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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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11 janvier 2008 5 11 /01 /janvier /2008 19:50

Recension et commentaire de HNC ( III. 7 & 8)

 

III.7

Dans ce chapitre, Dewey s’attaque à la nature des principes de la moralité. Il considère que ceux-ci, pris dans la fixité, l’immuabilité de leur constitution, redoublent l’ankylose des habitudes routinisées. Pris comme règles et commandements absolus de l’action, les principes éloignent de l’expérience dont, faut-il le rappeler, le matériau est sans cesse nouveau, imposant une relation, un rapport toujours inédit. S’en remettre à des principes fixés une fois pour toute engendre donc forcément une inadaptation caractérisée du comportement au problème qu’il rencontre.

De plus, l’origine de cet attachement à la certitude, aux premiers principes irréfragables, gravés dans le marbre de la Vérité immarcescible, peut-être retracée. Il naît d’un sentiment ambivalent, d’une tension contradictoire entre timidité et prestige autoritaire qui donne à penser que se dispenser des principes d’une moralité immuable conduit au chaos.

La fin du chapitre 6 avait développé cette paradoxale ambivalence de la timidité autoritaire. Dans un premier temps logique, c’est par crainte des aléas, de l’inconnu angoissant de l’avenir que le sujet s’en remet à l’autorité. Mais, en second lieu, c’est par vanité qu’il endosse lui-même la posture altière du Commandeur (« conceit moves him to be himself the auhority who speaks in the name of authority »). On retrouve là, l’agressivité en moins, les catégories fondamentale de l’état de nature hobbesien : peur et orgueil. Véritable homme-orchestre, le sujet joue en même temps les rôles opposés du pierrot craintif et du matamore. Le bravache et le pusillanime se rétracte d’un même pas pour se soustraire à « l’aventure de l’expérimentation » et se replier dans le giron de la certitude («Love of certainty is a demand for guarantees in advance of action »). Herder avait baptisé ce fier repli : « chaleur maternelle du préjugé ». Fins fixes et principes fixes constituent ainsi l’alpha et l’oméga de la timidité bravache par laquelle l’humanité procède à sa reproduction, au sens que Bourdieu donnera à la notion,  lui épargnant ainsi le risque de l’expérience. 

Loin de cette assurance tous-risques d’une morale intemporelle, Dewey opte pour l’historicité de la Morale qu’il semble envisager à la manière positiviste comme une science en développement (« Morals must be a growing science »). La  condition historique, comme dirait Marcel Gauchet, dont le pragmatisme est à un degré inégalable imprégné, soumet toute chose humaine à la caducité, la vérité et la morale comprise (« life is a moving affair in which old moral truth ceases to apply »). Les principes de la moralité naissent, vivent et meurent. Ils ne survivent pas aux époques qui les ont mis en œuvre. Ils sont irrémédiablement datés. La conséquence en est extrême puisque cela les fait passer du statut de premiers principes à celui de méthodes (« Principles are methods of inquiry and forecast »), puis dans la foulée, à celui d’hypothèses (« Principles exist as hypotheses with which to experiment »). L’extraction des citations du flux du texte assène évidemment toute la brutalité épistémologique de la position de Dewey : Qui pourrait affirmer sans ciller dans la même phrase que les grands principes ne sont que des hypothèses soumises à vérification ?

L’idolâtrie de la certitude, Dewey la fustige du syntagme de Nietzsche : « humain, trop humain » (« the all too human love of certainty »). Aveuglement sur le cours changeant, fluide, imprescriptible de la vie. Ce que la science, forcée et contrainte, a fini par prendre en compte, au point d’en faire son infini objet d’étude – la relativité de la certitude et la caducité corrélative de toute vérité établie – la morale se refuse à l’affronter. S’ensuit ce scandale qui prend forme d’antinomie: la Morale dédaigne les faits moraux (« Moral facts »), la Morale s’affranchit des mœurs. Au lieu d’être le symétrique éthique de la clinique médicale, elle répugne à étudier les comportements concrets comme des symptômes culturels. Ce disant, devient manifeste le glissement de la philosophie morale vers ce qui est en train de constituer depuis le début du siècle la Sociologie comme études des faits sociaux. Réduction donc de toute la philosophie morale à ce que Kant appelait l’anthropologie d’un point de vue pragmatique, mais c’était dans une tout autre optique puisque, justement, cette anthropologie ne participait pas, ne faisait pas partie, de la philosophie de la raison pure pratique, autre nom de la Morale.  Les mœurs et la Morale, dans une perspective kantienne, n’entretiennent pas de rapports, sinon dans l’appréhension téléologique d’une fin de l’histoire pour laquelle il faut bien que les unes se soumettent à l’autre à la faveur d’un mystérieux « plan caché de la nature » aux relents fortement théologiques.

