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Philosophie en Sciences de l’Education

 

Vous êtes sur le blog de Patrick G. Berthier

Maître de conférences à l’Université de Paris 8

 

Ce blog est principalement destiné aux étudiants qui suivent à Paris 8 mes cours de Licence et séminaires de Master 1 & 2. Ils y retrouveront l’essentiel de chaque séance en différé, avec la distorsion plus ou moins importante que ma retranscription imprimera à ce qui aura été dit en présentiel, et que l’ajout de notes non utilisées pourra éventuellement enrichir. Entre le cannevas discursif prévu et sa « performance » où l’improvisation joue souvent un rôle essentiel, largement guidé par les questions de l’assistance, se creuse un écart qu’il me paraît utile de maintenir et d’évaluer.

Le but est ici de fournir, en sus des notes prises, un texte susceptible de servir de base à une réflexion et une investigation sur le thème proposé. Ce sobre dispositif devrait permettre aux étudiants de dépasser la simple « participation » aux cours, pour entrer dans une véritable discussion au début du cours suivant, discussion préparée grâce au travail mené sur la mise en ligne de l’intervention, ou du moins de ses éléments.

 

L’utilité de ce blog sera testée durant ce second semestre 2006-2007 sur le séminaire de Master 1 consacré à la notion d’Expérience, essentiellement chez John Dewey.

Première séance : Mardi 27 Février 2007.

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19 janvier 2009 1 19 /01 /janvier /2009 17:56

Attention deficit disorder

 

Je voudrais, en une démarche régressive, tenter dans cette séance de relier le syndrome repéré dernièrement aux USA sous l’appellation de attention deficit disorder et la conception naturaliste de l’attention élaborée par Théodule Ribot à la fin du XIX° siècle. Je pars de plusieurs notations que Bernard Stiegler consacre à « la destruction de l’attention comme telle ».[1] Pourquoi s’intéresser à l’attention dans le cadre d’une réflexion sur l’éducation de la volonté ?

Tout simplement parce que Jules Payot, d’où nous sommes partis, affirme que la maîtrise de l’attention  « n’est que la volonté à son degré le plus éminent ».[2] Voila donc la volonté spécifié en « attention volontaire ». Mettre en œuvre la volonté, c’est faire attention., de même qu’être attentionné, c’est « prendre soin », formule qui définit l’éducation dans le livre de Stiegler via Foucault et sa reprise de l’επιμέλεια. Soit donc ce triptyque englobant : éducation-volonté-attention, où l’ordre décroissant indique sur quoi repose le précédent, ou, pour le dire plus simplement, l’éducation est essentiellement éducation de la volonté et la volonté essentiellement attention.

 

            1°) l’Hyper-attention comme déficit attentionnel

 

Ceci posé, pourquoi Stiegler prétend-il que nous assisterions à une « destruction de l’attention » ?

Citant largement Katherine Hayles de l’université de Los Angeles, qui écrit : « Nous nous trouvons au milieu d’une mutation générationnelle en matière de comportements cognitifs, qui pose de sérieux défis à tous les niveaux de l’éducation, y compris dans les universités »[3], il retient l’opposition entre hyper attention et attention profonde.

Alors que l’attention profonde se focalise sur un seul objet et soutient un effort prolongé, comme dans la lecture, l’hyper attention oscille rapidement en tâches multiples « recherchant un niveau élevé de stimulations, et ayant une faible tolérance pour l’ennui ». Ce dernier point me paraît extrêmement important, car ce n’est pas pour rien que Heidegger a consacré toute une étude à l’ennui comme humeur véritablement philosophique (l’autre humeur privilégiée étant l’angoisse).[4] Je n’ai, bien sûr, pas du tout le temps d’insérer ici le long commentaire que nécessiterait ce texte important, qu’il suffise à notre propos de remarquer que Heidegger scinde son analyse en trois temps, trois « formes » de l’ennui, dont la dernière correspond à « l’ennui profond » (ces trois formes sont : 1) être ennuyé par quelque chose, 2) s’ennuyer à quelque chose, 3) l’ennui profond).

