LE CREPUSCULE DE LA VOLONTE (première partie)
Conférence au département de Psychologie de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro,
Mercredi 5 Novembre 2009.
-0. Le crépuscule de la Volonté
Derrière ce titre grandiloquent, je voudrais tout simplement me livrer à un court exercice philosophique : retracer très brièvement et en perspective cavalière, la généalogie de l’idée de volonté. Il me semble que cette tâche doive être entreprise pour la raison même que cette histoire s’achève.
Mon hypothèse est que la volonté a une date de naissance, elle ne représente nullement un invariant anthropologique mais une construction idéale historiquement déterminée. Elle a aussi une date sinon d’extinction, du moins de dépérissement.
Mais pourquoi s’intéresser à ce concept plutôt qu’à un autre dans le cadre d’une interrogation sur la pertinence heuristique de la notion de postmodernité ?
C’est que la volonté se trouve au point d’articulation des deux modes d’organisation de l’humain :
-le gouvernement de soi ou volonté subjective
-le gouvernement du collectif ou volonté générale
Cette articulation est aujourd’hui en crise sur ses deux versants, comme en attestent beaucoup de publications récentes sur la crise des démocraties comme sociétés ingouvernables (Marcel Gauchet, Guy Hermet) et sur la crise de l’individualisme contemporain (Alain Ehrenberg, Charles Melman, Jean Pierre Lebrun)… Crise donc, comme expression d’un double désordre connexe.
-01. Problématique
Je pars du constat selon lequel la volonté est :
Un concept épistémologiquement inutile et inepte mais juridiquement et politiquement indispensable. J’emprunte cette thèse, non sans la modifier quelque peu, au philosophe Christian Godin (Le triomphe de la volonté, Champvallon, 2007).
Je ne développerai que la première partie de cette antinomie. La seconde est en effet évidente d’elle-même : dans des société contractualistes comme les nôtres, où toute relation sociale repose sur les contrats passés entre personnes libres et consentantes, la volonté des personnes contractantes fait autorité. Comme ledit le Code Civil, la volonté des parties vaut loi.
Le problème, c’est que cette prétendue volonté repose sur du sable.
Je vous propose le plan suivant afin de comprendre pourquoi la volonté est aujourd’hui un concept daté et probablement historiquement dépassé, ce qui met en crise les gouvernements subjectifs et intersubjectifs auxquels j’ai précédemment fait allusion :
1) L’invention de la volonté (Moment théologique d’intériorisation de la Transcendance).
2) L’invention de l’autonomie de la volonté (Moment transcendantal de fictionalisation de a Transcendance).
3) La déconstruction de la volonté (Moment naturaliste-pragmatiste du rejet de la Métaphysique)
4) L’évanouissement de la volonté (Moment postmoderne d’externalisation de la limite).
a) effondrement du dualisme moderne
b) changement de sens de la dynamique du Progrès.
Conclusion : Extinction tendancielle de la Morale comme enjeu du rapport âme/corps, Raison/Passion.
Epilogue : Corpo humano.