On remarquera au passage l’irruption discrète autant que décisive du registre clinique, fonctionnant là encore comme paradigme de la vérité expérimentale. La médecine, telle que rénovée par Claude Bernard, on s’en souvient, représentait le modèle même du raisonnement pragmatique dans Comment nous pensons, l’ouvrage de 1910, vulgarisant l’entreprise logique qui devait aboutir à la fameuse Théorie de l’enquête. Face à la clinique médicale, devrait donc se tenir une clinique morale consistant en une analyse procédant par abduction, sur le modèle proposé par C.S.Peirce, des mœurs (des faits moraux, des actions morales), émettant des jugements sous forme de diagnostics et de pronostics, susceptibles de guider l’action en cours vers son optimum de croissance (growth).

Toutefois, et malgré le fréquent rappel de son modèle roboratif, l’imitation morale de la clinique médicale ne suffit pas, car le médecin à quotidiennement affaire à des symptômes convergeant vers une situation nosologique connue, contrairement au moraliste (mais le mot prête évidemment à confusion) confronté lui a une « situation unique », porteuse d’une « signification individuelle ». Il ne peut en conséquence traiter cette situation unique selon une classification préétablie. Le symptôme moral ne peut être préinterprété dans une nomenclature fixée. Il n’est pas le signifiant renvoyant à un signifié plus ou moins monosémique comme la fièvre signifie l’infection. Si la situation est chaque fois nouvelle, quelle impossible casuistique pourrait lui donner sens ? Devant cette apparente aporie, l’analyse de Dewey s’affine. En dépit de l’inédit que chaque situation présente, les catégories ne sont pas inutiles. Par contre, elles ne sont pas pleinement pertinentes. Tout simplement parce que les situations vécues, expérienciées dirait Dewey, si elles ne reproduisent aucune situation antérieure, ne sont pas pour autant absolument nouvelles. Elles sont des « altérations de l‘ancien ». Comme telles, elles se prêtent aux catégories déjà utilisées qui permettent de repérer les « ressemblances » avec d’autres situations, et du même coup, par contraste, de repérer également les « différences » qui spécifient la nouvelle situation. Recourant alors à sa métaphore instrumentaliste, Dewey compare toute généralisation catégorielle à un « outil ». Or, le propre de l’outil, contrairement aux catégories métaphysiques fixes dont la table semble aussi achevée et immuable que celle de la Loi, tient à son inscription dans le progrès. L’outil est bonifiable et même, selon un mot typique du vocabulaire pragmatique, il est adaptable. L’outil évolue en fonction de situations évolutives qui ne requièrent jamais tout à fait une utilisation parfaitement identique. Il nous faut alors envisager des catégories suffisamment plastiques susceptibles d’épouser chaque fois ce développement continu (« Continuity of growth ») que le pragmatisme identifie à l’essence même de la vie. On ne s’étonnera donc pas que Dewey consacre une pleine page à ce qu’il n’hésite pas un seul instant à appeler « l’erreur de Kant ». Faire de la catégorie une généralisation souple, adaptable et précaire, bref un outil instable et perfectible nécessite au préalable un rejet drastique de la raison kantienne. En séparant radicalement les principes de l’expérience, Kant ne pouvait qu’entériner l’exclusion de toute référence aux conséquence en matière de moralité. La morale kantienne fait fi des conséquences. C’est une morale du devoir, une morale de l’obéissance sans condition à la loi, bref, une morale dogmatique, au sens où elle ne tient aucun compte, justement, des conséquences effectives de l’acte. Ce n’est pas une morale des mœurs. Elle met en amont de l’acte une instance, la raison, qui ne se comprend que comme son résultat (« reason, let it be repeated is an outcome, a function, not a primitive force »). Voilà l’erreur. Un peu à la manière dont Marx voulait remettre la dialectique hégélienne sur ses pieds, Dewey entend remettre dans le bon ordre la séquence délibérative morale. Ce n’est pas la conformité à quelque principe universel qui confère la moralité, mais la teneur en bonification des conséquences. D’où une particulière attention portée à la vieille éthique de la délibération censée les anticiper. Or la délibération s’effectue presque toujours dans les conditions les plus mauvaises dominées par l’habitude et la pulsion. Aussi ne voyons-nous que ce que nous voulons voir (« We see what we want to see » p. 247). Nous ne délibérons que sur l’intérêt, lequel tort et perverti l’appréciation des conséquences logiques de l’acte, sans accorder la moindre attention à ce que notre parti-pris peut engendrer de conséquences collatérales, non désirées. Il s’agit donc de donner toute son extension à la délibération et, pour ainsi dire, d’envisager rationnellement les multiples implications de l’acte projeté. Non pas seulement : si p…alors q, c’est à dire ce que je veux obtenir, mais :