Ennui profond et attention profonde entretiennent, par la profondeur justement, une certaine parenté. L’ennui profond se présente comme un vide demandant à être comblé, privation qui fait urgence dit  Heidegger, et de conclure ainsi, ou peu s’en faut, la bonne centaine de pages qu’il consacre à l’ennui :

            « […] ce qu’il est, l’homme ne l’est justement pas quand il se laisse seulement entraîné dans un branle-bas général ».[5]

Dans l’agitation quotidienne, « dans l’tourbillon d’la vie » selon la ritournelle de Jules & Jim, l’essence de l’homme est aspirée, réquisitionnée par le branle social. S’ennuie celui que n’a pas entraîné le branle qui suture le manque par le mouvement.

Dans ce branle-bas, l’urgence fondamentale de la véritable ouverture au monde, de la véritable humanité de l’homme, se trouve pervertie et subvertie par « les urgences pour lesquelles il trouve aussitôt une parade afin, en celles-ci, de se satisfaire et de se tranquilliser ».[6] Bref, en répondant aux urgences superficielles, aux sollicitations accessoires, il se rassure et échappe à l’ennui qui constitue le seul accès à son être comme être humain. Je ramasse et tronque une des dernières phrase du chapitre pour lui conférer une sorte de fulgurance :

            « Nous pouvons seulement poser la question de savoir si l’homme d’aujourd’hui n’a pas toujours déjà cassé […] la pointe de l’instant le plus aigu […]  par l’immédiateté de ses programmes […] »[7]

Cela suffit pour faire accepter l’idée que l’attention profonde est corrélative de l’acceptation d’un certain ennui, c’est-à-dire la prise en charge d’un vide qui fait urgence, d’un temps mort d’où la stimulation s’est retirée. On sort de l’orbe du couple stimulus-réponse. Pour Heidegger, la faiblesse des stimuli est la condition même de possibilité de la pensée. Le soin (Sorge) s’oppose à l’occupation (Besorge). Etre occupé, c’est être indisponible (à soi-même et au monde). Les passionnés invétérés de jeux vidéo s’appellent eux-mêmes des No Life, des sans-vie !

La lecture, probablement un des principaux piliers de l’éducation humaniste, suppose des vitesses de lecture variées, des moments d’implication et de relatif désintérêt. Le lecteur pressé, saute les descriptions, voire les introspections et courent après le fil de l’action. Mais, dans un roman, il se passe souvent plus de choses profondes quand il ne se passe apparemment rien. Madame Bovary et la Recherche du temps perdu ne sont pas des romans de quai de gare, on ne les dévore pas et ils peuvent bien paraître, à un certain âge et en certaines circonstances, ennuyeux. Ennuyeux mais pas fastidieux. Le fastidium exprime le dégoût, la répugnance, l’aversion, des aliments, des odeurs…et en cela il ne dénote pas du tout le vide qui est le propre de l’ennui profond. Ennuyeux donc, au sens de Heidegger, dans la mesure où ils renvoient à une certaine tonalité qui questionne l’homme sur son être au monde.

Le fastidieux affronte son objet phobique, relation de face-à-face dans laquelle l’esquive comme le combat sont barrés. Il faut supporter l’insupportable, ce qui s’appelait jadis dans les classes un pensum. L’archétype du fastidieux s’illustre dans la nécessité de tolérer le détestable, comme lorsqu’on force un enfant à ingurgiter un plat qui lui répugne. Le fastidieux s’inscrit dans une aversion, une contrariété, un trop plein écoeurant. Rien de tel dans l’ennui profond caractérisé au contraire par un manque, un trop peu. La lecture ennuie par le trop peu de réalité des lettres sur le papier. Abstraction et symbolisation sous-tendent l’ennui. Il faut donc dépasser la possibilité de l’ennui pour jouir de la lecture. On touche là à la notion même d’effort d’attention.

 

Après cette excursion heideggerienne, reprenons la lecture de Stiegler.

