsistance de l'enfant, sa versatilité, sa légèreté font que tout semble toujours à recommencer. Mais n'est-ce pas aussi cette plasticité de l'enfance qui est la raison d'être de l'éducation ? Le remous sans fin de ces courants invisibles qui agitent sans cesse le fond de son être, l'insignifiance de tous ces mouvements pris isolément et leur incessante répétition en tant de sens imprévus, l’impossibilité d'en mesurer l'effet immédiat ou d'en calculer les lointains contre-coups, ne serait-ce pas justement,

dans l'ordre pratique, la plus sûre garantie de notre libre arbitre et notre meilleure raison de ne jamais en désespérer ? Qui peut dire comment se déterminera finalement un être si faible, que vont solliciter, pendant des années de formation lente, tant de milliers d'images et d'idées, de sensations et de sentiments, d'attractions et de répulsions d'en haut et d'en bas? » (Leçon de clôture du cours de pédagogie de M. F. Buisson à la Sorbonne, Revue pédagogique du 15 octobre 1899.)

De là l'importance de tout le détail de la vie scolaire, si insignifiants qu'en soient au premier aspect les minuscules incidents.

« Qu'est-ce qu'une classe de plus ou de moins, une leçon apprise ou non, un devoir bien ou mal fait, une parole d'encouragement ou un silence indifférent, un exemple, un mot, un geste, un regard? Ces riens sont la poussière dont le temps fera un dur granit. Et ces riens sont dans votre main : c'est à ce degré infinitésimal que votre action peut s'infiltrer en lui. Jamais il ne vous arrivera de vous emparer irrévocablement de sa nature, mais il vous arrivera mille et mille fois de déposer en lui un germe ignoré qui pourra rester inerte et infécond, mais qui pourra aussi lever.

« Nul ne sait, pas même vous, si telle petite résolution prise un jour par l'écolier sur une toute petite question de sa vie enfantine sera ou ne sera pas le premier terme d'une série destinée à se continuer au delà de toutes prévisions. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'y a pas un acte qui ne laisse une trace, pas un qui ne puisse être un commencement d'habitude, pas un qui ne soit un poids appréciable dans la balance où se pèsent ces impondérables dont se fait un caractère et par suite une destinée. » (Ibid.)

En somme, on peut dire à l'instituteur, pour lui donner à la fois le sentiment de l'humilité de sa tâche quotidienne et de sa grandeur: « Vous travaillez à former un caractère comme la nature à former un banc de corail. C'est molécule après molécule, atome par atonie que vous élaborez la substance future de l'être moral. L'effort volontaire est autant et il est aussi peu dans la vie de l'âme que l'effort musculaire dans celle du corps. »

Période d'éducation finale ou de confirmation des résultats : l'habitude. — La preuve de ce que peut l'effort en se continuant, c'est qu'il vient un moment où l'effort cesse. Il cesse du moins d'être un effort. Il devient un état. Et c'est la troisième phase de l'évolution de la volonté. Ce qui avait tant coûté ne coûte plus. Au lieu de l'amertume du renoncement, de la douleur saignante du sacrifice, il y a paix, calme et sang-froid, il y aura bientôt un sentiment d'intime satisfaction. On dirait l'effet d'une vitesse acquise qui a fait franchir l'obstacle presque sans le voir. Le premier acte de probité accompli par un enfant, le premier jouet ou le premier sou qu'il aura trouvé et rendu, la première privation qu'il se sera imposée pour faire plaisir ou pour rendre service à quelqu'un des siens, le premier aveu spontané d'une faute qu'il eût pu cacher par le mensonge, chacun de ces petits efforts a été un évènement dans sa vie, et probablement il a fallu qu'ils se répétassent plus d'une fois avant de lui devenir familiers et faciles. Mais un peu plus tôt, un peu plus tard, tout cela est si bien entré dans sa substance qu'il fera couramment, non seulement sans une seconde d'hésitation, mais sans même y songer, ce qui jadis lui semblait demander tant de courage.

Dans cette dernière période, où l'éducation de la volonté commence à atteindre les résultats longtemps poursuivis, une confusion est à éviter, qui se produit quelquefois chez de bons éducateurs. Il en est qui inclineraient presque à trouver leur oeuvre médiocre.

L'enfant qu'ils ont vu se débattre contre les mauvaises suggestions, remporter sur lui-même, souvent avec l'aide du maître, de petites victoires morales dont le maître était touché, corriger tel défaut, s'imposer tel effort, acquérir enfin telle qualité au prix d'une véritable lutte, ils le retrouvent adolescent, honnête, correct, mais sans rien qui rappelle les petits drames intérieurs de son enfance : il est comme tout le monde, du moins comme tout le monde devrait être. Il se conduira bien. Pourquoi? C'est un pli qu'il a


 

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pris. C'est la moralité sans drame et, dirait-on, sans poésie. Probité, véracité, loyauté, droiture lui sont devenues si naturelles qu'il serait froissé si l'on songeait à l'en louer. Et l'on n'y songe pas.