-1. L’invention de la volonté
…je vais passer très vite, parce que peut-être ces choses vous sont-elles connues, mais dans le doute, je voudrais tout de même pointer quelques éléments indispensables aux soubassements de cette généalogie de la volonté. Je me réfère donc à Augustin, philosophe chrétien de la fin de la romanité. Saint Augustin est mort au début du V° siècle de notre ère au moment où les Vandales assiégeaient sa bonne ville d’Hippone , et donc il a vu, en direct, les invasions dites barbares, il a vu vraiment l’empire romain s’effondrer sous ses yeux. Il est mort juste avant que les Vandales n’entrent dans Hippone. Evènement historique tout à fait extraordinaire puisqu’un monde multiséculaire s’achève et qu’un autre est en train de naître, celui du premier christianisme. Augustin est un auteur important pour le concept qui nous occupe puisque la grande philosophe germano-américaine Hannah Arendt dit de Saint Augustin qu’il est le premier philosophe de la volonté. Ce qui veut dire qu’avant, dans cette immense culture antique dont nous sommes les légataires, et notamment pour cette immense culture grecque à laquelle je voue une admiration sans borne, les Grecs n’ont rien à faire de la volonté, çà ne leur dit rien du tout la volonté, çà n’existe pas la volonté, et nous allons voir pourquoi, parce que çà peut évidemment vous surprendre d’affirmer ainsi que la volonté naît au IV° siècle AD, et que les Grecs n’en avaient que faire. Et ce pour une raison théologico-culturelle finalement très simple : les Grecs sont polythéistes, ils croient en plusieurs dieux et ces dieux sont radicalement, et je pèse le poids de l’adverbe, radicalement hétérogènes à l’espèce humaine, les dieux sont les dieux, ils habitent l’Olympe ou les profondeurs de la terre ou des mers, ils interviennent dans les affaires humaines, mais on n’y comprend absolument rien, ce sont des puissances supérieures qu’on respecte, qu’on vénère, mais il n’y a pas de rapport au divin. On leur fait des sacrifices, il y a une liturgie, mais on ne comprend pas leur mode de fonctionnement, qui est complètement énigmatique, et il n’y a pas de commune mesure entre l’humanité et la divinité, que la coupure mortelle/immortelle sépare « radicalement ». C’est la raison pour laquelle, le concept de volonté, au sens que va lui donner Augustin, est radicalement impossible au sein de la culture grecque. Alors que se passe-t-il avec Augustin ? On assiste à l’avènement théorique du monothéisme chrétien. Il s’agit d’intérioriser, d’introjecter, en recourant à un terme freudien, d’introjecter la volonté divine. Parce que le Dieu unique est le seul à pouvoir être détenteur d’une volonté. Pourquoi ? Tout simplement parce que Dieu est le seul être qui ne soit pas conditionné, et qui au contraire, est l’inconditionné par excellence. Pour avoir une volonté, il faut être capable de dire : « je veux qu’il en soit ainsi », et qu’il en soit effectivement ainsi. C’est ce que la Vulgate, c’est-à-dire la traduction latine de la Bible hébraïque, traduit par le Fiat. Fiat Lux dit le créateur, « et la Lumière fut ». Seule une toute puissance, l’omnipotens, peut dire : « Fiat ! ». Et donc pour Augustin, quand l’être humain dit « je veux », il fait part, non d’un fiat, mais d’une causalité qui le traverse, il n’est pas véritablement l’agent de son « je veux ». C’est simplement le désir, l’appétit, la pulsion, quand il dit « je veux, il est en fait le sujet passif d’une cause qui le travaille, lui et son corps, mais qu’il n’a pas la maîtrise de cette causalité qui est indépendante de lui et qui le traverse, c’est ce qu’il appelle le Velle ou volo, je veux. Et ce qu’Augustin tente de faire, c’est de montrer qu’à ce volo, le je veux de la pulsion, pour parler toujours en termes anachroniques, mais cet anachronisme a du sens , c’est bien de cela qu’il s’agit quand même, à ce « je veux » correspond une force antagoniste, le Nolo, puisque en latin, ce sont deux mots que le français traduit avec un seul verbe, je veux et je ne veux pas, mais nolo est un autre verbe que volo. Ce qu’on pourrait rendre par le doublet volonté/nolonté, en usant d’un néologisme. Et qu’est-ce que cette nolonté ? C’est l’introjection, l’intériorisation dans la psyché du sujet de la marque du créateur. Quand je dis « je veux », je parle en créature, et quand je dis nolo, je ne veux pas, j’obéis, à l’intérieur même de mon psychisme, à une instance qui est l’instance même du divin, la volonté de cette instance qui m’a créé et qui est présente en moi. D’où la collusion, la torsion, entre deux volontés. C’est le moment crucial où s’est forgé la notion de libre arbitre. Je n’insiste pas. Je le devrais pourtant, tant cette notion aura une destinée philosophique énorme. On en fera grand cas tout au long du moyen âge et Augustin sera très lu et commenté au moment de la Réforme, avec une âpre lutte entre les tenants humanistes du libre arbitre, comme Erasme, et ceux du serf-arbitre, tel Luther . Au siècle suivant, les Jansénistes reprendront ce débat, je n’y insiste pas, j’en ai déjà sans doute trop dit.