La captation de l’attention par le psychopouvoir, dit-il, vise à « détruire purement et simplement l’appareil psychique en tant qu’il résiste à l’hégémonie du principe de plaisir. »[8]

Au cœur de cette « liquidation psychotechnologique de l’appareil psychique », se trouve le fameux aveu cynique de l’ex-PDG de TFI, Patrick le Lay :

« Nos émissions ont pour vocation de rendre [le cerveau du téléspectateur] disponible : c’est-à-dire de le divertir,de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. Rien de plus difficile que d’obtenir cette disponibilité ».[9]

 

La disponibilité, ici par trois fois invoquée, se présenterait donc comme l’envers ou le contraire de l’ennui. Ce dernier, purgé de toute activité, plonge dans la profondeur énigmatique de l’Etre, il est disponibilité pure, alors que le divertissement est disponibilité pour. Disponibilité pour quoi ? Pour le « message », porteur de l’injonction, puisque la publicité ne fait que reprendre, beaucoup plus subtilement, en l’enrobant, les commandements trop brutaux des anciennes réclames : buvez Banania ! écoutez RTL…sur le modèle du très direct : Engagez-vous ! Il s’agit de « détendre » le cerveau, comme on détend un arc ou un violon, le démobiliser pour lui asséner l’ordre euphémisé qui va lui prescrire son comportement de consommateur.

Mais la disponibilité pour excède le management publicitaire et concerne finalement aussi toute entreprise de socialisation, dont l’éducation définie par Stiegler comme la formation de l’attention par sa captation sociale. Ce qu’il nomme le psychopouvoir, relais de la biopolitique de Michel Foucault, relève également de la « captation sociale de l’attention », mais dans un but destructeur et non formateur. Du moins dans un but de détournement de l’attention, auquel le mot pascalien de divertissement, utilisé par le Lay, convient bien. Il ne s’agit pas de détruire l’attention mais seulement l’une des formes qu’elle prenait dans la culture, au sens des Lumières (d’où la référence insistante au texte de Kant Qu’est-ce que les Lumières ?).

Si l’attention deficit disorder est bien un symptôme d’époque, comme le narcissisme chez Christopher Lash, c’est dans la mesure où « la consommation a remplacé la culture » (p.94) et la vigilance la conscience.

Il faudrait pouvoir discerner ce que recouvre le mot « culture » lorsqu’il s’éloigne de la dichotomie culture savante/culture populaire pour entrer dans le syntagme « culture de masse », qui n’est peut-être qu’en partie synonyme de consommation, au sens d’un quasi automatisme incitation-achat-usage. Pour une éventuelle discussion sur l’appropriation de la consommation par le consommateur, on pourra se reporter à ce que dit Michel de Certeau dans L’invention du quotidien I sur l’usage ou la consommation (p.52 sq), où il suggère que les produits sont en fait détournés vers un usage propre : on ne sait pas « ce que le consommateur fabrique avec ces images …» (un peu à la manière dont les situationnistes détournaient des publicités en maquillant les slogans publicitaires en mots d’ordre politiques).

La consommation de masse vilipendée par Hannah Arendt, dans sa version médiatique (télévision, jeux vidéo…) ne cherche pas à annihiler l’attention - elle la sollicite au contraire de façon hyperbolique - mais justement à la divertir, à la détourner de la « méthode » de Newton & de Darwin, telle que l’envisageait Payot (« y penser toujours ») et qu’on pourrait nommer focalisation puisqu’elle revient à se concentrer opiniâtrement sur un problème. En cela, la consommation présente le contraire de l’investissement (la notion, on le sait, est centrale au plan dynamique chez Freud). S’investir, c’est consacrer l’attention à une quasi monomanie dont la quête du Graal figure l’allégorie.

Selon qu’elle ressortit à la vigilance et non à la conscience, l’attention prend la forme de l’hyper attention par opposition à la deep attention.

L’hyper-attention « est caractérisée par les oscillations rapides entre différentes tâches, entre des flux d’information multiples, recherchant un niveau élevé de stimulation, et ayant une faible tolérance pour l’ennui »[10].

L’hyper-attention, elle, est « multitâches » et ponctuelle. Elle trouve son origine exemplaire dans l’aguet, cette vigilance saturant l’instant où il y va de la survie, du fauve comme de sa proie. C’est sans doute pourquoi Stiegler parle à plusieurs reprises de régression.

 

            2°) La Psychologie de l’attention il y a un siècle, ou Ribot précurseur.