Est-il donc dans un état moral inférieur à celui du garçon du même âge qui aurait encore besoin de se faire ou qu'on lui fasse de vives exhortations pour échapper à la tentation du mensonge, de la fraude ou de l'indélicatesse? Assurément chacun de nous prendrait un bien plus vif intérêt à celui-ci qu'au premier, parce que celui-ci nous apparaîtrait comme en danger, parce que nous sentirions le devoir de le sauver, parce que, suivant la parabole de l'Evangile, le bon berger laisse au pâturage tout son troupeau pour courir après l'unique brebis qui est en perdition. Mais ce serait une aberration du sens moral de croire que, pour qu'il y ait vertu, il faut qu'il y ait lutte, et lutte angoissante. La vraie vertu est une habitude, en entendant, par ce mot d'Aristote, une disposition acquise par des efforts successifs si nombreux et si énergiques qu'ils ont rendu, pour ainsi dire, impossible une autre solution que celle du bien.

Et la preuve que la vertu arrivée à cet état stable, calme et sûr, est la vraie vertu, c'est que précisément elle ne se surfait plus elle-même, elle ne réclame plus éloges, félicitations ni récompenses. Celui qui, ayant fait une bonne action, s'attend à l'admiration des spectateurs, a encore quelque chose à apprendre. Il ne sait pas encore que la moralité accomplie est celle qui s'estime à son juste prix, lequel ne dépasse pas une sorte de satisfaction paisible sans la moindre trace d'orgueil.

L'honnête homme n'est pas plus fier d'être honnête que l'homme instruit de savoir lire, écrire et chiffrer. Et cette modestie, liée au bon sens même, est peut-être la véritable humilité, celle dont on ne peut faire montre.

« Ainsi se concilient les trois grandes théories de l'éducation morale :

« La théorie optimiste de Rousseau qui croit à la bonté native de l'homme et semble nous proposer de retrouver ce paradis perdu : l'état de nature ; — nous l'acceptons, mais en la limitant à la première de nos trois périodes, à la toute première éducation ;

« La théorie stoïcienne et kantiste, qui fait un appel incessant à l'effort et à la liberté ; — nous l'acceptons pour la seconde phase, qui est de beaucoup la plus longue et la plus laborieuse, et nous y faisons rentrer, avec l'effort moral proprement dit, toutes les autres modalités de l'effort physiologique et psychologique et très essentiellement les diverses variétés de l'effort intellectuel ;

« Enfin, la théorie chrétienne qui compte tant sur l'effet des habitudes, de l'autorité acceptée, des pratiques établies, des influences extérieures venant sans cesse doucement façonner la volonté ; — nous l'acceptons aussi, mais seulement là où son empire nous semble légitime et sans danger, c'est-à-dire dans ce que nous avons appelé la troisième période, où il n'y a plus qu'à entretenir par l'exercice un état d'entraînement dûment préparé.

« Encore faut-il ajouter que, comme ces trois états existent simultanément en nous, les trois méthodes trouveront simultanément à s'exercer. » (Ibid.)

En résumé, la pédagogie de la volonté est intimement liée à la psychologie de la volonté.

1. — La psychologie nous apprend que la volonté n'est pas une puissance spéciale distincte d'autres puissances parallèles dans l'âme humaine. C'est la force même de l'âme humaine dans son unité et sa variété, c'est la vie spirituelle à tous ses degrés, depuis la spontanéité rudimentaire de l'instinct jusqu'à la pleine et claire possession de soi-même pour l'activité consciente, libre et raisonnable.

D'où la pédagogie conclura : Il n'y a pas d'éducation spéciale de la volonté. Toute éducation est une éducation de la volonté ou n'est rien. On forme la volonté en apprenant à penser, à sentir, à agir normalement.

« Vouloir, ce n'est pas autre chose que conduire son esprit. Et conduire son esprit, ce n'est pas seulement affaire de logique, c'est l'acte complexe par

excellence où il entre toujours, fût-ce à notre insu, d'innombrables éléments affectifs, représentatifs et actifs.

« Si la volonté est la force unificatrice qui assujettit les passions à la raison, les caprices de l'imagination aux lois de la pensée, et qui ramène ces lois elles-mêmes à la loi suprême du bien, l'éducateur aura fait quelque chose pour la volonté chaque fois qu'il aura provoqué une idée juste, un sentiment noble, un acte d'énergie, chaque fois qu'il aura contribué à fortifier un bon penchant ou à en affaiblir un mauvais, à rectifier une pensée inexacte, à faire voir un peu plus clair au fond de n'importe quelle parcelle de la réalité externe ou interne. On ne peut bien vouloir que si l'on sait ce qu'on veut et pourquoi on le veut. Ce serait ou un vain jeu de mots, ou, si on le prenait au sérieux, dans la pratique, ce serait une fâcheuse erreur d'éducation, que d'entreprendre de cultiver à part et de surexciter par une sorte de sélection artificielle la volonté toute seule, abstraction faite de l'intelligence et du coeur. On ne veut pas pour vouloir, à vide, on veut parce qu'on aime et dans la mesure où l'on aime. Que la volonté ne se réduise pas au désir, on l'a cent fois démontré : mais la volonté n'en est pas moins un désir supérieur qui s'oppose victorieusement à des désirs plus bas, un désir raisonnable, un désir d'homme qui impose silence à ceux de l'animal. Que la volonté ne se réduise pas à la froide et sèche opération de l'entendement, nous l'accordons sans peine : mais qu'il y ait volonté là où il n'y a pas entendement, que l'on puisse vouloir sans penser et bien vouloir sans bien penser, c'est ce que Descartes nous a appris à nier, suivant son mot profond : « De toute grande clarté dans l'entendement suit une grande inclination dans la volonté. » (Ibid.)