Si p…alors r, et s, et t ou v…et peut-être, parmi elles, q ; soit une heuristique des conséquences concevables, probables, éventuelles de ce que Kant appelait la « maxime de l’action ». Ce qui oblige à quitter le socle ferme et sécurisant de la certitude du devoir, et tout autant celui de l’intérêt personnel immédiat pour se projeter dans une logique des conséquences qui demande une décentration fondamentale. Non plus me demander ce que je dois faire, ni ce que je veux obtenir, mais raisonner sur les conséquences de ce que je m’apprête à faire. Nous sommes là au cœur des théories qu’on nommera plus tard conséquentialistes (je crois que la première mention de ce néologisme remonte à G.E.M. Anscombe, une élève de L.Wittgenstein, dans un livre de la fin des années 1950). La « morale » des conséquences s’opposera désormais avec un succès accru à la morale du devoir (déontologie) comme à la morale de la vertu qui considère la nature de la motivation.

III.8 ( Desire and Intelligence)

La “morale” des conséquences, qu’il vaudrait mieux baptiser « éthique », dans la mesure où elle ne relève d’aucune loi morale ni d’aucun principe ou valeur a priori, conduit Dewey à distinguer dans l’idée de finalité, la fin comme résultat de l’action (end-result) et la fin comme but, objectif de cette même action (end-in-view). Cette homonymie des fins (ends) est trompeuse. Elle obnubile l’analyse du désir. Il s’agira donc, dans un premier temps, de traiter séparément l’objet que le désir a en vue (end-in-view of desire) de ce qui le satisfait en le menant à son aboutissement réel (actual end of desire). L’objet désiré et le désir abouti sont aussi dissemblable, dit Dewey, qu’une station service l’est du panneau indicateur qui la signale sur la route à l’automobiliste. Et de définir le désir, en une forte formule lapidaire, comme l’avidité anticipante du vivant (Desire is the forward urge of living creatures), syntagme que j’aimerais traduire par « l’envie d’ensuite ». Suit une courte et décisive considération sur la génération du désir. La vie n’étant qu’un ensemble de déterminations et de pulsions (the push and drive of life), le désir ne peut en sourdre qu’à la rencontre de ce qui fait obstacle au continuum de cette activité que l’ensemble des réactions suffit à cerner. Le désir naît de l’obstruction de cette continuité. Il se présente comme un surcroît d’activité pour enfoncer ce qui le comprime et l’entrave. Le désir, avant même de s’exprimer comme désir d’objet, se forme comme désir de destruction d’objet. L’objet auquel il a d’abord affaire, c’est celui qui lui barre la route. Le désir naît de l’obstruction et contre elle comme dépassement, déblayement, insurrection. L’empêchement produit le désir comme le moyen de son éviction, à l’image de la puissance motrice de l’eau qui s’accumule dans le bassin de rétention et menace de faire céder le barrage. Ce qui ne s’écoule plus fait pression. Aussi ne peut-on considérer l’objet du désir, cet objet imaginaire, présent