 

Ribot commence par distinguer deux formes de l’attention : « l’une spontanée, naturelle; l'autre volontaire,  artificielle. »[11]

Dans ce diptyque, la seconde n’est qu' « un résultat de l'éducation, du dres­sage, de l'entraînement. Précaire et vacillante par nature, elle tire toute sa substance de l'at­tention spontanée, en elle seule elle trouve un point d'appui. »

Ribot ajoute que « l'attention, sous ses deux formes, est un état exceptionnel, anormal,qui ne peut durer longtemps parce qu'il est en contradiction avec la condition fondamentale de la vie psychique : le change­ment. » (p.4)

Comme fixation, en effet, l’attention ne peut que contrarier « la vie psychique normale » consistant en « un va-et-vient perpétuel d'événements inté­rieurs, en un défilé de sensations, de sentiments, d'idées et d'images qui s'associent ou se repous­sent ». L’état normal constitue « un agrégat mobile qui se fait, se défait et se refait incessamment. » (p.5).

Ce « défilé », les frères James, le philosophe et le romancier l’ont identifié comme « flux de conscience ». C’est donc contre cet état naturel de « va-&-vient », d’écoulement, de changement incessant, que l’attention intervient. L’attention fixe le flux, et en cela, même spontané, elle est « un état exceptionnel, anormal ». Ribot nous invite donc à considérer le caractère « précaire et vacillant par nature » de cet effort de stabilisation. La précarité vacillante de la civilisation en nous s’ensuit.

La normalité présente donc un aspect chaotique, le psychisme enregistrant les affects contingents et y répondant par associations aléatoires dans le plus grand désordre.

            « L'attention est l'arrêt momentané de ce défilé perpétuel, au profit d'un seul état : c'est un monoïdëisme. » (p.6).

Lorsqu’il abordera les pathologies de l’attention, Ribot évoquera en premier lieu l’idée fixe, la monomanie, dont il dira qu’elle n’est finalement que le suprême degré de l’hypertrophie de l’attention. On pourrait voir les choses un peu différemment et considérer que l’idée fixe est, comme son nom l’indique, une fixation, c’est-à-dire une attention bloquée et qui fait, en permanence, retour, disons le mot, une obsession. L’attention qui sert d’objet et de vecteur à l’éducation semble donc prise entre deux pôles antagonistes : la dispersion naturelle et la fixation obsessionnelle. Ne pourrait-on pas penser que ce qui est visé dans le syndrome d’attention deficit hyperactivity disorder (ADHD) participe à la fois des deux tendances, ce qui se voit très bien dans les jeux vidéo à risque addictif où le joueur n’en finit pas de jouer au même jeu qui se caractérise paradoxalement par d’infinies variations mobilisant l’attention. Dans un entretien au monde, le psychiâtre-psychanalyste Serge Tisseron, après avoir déclaré qu’en ce domaine, l’accoutumance pathologique était rare concluait pourtant ainsi : « Les jeux en réseau, comme World of Warcraft, sont particulièrement préoccupants. Chaque nouvelle épreuve remportée permet d'avoir accès à une épreuve plus intéressante et à des univers plus esthétiques. Le jeu ne s'arrête jamais. Il faut bien sûr mener une prévention auprès des jeunes mais aussi une bataille pour que les fabricants fassent des jeux moins addictifs. »[12] Ainsi, l’intérêt est sans cesse relancé, captant l’attention spontanée par le changement continuel et progressif, alors que l’attention globale demeure focalisée sur le même jeu, sur une démarche unique, et, puisqu’il s’agit d’un jeu guerrier, disons que la stratégie est unique quand la tactique est en variation permanente. Hyper-attention et flux chaotique de la conscience naturelle, loin d’apparaître antagonistes se conjuguent au contraire, ce qui fait toute la spécificité du symptôme qui cumule ainsi les opposés.

            « L'attention spontanée […]forte ou faible, partout et toujours elle a pour cause des états affectifs. Cette règle est absolue, sans excep­tion. » (p.11).