2. — La psychologie distingue deux formes d'action de la volonté, l'impulsion et l'inhibition, la fonction stimulatrice et la fonction répressive.

La pédagogie exigera de même que l'éducation de la volonté suscite tour à tour les forces vives qui provoquent une saine excitation et se traduisent en actes vifs et hardis, et les habitudes de réflexion, de possession et de maîtrise de soi, double application de la force volontaire analogue à celle que supposent les deux maximes stoïciennes : abstine, sustine.

3. — La psychologie montre la volonté passant par trois phases, l'activité spontanée ou instinctive, l'activité consciente et réfléchie qui se manifeste par l'effort, l'activité habituelle qui crée le caractère.

La pédagogie, nous venons de le voir, applique à chacun de ces trois états psychiques le mode d'éducation qui lui convient :

Au premier, le laisser-aller attentif, patient et aimant qui cherche surtout à laisser la jeune âme s'épanouir joyeusement à la vie : la pire des éducations, c'est l'éducation triste ;

Au second, l'encouragement à l'énergie en tous les domaines : la volonté se forge à coups d'efforts. Il y a bien des mesures pour mesurer la volonté humaine. La plus exacte et la plus sûre est celle qui s'exprime par cette question : « De quel effort êtes-vous capable? » (William James) ;

Au troisième, l'entraînement, résultat de l'accoutumance qui insensiblement nous plie à des manières d'agir, de sentir et de penser qui constituent une seconde nature, une nature acquise, un caractère.

« Une seule remarque à ajouter sur la bonne interprétation de cette loi des trois états. Ce serait l'entendre fort mal que de supposer qu'une fois pour toutes l'âme tout entière passe en bloc de l'une à l'autre de ces trois phases. Il faut, au contraire, prendre à part chacune de nos sensations, chacun de nos sentiments, chacune de nos facultés intellectuelles, de nos qualités morales, et se représenter que toutes suivent cette marche, mais très inégalement, chacune avec sa vitesse propre et en rencontrant chez chaque individu une résistance qui varie avec les natures. Non seulement d'un homme à l'autre, mais dans le même homme les plus étonnantes inégalités de développement éclatent entre les diverses facultés. Tel d'entre nous est arrivé à un haut degré dé culture par quelque côté de son intelligence, qui en est encore à l'éta-


 

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4. —La psychologie atteste une évolution de l'être humain et en particulier de sa volonté dont la loi peut être ainsi énoncée : Tout terme supérieur atteint par l'exercice et l'entraînement devient le point de départ d'une nouvelle série de progrès. Le capital acquis devient à son tour outil pour un travail nouveau.

La pédagogie familiarise et le maître et l'élève avec cette perspective : le devoir monte à mesure que nous montons. La conscience exige de nous d'autant plus qu'elle a plus obtenu. L'éducateur écarte de plus en plus les moyens accessoires, l'échafaudage de sanctions qui au début déterminaient la volonté par la crainte de la punition ou par l'appât de la récompense. C'est le bien lui-même qui est son propre stimulant. Plus on en a fait, plus on en voit à faire. En ce domaine on n'a jamais fini ni d'apprendre ni de progresser.

5. Enfin, la psychologie constate que le propre du processus de la volonté est de donner à l'homme l'empire de lui-même, c'est-à-dire « un pouvoir de coordination avec subordination » (Ribot), dans une mesure qui croît avec la puissance même de vouloir en faisant toujours rentrer dans le « vouloir » toute la variété des diverses forces de notre nature spirituelle.

La pédagogie en conclut que la bonne éducation est celle qui tend le plus et qui réussit le mieux à former la personne humaine, à lui donner la maîtrise de soi, à créer enfin l'autonomie morale que Kant oppose à l'hétéronomie comme s'opposeraient les mouvements de l'organisme vivant à ceux du plus parfait automate.

En ce sens donc il sera permis de conclure : l'éducation de la volonté, ce n'est pas un chapitre de l'éducation, c'est le point de convergence de tous les chapitres, ou mieux c'est l'éducation humaine tout entière.

 

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Published by Patrick G. Berthier - dans TEXTES
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