en pensée et absent en fait, comme la finalité du désir, le but (goal) vers lequel il tend. On ne désire pas cet objet pour lui-même mais pour la satisfaction qu’il procure et qui peut bien lui être, assez paradoxalement, relativement extérieure. Je songe ici à ce que dit quelque part Pascal en ses Pensées, que le lièvre n’est aucunement en lui-même et pour lui-même ce que le chasseur poursuit si opiniâtrement parce que « on n’en voudrait pas s’il était donné ». La proie fait le chasseur mais non l’animal comme tel à l’étal du tripier. C’est sur ce point essentiel que Dewey rejoint Jeremy Bentham et l’utilitarisme. L’objet du désir (end-in-view of desire) sert de leurre à une visée qui le traverse pour atteindre sa vraie finalité (actual end of desire). Le lièvre devient presque accessoire dans l’excitation que sa traque occasionne. Mais j’exagère, car le propos de Dewey cherche surtout à montrer que les fins du désir ne sont que les moyens qu’il se donne pour dégager l’obstruction et réunifier l’activité. Dans une hardie métaphore, il compare ces moyens à l’accrochage de wagons qui, s’il procède bien à la reconstitution de la rame, ne peut pas la faire confondre avec un train en marche (ongoing). Ainsi, l’objet du désir a-t-il peu à voir avec sa finalité, tout en se révélant indispensable : « The desired object is in no sense the end or goal of desire, but it is the sine qua non of that end » (L’objet désiré n’est en aucun sens la fin ou le but du désir, mais il en est la condition sine qua non). Les deux fins du désir sont incommensurables, raison pour laquelle la psychanalyse a eu beau jeu d’expliquer l’inévitable déception par laquelle se solde tout désir. On a tué le désir avec le lièvre. L’objet eu, selon une expression qu’en d’autres textes Dewey affectionne, se révèle vidé du désir que pourtant il inspirait. L’objet voulu et l’objet eu divergent (The object thought of and the outcome never agree). C’est le dépit de l’hystérique quand sa demande est satisfaite : çà n’est pas çà (que je voulais), à la réserve près que ce n’est pas exactement ce que Dewey analyse ici, la discordance, le dénivelé entre l’objet du désir et le résultat obtenu de sa quête (outcome). « Cà n’est pas çà » : très remarquable formule de la déception puisque le premier pronom démonstratif se voit contredit immédiatement par le second dans une dénonciation ramassée du principe d’identité. On cherche le Graal et trouve tout autre chose, non sans déclencher quantité d’effets complètement parasites. Il ne s’agit donc pas tout à fait du décalage repéré par la psychanalyse entre la demande explicite du sujet et sa demande insu qui est toujours demande d’amour, c’est-à-dire de reconnaissance. Raison pour laquelle Lacan avait bien vu que la question terrible entre toutes est Que vuoi ? Que veux-tu, toi ? dont ce n’est pas par hasard qu’elle est posée par le diable ! Et lorsqu’on répond et qu’on obtient ce que le vœu formule, et bien « ce n’est pas çà » !).