Par cette notation sans concession, Ribot va complètement décentrer la problématique de l’attention de son tropisme intellectualiste. L’attention ne peut se soutenir que d’une assise affective. Autrement dit, la raison n’y a originellement nulle part. L’entendement, l’intellect, la raison, qu’il n’y a pas lieu de distinguer ici, sont des superstructures « vacillantes et précaires » et surtout faibles. On reconnaît ce qui était tellement marquant dans la leçon retenue par Payot sur l’impuissance de l’idée.

            « La pensée n'est pas, comme beaucoup l'admettent encore par tradition, un événement          qui se passe dans un monde suprasensible, éthéré, insaisissable. […]« Pas de pensée sans expression », […]la pensée est une parole ou  un acte à l'état naissant, c'est-à-dire  un commencement d'activité musculaire. » (p.20).

On perçoit là une claire estocade portée au transcendantalisme kantien, et à travers lui, aux dualismes moderne et ancien en philosophie. Le nouveau credo, commun aux naturalistes européens et aux pragmatistes américains récuse toute indépendance suprasensible de la pensée. On saisit déjà dans cette posture radicale les prodromes des thèses monistes en neurobiologie comme en philosophie, celle, désormais célèbre, d’Antonio Damasio, pointant L’erreur de Descartes, celle, plus récente, de Jean Marie Schaeffer, La fin de l’exception humaine. La première réhabilite la sensibilité et les affects, inhérents à la pensée, la seconde réfute une surnaturalité de l’homme qui tiendrait précisément à un pouvoir intellectuel autonome, une rationalité superposée à son animalité.

            « L’attention n'existe pas in abstracto, à titre d'événement purement intérieur : c'est un état concret, un complexus psycho-physiologique. » (p.38).

Les notations de ces dernières pages convergent vers une conception naturaliste de l’attention volontaire. On pourrait les résumer ainsi :

            1) Seul les affects sont cause d’attention. Ce qui élimine la prétention de l’idée, comme représentation purement intellectuelle, à détenir un pouvoir moteur.

            2) Il n’y a pas de monde suprasensible. Proposition radicalement anti-kantienne : le monde nouménal n’existe pas et il est vain de le postuler.

            3) Il n’est rien qui ne soit enté sur un substrat en dernière instance physiologique. La pensée n’est donc pas d’une nature différente du mouvement corporel, dont elle n’est en quelque sorte que l’ébauche, « un acte à l’état naissant », un « commencement d’activité musculaire » qui avorte ou aboutit.

 

            « L'attention -volontaire ou artificielle- est un pro­duit de l'art, de l'éducation, de l'entraînement, du dressage. Elle est greffée, sur l'attention spon­tanée, ou naturelle, et trouve en elle ses condi­tions d'existence, comme la greffe la tient du tronc où elle a été implantée. Dans l'attention spontanée, l'objet agit par son pouvoir intrin­sèque; dans l'attention volontaire, le sujet agit par des pouvoirs extrinsèques, c'est-à-dire    surajoutés. » (Chapitre.2, p.47).

Une telle définition de l’attention volontaire conduit à refuser l’intérêt (immédiat du moins) comme pouvoir d’attraction. Il faudrait pouvoir opposer le bénéfice  à l’intérêt. Le beneficium est littéralement un « bienfait » et le bénéfice un profit, un avantage qu’on espère tirer, à terme, d’une action. L’intérêt est un pouvoir d’attraction de l’objet, le bénéfice, une opération du sujet. Mais l’importance de l’analyse de Ribot passe par le caractère secondaire et même parasitaire (la greffe) de l’attention volontaire.

            « Le maximum d'attention spontanée et le maximum d'attention volontaire sont  parfaitement antithétiques, l'une allant dans le sens de la plus forte attraction; l'autre dans le sens de la plus forte résistance.»(p. 48).

Cette remarque incidente pourrait bien être de quelque utilité dans une réflexion sur le type d’attention requise dans une culture de masse s’appuyant sur le consumérisme, pour lequel toute capacité de résistance apparaît évidemment mal venu. Elle ne sera pas non plus sans intérêt, on s’en doute, lorsqu’il s’agira de penser pédagogiquement l’intérêt : faut-il le susciter par l’attraction ou le former à la résistance ? Apprendra-t-on à développer l’attrait, à enchérir sur l’attirance ou à lui résister, en sublimant, comme dirait Freud, en déroutant l’attention vers des objets culturels « non attrayants » par nature, comme dit Ribot ?

            « Le procédé par lequel l'attention volontaire se constitue est réductible à cette unique formule : Rendre attrayant par artifice ce qui ne l'est pas par nature, donner un intérêt     artificiel aux choses qui n'ont pas un intérêt naturel. J'emploie le mot « intérêt » au   sens vulgaire, comme équivalent à cette périphrase : ce qui tient l'esprit en éveil.  […]

            La naissance de l'attention volontaire, qui est la possibilité de retenir l'esprit sur des  objets non attrayants, ne peut se produire que par force, sous l'influence de l'éducation, qu'elle vienne des hommes ou des choses. » (p.49 & 51.).

Personne ne désire spontanément résoudre des problèmes algébriques ou faire de la grammaire. Si l’on souhaite que de tels apprentissages se fassent, malgré tout, le recours à la violence (et pas seulement symbolique, car fixer sous peine de sanction un enfant à sa chaise lui fait endurer tourment) paraît obligé. Eduquer, c’est faire violence à l’attention spontanée et au « mécanisme ordinaire de la vie mentale », par l’inculcation de l’attention volontaire. Mais, si l’on veut élargir la notion d’éducation à l’influence exercée par l’environnement sur le sujet, on comprend que la violence, ici véritablement symbolique (en tant qu’apprentissage des formes symboliques), ne peut, en général, être soustraite de l’expérience existentielle. Pas d’apprentissage, d’adaptation sans contrainte, au sens où toute immersion d’un organisme dans un milieu est ipso facto une détermination et donc une limitation  de cet organisme, comme qu’on s’y prenne.

            « Il a fallu greffer sur un désir naturel et direct un désir artificiel et indi­rect. La lecture    est une opération qui n'a pas d'attrait immédiat, mais elle a un attrait comme moyen,  un attrait d'emprunt.(p.82).

Un enfant de sept ans voyant son frère aîné complimenté par sa mère pour ses devoirs, s’installe au bureau « pour faire plaisir à maman ». Ribot, par cet exemple, veut montrer que tout geste volontaire procède d’un affect, et non d’une rationalité purement intellectuelle. Sartre, dans Les Mots, offre au moins deux affects présidant à son apprentissage de la lecture : être lecteur comme grand-père et retrouver dans le livre la voix de la mère, soit une identification et une tentative pour se rendre maître de ce qui donne du plaisir sans dépendre de la présence de la pourvoyeuse, rapprochant la compétence du lecteur de la bobine du Fort-Da. On ne lit donc pas pour lire, mais pour accéder, par la lecture à un état affectif  dans lequel quelqu’un (ou plutôt quelque Autre) est sollicité in absentia, bref, une dilection. On apprend à lire pour être comme quelqu’un (μμησις), pour faire plaisir à quelqu’un, contraint par quelqu’un… et l’intervention fantomatique de ce quelqu’un participe d’un désir ou d’une crainte qui délègue sa puissance motrice à la volonté, à l’effort de lire. Cette secondarité des intérêts artificiels permet seule de comprendre pourquoi il y va dans l’attention volontaire d’une situation de transfert. L’attention volontaire a pour condition de possibilité la référence à un autre auquel, d’une façon ou d’une autre, on se soumet. C’est ce qui reste toujours valide de la volonté kantienne : elle impose un tiers qui commande dans ma relation duelle avec l’objet.

            « Partout, à l'origine de l'attention volontaire, on retrouve ce mécanisme toujours le  même […]prendre les mobiles naturels, les détourner de leur but direct, s'en servir (si  l'on peut) comme moyens pour un autre but. » (p.53).

N’est-ce pas ce processus que Freud nommait « par étayage » ? Le sein ne devenant érotique que par étayage, c’est-à-dire que sa fonction nourricière conduisant à la réplétion, le couple succion-mamelon se détourne du but premier et le dépasse.

            « L'attention volontaire est un phénomène sociologique. » (p.62).