[Par ce Que vuoi, je fais bien sûr référence à la réplique célèbre du Diable amoureux de Jacques Cazotte publié en 1772, que Lacan commente dans Subversion du sujet et dialectique du désir (Ecrits). On pourrait longuement insister sur cette résonance analytique de la dialectique de la demande et du désir. Je me contente de rappeler que Lacan permet de mieux saisir, même si son entreprise suit un tout autre dessein, quelque chose de ce que discute Dewey. Notamment quand il dit, dans son séminaire sur Les Formations de l’inconscient, en 1958, que « toute tentative de réduire le désir à quelque chose dont on demande la satisfaction, se heurte à une contradiction interne ». En effet, en le comblant, la satisfaction procèderait à l’extinction du désir, à sa négation, mais ce ne peut jamais être le cas pour autant que le désir « comporte un au-delà de la demande, quand la demande est satisfaite ». Autrement dit : « La demande en soi porte sur autre chose que sur les satisfactions qu'elle appelle. » Le désir demeure perpétuellement résiduel par rapport à la demande. Il leur arrive même de se nouer en des tensions parfaitement contradictoires, comme cela apparaît dans le rêve analysé par Freud puis par Lacan connu sous le nom de « la Belle bouchère ». La pauvre étant à la fois très gourmande et très éprise de son mari, ne veut pas ce qu’elle désire : « Que désire-t-elle ? Elle désire du caviar. - Et que veut-elle ? Elle veut qu'on ne lui donne pas de caviar » ! Eh non, puisque si on accédait à son désir, elle prendrait de l’embonpoint, or son mari n’apprécie que les femmes sveltes, ce qui nous amène au désir du désir de l’autre et donc en des parages beaucoup trop lacaniens qui nous éloignent du pragmatisme. Retenons de cette excursion, simplement, que l’hystérie ne vaut pas ici au titre d’une psychopathologie particulière, mais qu’elle représente, au dire même de Lacan « une structure tout à fait primordiale » pour tous, et qu’elle pourrait s’énoncer sobrement ainsi : « il y a quelque chose toujours qui reste au-delà de ce qui peut se satisfaire ». C’est ce reste qui, entre autres, fait que la fin du désir n’en constitue pas le terme, et que ce que le désir a en vue (end-in-view of desire) s’évapore dans sa performance qui ne parvient pas à s’épuiser dans une situation demeurant toujours résiduelle (actual end of desire). Les derniers mots du chapitre, nous aurons peut-être à y revenir, sont : «no terminal condition is exclusively terminal. » Ce qui se passe de traduction. Le désir, la demande épuisée, c’est ce qui vous reste encore et toujours, interminablement, sur les bras, ce avec quoi on n’en a jamais fini.]

Tout en invoquant la psychanalyse, Dewey se situe donc dans une perspective un peu différente, fidèle qu’il reste sur ce point, celui du désir, à l’utilitarisme qui vise le plaisir (le plus de jouir du sujet) et non l’amour (la reconnaissance du sujet par l’autre).   La distinction end-result / end-in-view, soit la distinction de l’objet poursuivi et du résultat qu’on en escompte (satisfaction), n’est donc pas sans évoquer, quoique de façon plus fruste, l’objet de la demande et l’objet du désir dans la clinique lacanienne. Certes, il n’y va pas plus ici que d’une analogie, mais ce dénivelé reste éloquent. D’autant plus que la suite de la page 249 réfère explicitement au manque comme origine du désir :

“When the push and drive of life meets no obstacle, there is nothing which we call desire. There is just life-activity. Rut obstructions present themselves, and activity is dispersed and divided. Desire is the outcome. It is activity surging forward to break through what dams it up.”

Le désir est la résultante (outcome) de l’obstruction.

Le désir naît de la division-dispersion de l’activité vitale. Le désir est ce regain d’activité pour enfoncer le barrage édifié par la routine. La routine ou l’obstruction (de la pulsion). L’obstacle (obstacle, obstruction) fait sourdre le désir. Il amoncelle ce contre quoi l’activité démembrée, scindée, regimbe, dans sa coupure (comment ne pas songer au Banquet et à ses amants octanthropodes ?). Lorsque l’activité vivante est empêchée, coupée par endiguement, elle perd le cours uniforme de son push and drive pour se faire désir, et donc désir d’abord de rompre la digue, puis désir de se réparer, de se réunifier, comme l’indiquent les deux exemples parlants du garage et du couplage des wagons.

Autre exemple intéressant :

‘‘It is like the piece of paper which carries the reprieve a condemned man waits for.” (c’est comme le formulaire qui stipule le sursis qu’attend le détenu).

L’objet de la demande se situe très en-deçà de celui du désir, il n’en est que la condition. Demander une grâce, un sursis, revient à attendre, dans l’anxiété et l’excitation, ce « bout de papier » qui vous l’accorde. Mais il ne fait que signifier le sursis ou la remise de peine, l’indiquer, exactement comme le panneau routier indiquait le garage. Le sursis ne vaut que par ce qu’on va en faire, la jouissance qu’il délivre, de laquelle le prononcé du sursis ne souffle mot. D’autant plus que ce qu’on va réellement en faire demeure largement imprévisible puisque dépendant d’une situation évolutive composée de déterminants instables !  Pénélope cédant aux prétendants, le long périple d’Ulysse n’en eut pas été affecté, mais le discord entre le désir de retour et sa réalisation, entre la fin désirée et la fin avérée, si !

 

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Published by Patrick G. Berthier - dans Séminaires Master 2
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