Cette proposition mérite notre considération. Elle affirme en fait que l’attention est moins un objet pour la psychologie qu’une question posée à la sociologie, ou plutôt à l’anthropologie culturelle. Elle concerne donc particulièrement les réflexions sur l’attention deficit disorders desquels nous sommes partis. La société prodigue les conditions dans lesquelles l’attention volontaire peut s’exercer et se déployer, ou pas. Et le terme de Φαρμακον réactivé par Stiegler nous dit assez que la mutation du paradigme de la lecture à celui de l’agitation numérique rappelle fortement l’ambivalence du passage de l’oralité à l’écriture, passage que Platon dénonçait justement par le mythe de Thot rabroué par Osiris. La seconde révolution médiologique (numérique-informatique), comme la première (scripturaire) contient en même temps la substance roborative et le poison. L’instruction, comme inculcation des systèmes de signes (alphabet, chiffres, indices … et leur organisation en registres, Langue, Arithmétique…puis en types, prose, poésie, opérations, formules ; puis en genres, lyrique, épique, dramatique, fable…) crée d’abord un mouvement associatif dans lequel le référent demeure agglutiné au signifiant (notamment par l’image dans les tous premiers livres de lecture à l’usage des petits), puis dissociatif, le signifié venant prendre la place de ce qui faisait matériellement référence. Raison pour laquelle Ribot rapproche cette deuxième phase d’abstraction de la circulation de la monnaie fiduciaire, dont la valeur ne s’incarne plus dans le signifiant (le Louis d’or qui vaut exactement son poids de métal précieux), mais dans une convention (billet ou chèque) présentant ainsi une utilité et une fragilité maximum, à proportion de l’éloignement de ce qu’elle est censée représenter.

Nous pourrions conclure,ou plutôt laisser en suspens ces considérations sur une référence des dernières pages de l’ouvrage de Ribot, par laquelle il semble revenir sur l’un des grands embranchements demeuré presque sans suite dans l’histoire de la philosophie classique (mais qui sera largement revisité dans la seconde moitié du XX° siècle, par Deleuze entre autres). Il est très éclairant, de ce point de vue, de penser aux titres des deux grands ouvrages d’Antonio Damasio : L’erreur de Descartes, la raison des émotions ; Spinoza avait raison, joie & tristesse, le cerveau des émotions. Les sous titres ne sont pas moins évocateurs qui laissent entrevoir les linéaments d’un nouveau criticisme qui s’attellerait à une critique de la raison émotionnelle et à un nouveau traité des passions dans une perspective anti-cartésienne.  

            «[…] physiologiquement, la vie végétative précède la vie animale qui s'appuie sur elle,  de même, psychologiquement, la vie affective précède la vie intellectuelle qui s'appuie sur elle.

            Nous dirons avec Spinoza : « L'appétit est l'essence même de l'homme... Le désir, c'est          l'appétit avec con­science de lui-même. Il résulte de tout cela que ce qui fonde l'effort,  le vouloir, l'appétit, le désir, ce n'est pas qu'on ait jugé qu'une chose est bonne; mais, au contraire, on juge qu'une chose est bonne parce qu'on y tend par l'ef­fort, le vouloir, l'appétit, le désir. » (p.167).

 



[1] Bernard Stiegler, 2008, Prendre soin de la jeunesse et des générations, Flammarion, p. 135.

[2] Jules Payot, 1912, L’éducation de la volonté, Alcan, 38e édition, p. 268.

[3] Citée p. 136.

[4] « L’éveil d’une tonalité fondamentale de notre philosopher », dans Les concepts fondamentaux de la métaphysique, cours du semestre d’hiver 1929-30, Gallimard 1992 pour la traduction française.

[5] Ibid. p.248.

[6] Ibid. p.250

[7] id.

[8] B.Stiegler, op.cit.p.25

[9] déclaration de 2004 reproduite dans : Dany R.Dufour, 2007, Le divin marché, Denoël, p.38)

[10] B.Stiegler, op.cit. p.137

[11] Théodule Ribot, 1896, Psychologie de l’attention, F.Alcan, p.3, consultable sur le site Gallica de la BNF.

[12] Le Monde du 06/01/09

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Published by Patrick G. Berthier - dans Séminaires Master 2
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